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Tome 1, Chapitre 30 Tome 1, Chapitre 30
Il y eut une secousse. J’ouvris les yeux.
    — Ça va, Lily ? La route est un peu rocailleuse…
     Je répondis par hochement de tête à la voix soucieuse de Cam.
     Quelle heure est-il ?
     Dehors, le soleil entamait sa lente descente vers l’horizon. Nous ne tarderions pas à nous arrêter. Je m’étais réveillée au bon moment.
     Pas question de se rendormir !
     Tandis que je luttais contre une nouvelle emprise du sommeil, j’observais le paysage : des prairies clôturées et des champs à perte de vue. Nous choisissions les endroits les plus reculés pour camper, évidemment. Le fourgon marqua un arrêt. Je vis Liz, à l’avant, se dresser pour inspecter les environs.
    — Là-bas, murmura-t-elle à Stan, derrière les arbres.
     Stan dirigea le véhicule à l’endroit indiqué. Les portières s’ouvrirent et l’air froid s’insinuant sous mes vêtements acheva de me réveiller.
     Après quelques étirements, Stan sortit les tentes et entreprit de les monter. Jamais une plainte. Jamais un signe de fatigue. J’admirais sa résistance.
     Melody et Sara m’arrachèrent des mains les sacs que je venais d’attraper.
    — Toi, tu t’assieds et tu te reposes, m’ordonna cette dernière.
     J’obéis, lasse. Elles me faisaient ce cinéma tous les soirs depuis une semaine : inutile d’insister.
     Grâce à leurs efforts conjoints, les tentes furent installées en un rien de temps et la chaleur du feu allumé par Sara soulageait nos corps frigorifiés par la météo hivernale. Une délicieuse odeur de raviolis en boite s’échappait de la casserole posée sur le brasier. Je n’avais jamais eu aussi faim.
     Tu dis ça chaque soir !
     Tout le monde put enfin souffler. Un silence de soulagement las envahit le campement tandis que nous avalions notre repas.
    — Ça va ? soufflai-je à Melody, assise sur un sac juste à côté de moi.
     Elle haussa les épaules.
     Refermée sur elle-même, les révélations de Stan semblaient l’avoir dépourvue de ses capacités d’expression. Malgré mon insistance, elle avait refusé de m’en parler jusqu’à la nuit dernière.
     Elle venait de se réveiller d’un cauchemar. Ses cris m’avaient alertée.
    — Je suis une arme, m’avait-elle dit de but en blanc, des larmes plein les yeux formant deux taches humides sur son foulard.
     Elle avait alors sorti de sa poche un bout de papier froissé.
    — Une adresse ?
     Elle avait hoché la tête.
    — Laboratoire… armée…USA
     Seules quelques bribes avaient pu traverser la cascade de ses sanglots. J’avais dégluti.
    — Tu sais combien de temps tu es restée là-bas ?
     Elle avait secoué la tête.
    — Tu… tu ne sais pas non plus ce qu’ils t’ont fait ?
     Nouvelles secousses de dénégation.
     Je l’avais prise dans mes bras sans rien ajouter, jusqu’à ce qu’elle se rendorme.
     J’avais raison : il ne vaut mieux pas qu’elle se souvienne…
     Elle gardait à présent les yeux baissés sur son assiette vide. J’essayai de lui envoyer des signes réconfortants, mais ce ne fut pas une réussite. Je soupirai. Cam et Stan étaient collés l’un à l’autre. Sara ruminait. Seul le bruit des touches du clavier de l’ordinateur de Liz amenait un peu de vie à ce tableau.
     Soudain, comme un éclat de lumière, le rire de Cam résonna dans la nuit. Tous nos regards convergèrent vers elle, comme vers un phénomène étrange et inexpliqué. En réalité, Stan s’amusait avec le feu, donnant forme aux flammes et faisant décrire de jolies courbes aux étincelles. Cam en avait plein les yeux. C’était plaisant à regarder et apaisant pour nos âmes lasses. Je me détendis quelque peu, à mon tour. Mais tout le monde n’était pas du même avis.
    — Arrête de faire l’enfant ! lança Sara en soupirant.
     Sara, casseuse d’ambiance depuis 1999 !
