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Tome 1, Chapitre 24 Tome 1, Chapitre 24
Avant même d’ouvrir la porte, nous eûmes un avant-gout de ce qui nous attendait à l’intérieur, par le vacarme qui s’échappait de la chambre. On aurait dit qu’une tornade mettait la pièce sens dessus dessous. Mr Barkley eut la présence d’esprit d’attendre que le tumulte s’apaise avant de nous laisser entrer.
     Tout d’abord, tout me parut normal. Bon, la chambre était en désordre, mais il n’y avait rien d’inhabituel à cela. Liz était assise sur son lit, devant un bouquin. Cam se terra dans un coin de la pièce. Quelque peu rassurée par le calme apparent, j’osai m’approcher de quelques pas. Elle était quasiment immobile, mais je crus l’entendre murmurer :
    - It’s not right… It’s not right… It’s not right…
     Une seule occurrence de cette phrase n’aurait pas suffi à me la faire comprendre, mais elle la répétait en boucle.
    - Liz ? Qu’est-ce que tu fais ?
     Je ne sais par quelle audace enfouie au fond de moi j’osai prononcer ces mots, mais je regrettai aussitôt de l’avoir déterrée. Liz tourna lentement son visage vers moi. Son regard était vide, exactement comme Cam nous l’avait décrit. Si je n’avais pas su qu’il s’agissait de mon amie, j’aurais pu penser que cette vision était tirée d’un film d’horreur. Elle me fixa longuement sans que je n’ose bouger d’un millimètre. Puis elle prononça lentement ces mots :
    - They don’t know me…
     Je sursautai au son de cette voix : un mélange entre une petite fille et un dangereux psychopathe. A cet instant, elle se jeta sur moi. Sara eut tout juste le temps de me tirer à elle avant qu’elle ne me touche. Mon cœur battant la chamade, je me réfugiai près de mes amies.
     Ah ! C’était quoi ça ?
     Liz se retrouva par terre, à se rouler dans tous les sens. Nous nous regroupâmes dans le coin opposé de la pièce. Soudain, elle se mit à rire, un rire dément qui donnait la chair de poule. Nous attendîmes sans bouger, sur nos gardes, jusqu’à ce qu’elle se calme. Enfin, elle s’assit en tailleur et se mit à chanter des airs enfantins. La situation semblant stable, nous pûmes souffler quelques instants.
    - Ok… qu’est-ce qu’on fait ? demanda Sara.
     Elle dissimulait mal la panique dans le son de sa voix. Je haussai les épaules en signe d’ignorance.
     Que faire face à ça ?
    - Je ne pense pas pouvoir soigner ça, annonça Cam.
    - De toute façon, il est hors de question de la toucher tant qu’elle est dans cet état ! trancha Sara.
     Melody semblait pensive. Elle s’approcha lentement de Liz, qui fredonnait encore, et s’accroupit le plus près possible sans être à portée de main. Ensuite, elle posa une main sur le bord de sa bouche afin que ses paroles ne nous atteignent pas et se mit à lui murmurer quelque chose.
     J’écarquillai les yeux, approuvant l’idée. Melody se releva et nous rejoignit pour observer le résultat. Tout d’abord, aucun changement ne parut survenir. Puis, soudain, la voix de Liz se tut et la lumière reparut dans ses yeux. Elle les posa sur Cam, sur moi et, au moment où l’espoir me revenait, il disparut à nouveau et les chansons reprirent. Déçue, je félicitai tout de même Melody pour sa tentative :
    - Bien joué, ça a presque marché…
     Elle me sourit tristement, comprenant bien que ce n’était pas assez.
     Nous passâmes l’heure qui suivit à tenter d’autres choses, à faire des expériences : on lui présenta des objets qui lui étaient familiers, on lui rappela des souvenirs… Rien n’y faisait. Melody réitéra sa tentative, en lui parlant plus haut, plus longtemps, mais sans jamais obtenir un aussi bon résultat que la première fois.
