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Tome 1, Chapitre 23 Tome 1, Chapitre 23
Dans la fourgonnette régnait un silence pesant. Eclairées par la lumière du véhicule, mes amies m’apparaissaient alors clairement, dans toute l’étendue de leur malheur. Elles ne semblaient pas vraiment blessées, mais à bout de force. Cela s’arrangerait après une bonne nuit de sommeil et un bon repas.
     Et une bonne douche pour l’odeur…
     Quant au mental, c’était difficile à dire. Liz semblait dormir paisiblement, mais le simple fait qu’elle soit inconsciente n’était pas rassurant. Cam, elle, semblait l’ombre d’elle-même. Elle ne disait rien, n’exprimait rien. Elle se tenait tête et épaules baissées, inexpressive. Malgré tout cela, je ne pouvais empêcher un heureux soulagement de poindre en moi.
     Elles sont là ! Elles sont en vie !
     Elles avaient une allure déplorable, mais comment ne pas se réjouir lorsqu’on s’était attendue au pire ? Après un séjour chez les sorciers, un état tel que le leur était le moins que l’on puisse attendre.
     Ça aurait pu être bien pire : elles iront mieux avec le temps…
     Mais Sara ne partageait visiblement pas mon sentiment. Elle jetait régulièrement des coups d’œil à Cam, cherchant ses mots. Enfin, elle se lança :
    - Camille, je…
     L’intéressée se tourna lentement vers elle. Sara s’arrêta, la regarda dans les yeux, puis soupira.
    - Aucun mot se pourrait exprimer à quel point je m’en veux… Ce qui est arrivé… Tout est entièrement ma faute. Si je n’étais pas sortie…
     Mais Cam la coupa en secouant la tête.
    - Ce n’est pas ta faute. Vous êtes venues me chercher. C’est moi qui ai voulu aider Liz et…
     Un mini-soulagement m’envahit à nouveau : elle parlait encore normalement, avec un ton plus lent et monotone, mais normalement. Le choc n’en était pas au point de lui faire perdre ses mots.
     Sara la coupa à son tour.
    - Mais Liz n’aurait pas été en danger si je ne t’avais pas entrainée là-dedans ! Camille, je ne sais pas ce qu’ils t’ont fait, mais… je suis tellement désolée…
     Elle secoua la tête une nouvelle fois.
    - Tu ne comprends pas… Ça devait se passer ainsi. Il le fallait…
     Sara et moi échangeâmes un regard effaré. Ces paroles énigmatiques étaient peu rassurantes.
    - Camille, recommença Sara le plus délicatement possible, qu’est-ce qui devait se passer ainsi ?
     Je déglutis. Elle essayait déjà d’apprendre ce qu’il s’était passé pendant ces quelques jours. Moi, je n’étais pas sure d’être prête à l’entendre et à gâcher la joie de les avoir retrouvées. Cam ne devait pas l’être non plus car elle ne dit rien. Pour toute réaction, une larme solitaire descendit le long de sa joue sans qu’elle ne semble s’en rendre compte. Cela me fit froid dans le dos.
     Après un court instant, elle dit :
    - Si c’est ça qui t’inquiète, je te pardonne, Sara.
     Je vis le désespoir sur le visage de cette dernière.
    - Camille, c’est pour toi que je m’inquiète.
     Ayant prononcé ces mots, elle ne put se retenir plus longtemps. Elle prit Cam dans ses bras et se laissa aller aux larmes. L’autre, surprise, répondit à son étreinte. Paradoxalement, on aurait dit que c’était elle qui rassurait Sara, et non l’inverse.
     Pour leur laisser de l’intimité, je reportai mon attention sur Liz. Sara était placée à côté de Cam et en face de moi. De là où elle était, elle avait vu celle-ci les épaules et la tête baissées et Liz, en train de dormir paisiblement. C’est pourquoi elle s’était inquiétée avant tout pour notre amie aux cheveux d’or. Mais moi qui étais assise en face d’elles, j’avais pu remarquer le regard de Camille : fixé non pas sur le sol, mais sur Liz. Depuis le début du trajet, elle n’avait cessé de l’observer avec crainte.
     A mon tour, je passai donc le reste du voyage à regarder la petite rouquine à côté de moi.
     Qu’y a-t-il sous cet étrange sommeil ?
    
    
*

    
     Un fois au Q.G., Sara et moi ne pûmes nous résoudre à aller nous coucher. Nous accompagnâmes donc Cam pour un examen médical qui révéla qu’à part l’épuisement et la privation, il n’y avait rien d’anormal. Pour Liz, les médecins ne pouvaient pas faire grand-chose, ne pouvant la toucher. On l’installa dans sa chambre pour lui permettre de récupérer. Ensuite, nous nous retrouvâmes dans le salon. Cam avait cruellement besoin de sommeil, mais elle refusa de rester seule dans sa chambre. Elle s’endormit dans le canapé, juste à côté de nous.