     Tout le monde se tut, cependant : nous étions trop fatigués pour une nouvelle dispute. Tout le monde, sauf une, pour qui il était hors de question de laisser passer un tel comportement.
    — Je peux savoir ce qui te prend ? répliqua Cam.
     Et c’est reparti !
    — Je dis juste que c’est pas le moment, et puis il aurait pu blesser quelqu’un !
    — Ah oui, désolée, tu as raison : on va continuer à déprimer puisque tu en as décidé ainsi ! Et tu n’es pas la seule à maitriser le feu, Sara, il savait très bien ce qu’il faisait !
    — Justement ! Ça ne vous dérange pas, vous ? On le laisse utiliser ses pouvoirs comme ça, sans le surveiller !
     Je détournai le regard. Pas question d’être prise à partie dans leur querelle.
    — Tu exagères ! Il a largement prouvé qu’il était de notre côté. Pourquoi refuses-tu de le voir ? Les autres…
     Non, non, ne me mêlez pas à tout ça !
    — C’est bien ça le problème ! Je ne comprends pas comment vous pouvez… Comment tu peux…
    — Comment je peux quoi ?
     Elle sembla hésiter à dire ce qu’elle avait sur le cœur, mais elle se retenait depuis trop longtemps.
    — Justement, j’en sais rien. À toi de me le dire. Tu restes collée à lui toute la journée et…
     Cam leva les yeux au ciel, l’air outré. Elle ne la laissa pas finir.
    — Et je peux savoir en quoi ça te concerne ?
    — En quoi… Tu demandes ? Camille, je… je m’inquiète, c’est tout. Depuis que tu es revenue, j’ai vu que quelque chose avait changé chez toi. Et maintenant, il débarque, lui, un sorcier, et tu ne nous parles presque plus ! Je sais pas ce qu’il t’a fait, mais il te manipule, c’est clair !
    — Ce qu’il m’a fait ? répéta Cam d’une voix tremblante. Il…
     Stan ne put feindre d’ignorer la conversation plus longtemps. Il posa une main sur l’épaule de Cam.
    — Ça ira, l’interrompit-il, tu n’as pas à me défendre.
     Elle lui lança un regard déterminé malgré ses yeux mouillés.
    — Il… il était là quand j’en avais besoin, voilà ce qu’il m’a fait.
     Une expression de douleur passa sur le visage de Sara.
    — Alors… c’est ma faute, c’est ça ?
     Cam ouvrit la bouche pour répliquer, mais elle se retint. Un éclair de compréhension traversa son regard.
    — Ça n’a rien à voir avec toi. Je t’ai déjà dit que je te pardonnais.
    — Je sais… Mais ça ne change rien ! J’aimerais tellement… faire quelque chose pour réparer. Je ne sais pas… revenir en arrière, que tout soit comme avant…
    — Mais on ne peut pas, trancha Cam d’une voix blanche. Il n’y a rien que l’on puisse faire, ni toi ni personne d’autre n’y changera rien.
     Elle se leva soudain et retira sa veste avec des gestes empressés. Stan la retint par la main.
    — Tu es sure ?
     Elle acquiesça vivement, puis entreprit d’enlever ses multiples couches de vêtements.
    — Cam, on va se faire repérer, intervint calmement Liz.
     Elle l’ignora. À la fin, elle se tenait devant nous sans rien d’autre sur le dos que son soutien-gorge. Frissonnante, elle se retourna, nous montrant son dos. Il y eut un léger mouvement d’énergie là où ses ailes devaient apparaitre. Elles n’apparurent pas. À la place, il n’y avait que deux paires de lambeaux dorés, déchiquetés.
     J’étouffai une exclamation horrifiée.
     Elle se rhabilla en vitesse, puis se rassit près de Stan, les joues trempées de larmes. Ce dernier passa un bras autour de ses épaules.
     Sara restait sans voix, le visage fermé.
    — Je n’ai pas changé, sanglota Cam, et c’est uniquement grâce à Stan. Alors, si tu veux faire quelque chose pour moi, Sara, essaie au moins de faire un effort avec lui…
     Le silence qui suivit fut sans doute le plus long et le plus pesant de toute ma vie, et pourtant la liste était longue.