     Tandis que nous réfléchissions, rivalisant de créativité pour ne pas perdre espoir, Cam restait assise dans un coin, absorbée par ses pensées. À cours d’idée, je finis par m’asseoir moi aussi, suivie de Sara et de Melody.
    - Peut-être… qu’elle ira mieux avec le temps ? suggérai-je en dernier recours.
     Les regards de mes amies me firent bien comprendre ce que je savais déjà : c’était sans espoir. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à abandonner.
     De toute façon, du temps, nous n’en avons pas…
     Ce fut à ce moment que Cam se leva et fit pour la première fois quelques pas en direction de Liz. Cette dernière avait cessé les chansons et serrait sur son cœur un ours en peluche qui trainait par terre : elle avait presque l’air d’une enfant sage. Cam s’arrêta à quelques pas, l’observant attentivement.
    - Je crois… qu’elle veut que j’essaie, conclut-elle.
     Quoi ?
    - C’est hors de question ! réagit aussitôt Sara. Tu as vu comment elle est ? Si tu la touches, elle va te détruire !
    - Oui je l’ai vue, répliqua Cam, je l’ai vue tout comme toi, tout à l’heure, quand Melody lui a parlé : elle a été consciente ! Ça n’a duré que quelques secondes, mais elle savait ce qu’elle faisait ! Elle m’a regardée, et Emily aussi, pas toi, pas Melody, pas un coin de la chambre, mais nous deux. Ça ne peut pas être un hasard : elle veut qu’on fasse quelque chose !
     Elle me tendit la main et je compris instantanément ce qu’elle attendait de moi. Je m’avançai, mais Sara me retins par la manche.
    - Je ne vous laisserai pas faire ça ! Tu risquerais ta vie sur base de simples regards ?
    - Je suis sure de moi, Sara !
     Sur ces mots, elle me tira vers elle pour me libérer de l’emprise de Sara.
    - Tu es prête à le faire, Emily ?
     Je hochai instantanément la tête en signe d’approbation. Quelque chose chez elle, sa soudaine assurance peut-être, me poussait à lui faire confiance. J’avais moi aussi pu entrevoir la lumière fugace dans le regard de Liz. De plus, au point où nous en étions, j’étais prête à tout tenter pour sauver notre amie.
    - Et moi je dis que c’est hors de question ! répéta Sara en s’interposant entre Liz et nous.
     Elle prit Cam par les épaules :
    - Je refuse de te perdre encore une fois… par ma faute.
     Elle la regarda longuement dans les yeux.
    - Je comprends ton inquiétude, Sara, mais ce n’est pas à toi de décider pour moi.
     Interloquée par la fermeté inédite de Cam, Sara nous laissa passer non sans, au passage, me lancer un dernier regard désespéré, en quête de soutien.
     Peine perdue !
     J’ouvris les rideaux afin de laisser entrer la lumière. Par chance, la luminosité était puissante ce jour-là, une épaisse couche de neige reflétant les rayons du soleil. Revenant vers Cam, je mis ma main dans la sienne. Ensuite, sous le regard effaré de Sara et celui, étonné, de Melody, elle tendit son autre main à Liz en lui souriant. Exactement comme un enfant timide, la rouquine hésita d’abord, puis retira l’une de ses mains de la fourrure du nounours pour la déposer dans celle de Cam.
     Tout disparut autour de moi. Avant toute chose, je m’assurai d’être toujours connectée au monde réel et tentai de ressentir la main de Cam dans la mienne, ainsi que l’énergie prodiguée par le soleil. Heureusement, j’avais déjà réalisé cet exercice dans des circonstances plus pressantes et il me vint plus aisément que la première fois.
     - Lily ? Tu es là ?
     C’était la voix de Cam. Pour elle, c’était une expérience inédite.
     Je suis là, pensai-je aussi distinctement que possible.
     - Je ne te vois pas… me dit-elle.
     C’est normal, l’informai-je, seuls nos esprits sont ici…
     - Où est-on ?