    - Tu penses qu’elle va se réveiller ? murmura Sara tout en finissant de la border.
     Elle ne parlait évidemment pas de celle qui venait à peine de fermer les yeux.
    - Je ne sais pas, soupirai-je. En apparence, il n’y a rien d’anormal, donc je suppose que…
    - En apparence ? railla-t-elle. Tu sais très bien qu’il y a des choses qui ne peuvent pas se voir.
     Elle me montra Cam.
    - Regarde-là ! Les médecins n’ont rien vu d’anormal, et pourtant…
     Elle avait raison, malheureusement.
    - Peut-être… un psy, alors ?
     Ça, on en aurait toutes besoin !
     Elle soupira.
    - Tu sais, ce qui m’énerve encore plus que quand tu comprends tout, c’est quand tu fais semblant de ne pas comprendre !
     Je déglutis.
    Ok, je me suis peut-être un peu trop laissé aller à l’optimisme…
    - Alors… Qu’est-ce qui s’est passé, à ton avis ?
    - Je ne sais pas trop, avoua-t-elle. Comment savoir ? Comment imaginer ce dont est capable un esprit aussi pervers ? Une chose est sure : elle est changée, de l’intérieur.
    - C’est normal… Enfin, je veux dire… Elle a vécu un évènement traumatisant, alors…
     Sara secoua la tête.
    - En traumatisme, je m’y connais, crois-moi. Ça m’a changée, c’est vrai, mais là… là c’est bien plus que ça, je le sens. Quelque chose en elle n’est juste… plus pareil. Tu ne le sens pas, toi ?
     Je jetai un regard à Cam. En effet, je sentais quelque chose, comme un malaise qui était apparu à l’instant où je les avais vues sortir du tunnel. J’avais alors mis cette sensation sur le compte du choc à la vue de leur état. Cependant, cela persistait alors même que mon amie était lavée, changée et qu’elle dormait paisiblement.
     Y a-t-il vraiment quelque chose en plus ?
    - Tu sais, tentai-je pour la rassurer, malgré tout elle reste toujours la même : elle pense toujours aux autres en premier.
     Cela fonctionna. Elle eut un léger sourire, qui disparut bien vite.
    - Tu as remarqué aussi qu’elle s’inquiétait pour Liz ?
     J’opinai.
     Inutile de lui parler de la scène avec le jeune sorcier…
    - S’il lui arrivait quoi que ce soit, comment… comment on ferait pour continuer ?
     Elle parlait sans doute d’un point de vue psychologique : Liz avait une attitude de leader qui nous redonnait espoir. Sans elle, la force qui nous poussait en avant serait perdue… Cependant, sa remarque fit naitre en moi d’autres craintes. Liz était celle qui nous permettait de rester ici, en sécurité. Son pouvoir lui conférait une surveillance optimale de ceux qui nous entouraient et inspirait la crainte. Avec Mr Barkley, elle était notre point d’attache à cet endroit. Pendant les quatre jours de recherche, j’avais déjà pu remarquer un changement dans le comportement des employés.
     Que nous arrivera-t-il si on la perd définitivement ?
     Je chassai ces sombres pensées. Liz était ici, saine et sauve. Elle était simplement épuisée et ne tarderait pas à se réveiller.
     Tu y crois vraiment ?
     Malgré de vaines tentatives pour nous distraire, Sara et moi passâmes donc le reste de la nuit absorbées dans cette pensive noirceur. Je songeai particulièrement à toutes les responsabilités que notre amie avait endossées. C’était un lourd fardeau pour de si frêles épaules. Pourquoi refusait-elle de partager ? Que cherchait-elle à prouver ainsi ?
     Nous en étions à notre trente-et-unième partie de cartes avec Sara lorsque sept heures sonnèrent et que Melody entra dans la pièce. Ses cheveux crépus encore décoiffés et la précipitation avec laquelle elle passa la porte étaient autant d’indices de son empressement. Elle poussa presque un cri de joie en voyant Cam sur le canapé, si bien que nous dûmes l’en empêcher à coup de « Chut ! », une réaction surprenante, mais qu’elle nous avait demandé d’avoir au cas où il lui viendrait l’envie de parler. Elle hocha la tête et posa un doigt sur sa bouche en guise de réponse, mais continua cependant de sourire. Nos mines dépitées lui indiquèrent rapidement que les nouvelles n’étaient pas si bonnes que ça. Elle sortit alors de sa poche le carnet dont elle se servait pour communiquer et écrivit dans un franglais que je traduirai ici en français :
    - Où est Liz ?