     Enfin, nous entendîmes un marmonnement incompréhensible du côté de Sara, puis elle fila en direction des arbres dissimulant le camp. Je la vis s’asseoir au pied d’un pin, le regard tourné vers l’étendue nocturne. Les sanglots de Cam ne cessaient pas. Se levant soudain, elle murmura :
    — Bonne nuit.
     Elle se réfugia dans sa tente. Stan jeta un regard à Liz, qui approuva d’un signe de tête. Il suivit Cam dans la tente. Le calme revenu, les bruits de clavier reprirent. Liz s’était remise au travail comme si de rien n’était.
     Et dire qu’elle est au courant depuis le début…
     Le bruit s’arrêta.
    — Ce n’était pas à moi de vous le dire, affirma-t-elle sans lever les yeux.
    — Je sais… approuvai-je.
     Melody se montrait encore plus silencieuse que d’habitude. Elle gardait les yeux rivés sur ses mains, qu’elle triturait. En réponse à mon regard inquiet, elle plaça son foulard devant sa bouche.
    — Les ailes, murmura-t-elle, ça… ça fait mal ?
     Je me tournai automatiquement vers Liz. Elle avait levé les yeux de son écran.
    — C’est pire que ça. Emily, tu te souviens de ce que je t’ai dit sur les ailes ?
     Question rhétorique : cette conversation était à jamais gravée dans ma mémoire.
    — Elles sont une partie de nous, expliquai-je à Melody.
     Elle releva la tête. Ses yeux étaient humides.
    — Alors… ?
    — D’après Zaïra, les sorciers faisaient ça à celles qu’ils réussissaient à attraper les ailes dépliées. La plupart en mouraient ou sombraient dans la folie.
     Les larmes s’échappèrent des yeux de Melody. Moi-même qui avais pu me contenir jusqu’ici, laissai échapper un sanglot.
    — Désolée, ajouta Liz. Vous vouliez savoir, vous savez.
     Je ne relevai pas. Elle se montrait particulièrement irritable depuis qu’elle passait des journées entières sur le manuscrit. Cependant, Melody en fut bouleversée. Elle éclata en sanglots.
    — Ça aurait dû être moi…
     Avant que j’aie eu le temps de la détromper, Liz lança dans un soupir :
    — Non. Marcus a prévu quelque chose de différent pour chacune d’entre nous. Donc, tu aurais souffert, mais… différemment.
     Bizarrement, ses paroles n’eurent aucun effet bénéfique sur le moral de Melody. Je dus la prendre dans mes bras et lui répéter que ce n’était pas sa faute, que Cam n’avait pas pris sa place, que Marcus en avait après chacune d’entre nous…
     Cette fois, le silence dura un long moment.
     Nous sommes toutes fatiguées… ça n’aide pas beaucoup.
     Soudain, l’ordinateur de Liz émit une sonnerie caractéristique.
    — Il est à plat, annonça-t-elle.
     Encore ?
     Elle me le tendit, mais je ne fis aucun geste pour le récupérer.
    — Lily, s’il-te-plait… soupira-t-elle.
    — Je ne sais pas si c’est une bonne idée, tu passes trop de temps là-dessus, ça ne te fait pas du bien.
    — Peut-être, admit-elle, mais ce n’est pas la question : nous avons besoin de ces informations.
    — Et tu as besoin de sommeil. Ça peut bien attendre une nuit, non ? Ça fait des jours qu’on roule sans savoir où aller, de toute façon…
    — On saura où aller lorsque j’aurai fini de traduire ce manuscrit.
     Elle commençait à perdre patience. Pour contrebalancer, je tentai de conserver mon calme.
    — Très bien. Et ça prendra combien de temps ? Parce que s’il faut encore te supporter une semaine comme ça, je préfère que tu prennes du retard pour te reposer… et être de meilleure humeur.
     Elle plongea son regard sans expression dans le mien.
    — Emily, recharge-le.
     Je soutins son regard.
    — Non.
     Au lieu de se mettre en colère ou de se murer dans un silence hostile, elle éclata de rire.
    — Ça va, j’ai compris ! Mais ne pense pas que ça m’empêchera de passer une nuit blanche !
     Elle ramassa son ordinateur portable, éteint, avec le reste de ses affaires et se dirigea vers la tente qu’elle partageait avec Sara. Avant d’entrer, elle pointa les arbres du doigt.