     Justement, je commençais moi-même à me poser cette question. Techniquement, nous étions dans le même « endroit » que j’avais déjà visité en essayant de sauver Liz : son esprit. Cependant, il était sombre cette fois-ci, et étrangement vide. L’obscurité s’étendait à perte de vue et je ne ressentais pas la présence de mon amie. Je n’eus pas besoin d’expliquer ces réflexions à Cam : elles lui parvinrent comme naturellement.
     - Tu penses… qu’elle est là quelque part ? me demanda-t-elle enfin.
     Aucune idée… On devrait peut-être chercher un peu ?
     N’ayant pas de meilleure idée, Cam approuva cette dernière. Le déplacement procurait une impression étrange dans ce monde : pas de mouvement physique, mais il me suffisait de penser à une direction pour aller vers celle-ci. De plus, Cam et moi avions beau prendre des chemins différents, nous pouvions toujours nous entendre comme si nous étions côte à côte.
     Tout n’était qu’obscurité. L’infinité de ce sombre désert m’oppressait. La seule chose notable était l’absence de Liz.
     Comment peut-on être absent de son propre esprit ?
     Même si cela rendait notre expédition plus sure, cela était loin d’être normal.
     - Toujours rien ? me demanda Cam après plusieurs minutes.
     Non, répondis-je. Et toi ?
     - Rien… soupira-t-elle.
     LIZ ! tentai-je en pensant aussi fort que possible.
     Evidemment, elle ne répondit pas.
     - Et si… elle était définitivement partie ?
     Cam venait juste de formuler l’inquiétude qui me pesait sur le cœur depuis notre intrusion. Si nous ne la trouvions nulle part, alors peut-être n’était-elle plus là, tout simplement. C’était l’explication la plus simple, la plus plausible. L’espoir s’éteignit à nouveau, avant de reparaitre soudainement.
     C’est pas bientôt fini les montagnes russes !?
     Je venais d’apercevoir une lueur dans le lointain.
     - Qu’est-ce qui se passe ?
     Une lumière ! Là-bas !
     Je me dirigeai vers cette lueur, en supposant que Cam me suivait. En chemin, des indices me confirmèrent que c’était la bonne voie : des formes concrètes commençaient à apparaitre, de manière floue et indistincte. Je crus d’abord reconnaitre l’ours en peluche tenu par Liz un peu plus tôt et de nombreux bouquins, ensuite des images plus fugaces que j’eus plus de peine à distinguer.
     Des bouts de verre ? Des gélules ?
     La lueur était en réalité une sorte de sphère. Ou plutôt, la lumière provenait de l’intérieur. Mon instinct me le disait : c’était bel et bien Liz qui se trouvait là, à l’intérieur.
     - Liz ! appela Cam.
     Nous n’obtînmes aucune réponse.
     - Elle s’est emmurée là-dedans… Il faut que j’essaie de l’atteindre. Pour ça, j’ai besoin de toi…
     J’avais compris le message. Aussitôt, je retrouvai la sensation du soleil et de la main de Cam et je commençai à faire passer l’énergie de l’un à l’autre. Alors, je sentis une présence, celle de Cam, s’approcher de la sphère : elle essayait d’utiliser son pouvoir bénéfique à travers son esprit. Elle rencontra rapidement une résistance et je dus accentuer le flux d’énergie. Nous avions au moins la preuve d’une présence. Comme nous tenions le choc, une voix enfantine résonna depuis l’intérieur de la sphère.
     - Who’s there ?
     Cam me traduisit la conversation :
     - Qui est-là ?
     - C’est Cam et Lily. On veut t’aider…
     - M’aider ? A quoi ? Je suis bien ici, je suis en sécurité.
     Elle me partagea ses réflexions :
     - Elle se protège. C’est pour ça qu’elle s’est enfermée là-dedans… Il faut qu’on la persuade de sortir.
     Puis elle poursuivit à destination de Liz :
     - Il n’y a plus aucun danger maintenant. Tu peux sortir.
     - Il ne va pas revenir ?
     Un léger tremblement dans sa voix m’informa sur l’identité de ce « il ».
     - Non, nous sommes loin de lui maintenant, nous sommes à la maison.
     - Et qui me dit que ce n’est pas un piège ?
     - Enfin, Liz… Tu vois bien que c’est moi, et Lily. Pourquoi ce serait un piège ?
     - Je ressens quelque chose qui ressemble à mes amies, mais ça pourrait n’être qu’une très bonne imitation sur base de mes souvenirs…
     - Je…
     Cam ne savait plus quoi répondre. Moi non plus d’ailleurs.
     Comment prouver que l’on est bien qui l’on est ?
     - Si tu ne peux pas prouver ce que tu dis, poursuivit la voix, alors je reste ici, et je vous demande de partir !
     - Mais Liz, je… protesta Cam.
     - Allez-vous en !
     Il me vint alors une illumination.
     Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?
     Cam répéta les mots que je lui soufflai en pensée, juste avant que la présence ne nous éjecte :
     - Alice’s Adventures in Wonderland… Harry Potter and the Prisoner of Azkaban… Wuthering Heights… The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde… The Hound of the Baskervilles.
     Le silence se fit et la résistance s’éteignit peu à peu.
     - C’est… c’est bien vous ? murmura la voix, en français cette fois.
     - Oui… soupira Cam. On… on a besoin de toi, Liz. Tu veux bien revenir, maintenant ?
     La voix prit un instant pour répondre.
     - Ok, j’arrive. Vous feriez mieux de partir : ça va péter !
     Je sentis le doute s'insinuer dans l'esprit de Camille.
     Viens, Cam, allons-nous en, l’incitai-je.
     - Tu es sure ?
     Pendant ces tergiversions, l’énergie provenant de la sphère commençait à s’intensifier.
     Oui, répondis-je, il faut la croire…
     Des craquelures se formèrent sur la sphère. Des salves d’énergie s’en dégageaient tandis que la présence de Liz se faisait plus forte.
     Vite, Cam, lâche sa main ! paniquai-je.
     Alors que la sphère éclatait et que la lumière commençait à se répandre, nous nous retrouvâmes à nouveau dans la chambre, les pieds sur terre.
     C’était moins une !
     Ma première sensation fut celle du sol, dur. En effet, Cam et moi ne tenions plus sur nos jambes. Sara se précipita vers elle.
    - Ça va ? Que s’est-il passé ?
     Elle l’aida à se relever tandis que je recevais le soutien de Melody. Cependant, nous n’eûmes pas l’occasion de répondre aux questions de Sara. Nous fûmes interrompues dans nos mouvements par un cri déchirant. Liz se contorsionnait, se tenait la tête entre les mains, criait, pleurait… Une vision d’horreur. Cam détourna le regard.
    Heureusement, cela ne fut que passager. Lorsqu’elle se fut calmée, Liz se leva et se dirigea vers son lit, en silence. Elle se tenait encore la tête en signe de douleur. Je m’approchai.
    - Liz…
     Elle leva la tête vers moi. Ses yeux encore humides avaient repris leur étincelle de lucidité, mais elle ne brillait que faiblement. Elle tenta un sourire qui s’apparentait plus à une grimace.
    - Ça va, m’assura-t-elle, je… j’ai juste besoin de me reposer…
     Les signaux que m’envoyaient son comportement et ses paroles étaient si contradictoires que je ne pus accepter cette réponse. Cependant, nous fûmes bientôt obligées de partir car elle se coucha et s’endormit presqu’aussitôt. Juste avant de m’en aller, je ramassai les lunettes trainant sur le bureau, puis les déposai délicatement sur son nez.
     Ainsi son sommeil sera moins perturbé…
     Derrière la porte nous attendait Mr Barkley, que nous nous empressâmes de rassurer.
     J’en aurais bien besoin, moi aussi…

Texte publié par LizD, 28 août 2020 à 11h17
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