    — Quelqu’un devrait aller lui parler avant qu’elle ne gèle. Elle a eu assez de temps pour réfléchir.
     Liz disparue sous la toile, j’eus droit à un sourire admiratif de la part de Melody.
     Wow ! J’ai tenu bon !
     Elle fit alors mine de bâiller et se dirigea vers notre tente.
    — Ben… et Sara ? lui lançai-je.
     Elle accéléra le pas et disparut à son tour sans me laisser le temps de réagir.
     OK… J’ai compris.
    
*

     Le crissement des feuilles sous mes pas fit pivoter la tête de Sara. Malgré l’obscurité, des larmes qui n’avaient pas fini de sécher brillaient encore sur ses joues. Je m’assis à côté d’elle, en silence.
    — Je sais… tout est de ma faute, lâcha-t-elle avant même que j’aie prononcé un mot.
    — Je ne sais pas… peut-être que ce serait tout de même arrivé. Nous ne pouvions pas rester cachées indéfiniment, et encore moins penser lui échapper…
    — Tu ne penses pas ce que tu dis.
     Je le pensais, à moitié.
    — Quand j’y pense, Liz n’a jamais eu autant de connaissances sur les sorciers qu’aujourd’hui et, grâce à Cam, nous avons un nouvel allié qui peut nous en apprendre plus… Peut-être que Cam avait raison, l’autre jour : peut-être que ça devait se passer ainsi…
     Elle soupira.
    — Tu y crois, toi, à ces trucs-là ? Au destin ?
    — Je ne sais pas, avouai-je, mais il faut bien se rattacher à quelque chose… quand on n’y comprend plus rien.
     Le silence se fit tandis que je méditais sur mon propre état d’esprit, tentant d’y voir plus clair.
    — Moi, je me rattachais à Camille, souffla-t-elle.
     J’attendis, ne sachant que répondre à cela.
    — Parfois, je me dis que ça aurait dû être moi, auprès d’elle, chez les sorciers… C’est égoïste, je sais.
    — Et puis, ça ne marche pas vraiment comme ça…
    — Je sais, je sais… et pourtant…
     Elle soupira à nouveau.
    — Je sais que tu essaies de me réconforter, mais laisse tomber. J’ai commis un tort, même plusieurs, envers elle et je ne peux pas le réparer. Je dois en prendre la responsabilité. Je dois payer pour le mal que je lui ai fait, même si ce ne sera jamais suffisant, même si… ça fait mal.
    — Hé ! m’exclamai-je. Tu n’as pas à t’infliger ça : ce n’est sans doute pas ce qu’elle veut. Un jour, tu trouveras… quelqu’un d’autre, qui te rendra heureuse.
    — Peut-être, mais je ne peux me résoudre à l’oublier, pas après ce que je lui ai fait.
     Une fois encore, nos murmures firent place aux bruits de la nuit. Un vent glacial se leva et je me recroquevillai, les mains enfouies dans les poches de ma veste.
    — Tu sais ce qui me rassure ? ajouta-t-elle enfin. Maintenant, elle a quelqu’un pour la protéger, quelqu’un qui y arrivera mieux que moi…
     Cam aurait sans doute répondu qu’elle pouvait se défendre toute seule, mais je gardai ces réflexions pour moi.
    — De toute façon, poursuivit-elle, elle mérite… tellement mieux.
     De nouveaux sanglots la traversèrent. Je plaçai un bras autour de ses épaules, les mots me faisant défaut. Je ne voyais aucune solution à son problème, pour la simple raison qu’il n’y en avait pas.
     Lorsqu’elle se calma enfin, épuisée par l’émotion, elle partit se coucher immédiatement. Seule près du feu, je l’éteignis en aspirant son énergie. Dans la tente, Melody dormait déjà à poings fermés. Résistant à l’envie de m’étendre à mon tour, je saisis une bouteille de jus énergisant dans mon sac et m’assis en tailleur pour me concentrer. Une douce chaleur s’installa sur le campement tandis que je le remplissais d’énergie calorifique.
     Encore une nuit… Courage, Emily, ne t’endors pas ou nous finirons tous congelés !

Texte publié par LizD, 29 octobre 2020 à 19h06
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