    - En haut, répondis-je à haute voix, elle dort.
    - Elles vont bien ?
    - On dirait que oui, mais on pense que non.
    - Pourquoi ?
     Sara l’invita à constater par elle-même en lui indiquant Cam d’un geste de la tête. Melody se tourna vers cette dernière. Je doutais qu’elle puisse y voir un quelconque changement puisqu’elle ne la connaissait pas vraiment. Pourtant, lorsqu’elle se retourna vers nous, elle arborait un air grave. Elle aussi avait senti cet indéfinissable malaise.
    Nous nous tûmes et commençâmes une nouvelle partie de cartes en incluant la nouvelle venue. Ce n’était ni amusant ni réellement distrayant, mais cela avait au moins le mérite d’occuper nos mains.
    - Et toi, Melody ? finis-je par demander lorsque le silence se fit trop pesant. Comment tu vas ?
     Elle termina son tour avant de répondre. Elle prit son carnet et s’arrêta un instant avant d’écrire :
    - Toujours rien…
     Malgré la généralité de ma question, je ne m’étonnai pas qu’elle lui ait évoqué en premier lieu son souci principal.
    - Ça finira par te revenir… tentai-je.
     En toute honnêteté, je ne l’espérais pas. Je commençais même sérieusement à envisager le fait de perdre la mémoire comme un bienfait.
     Comme si elle avait pu ressentir le pessimisme qui m’envahissait, elle m’écrivit :
    - Et toi ? Ça va au sujet de tu-sais-quoi ?
     Je m’apprêtai à répondre, mais mon regard avait déjà tout dit.
    - Vous avez retrouvé vos amies, m’écrivit-elle, donc vous les retrouverez aussi !
     Mouais… mais dans quel état ?
     Vu l’allure des filles après seulement quelques jours passés là-bas, je n’osai imaginer l’état de mes parents après plusieurs semaines… Et ce, seulement s’ils étaient encore en vie !
     Si seulement j’avais été fichue de prendre les bonnes décisions…
     Entre la culpabilité, l’incertitude, le deuil et l’espoir, mes sentiments étaient partagés. Je ne savais même plus quoi en penser : que faire ? Espérer ? S’affliger ? Se morfondre ? Je ne retins pas mes larmes plus longtemps.
    - Je n’en peux plus ! craquai-je.
     En l’espace d’une seconde, Melody m’avait prise dans ses bras. Il me sembla alors vaguement entendre une voix merveilleuse m’appeler au loin :
    - Calm down, Emily. It’s gonna be alright…
     Lorsque je revins à la réalité, j’étais toujours dans l’étreinte de Melody, mais mes pleurs avaient cessé. Une sensation de bien-être m’envahissait. Je savais que ce n’était pas vraiment réel et que ce ne serait sans doute que temporaire, mais cela faisait un bien fou.
    - Merci, murmurai-je, tandis qu’elle me lâchait enfin.
     Nous reprîmes alors notre partie de cartes dans le silence.
     Il ne nous fallut pas attendre bien plus longtemps avant que le petit-déjeuner ne soit servi et qu’une Camille affamée ne se réveille en sursaut. Son regard incrédule passa du plafond jusqu’à nos visages, en passant par la table et la nourriture. Elle soupira de soulagement, mais ne se jeta pas immédiatement sur les croissants et le pain grillé.
    - Elle s’est réveillée ? demanda-t-elle d’un ton empressé.
     Nous tardâmes quelque peu à répondre, alarmées par son air craintif.
    - Pas encore, aux dernières nouvelles, finis-je par dire.
     Mr Barkley nous avait promis de nous prévenir dès qu’il y aurait du nouveau.
     Elle soupira une seconde fois avant de se mettre à table. Sara et moi mangeâmes à peine. Nous nous contentâmes de nous regarder, tout en jetant des coups d’œil inquiets vers Cam.
     Maintenant c’est sûr : quelque chose cloche avec Liz !
     Soit elle faisait semblant, soit elle avait trop faim pour cela, mais elle ne sembla pas remarquer notre inquiétude. Melody, quant à elle, finit par se lasser de notre hésitation. D’un geste franc, elle écrivit quelque chose sur son carnet, qu’elle tendit ensuite à Camille. Je lui fis les yeux ronds, effarée par son manque de tact. Cependant, la méthode directe s’avéra être la meilleure. Cam leva les yeux vers nous et comprit enfin nos interrogations alarmées. Elle posa sa tartine.
    - Je suis désolée, dit-elle, je… je n’arrive pas… C’est difficile d’en parler, mais… Enfin, vous finirez par le découvrir de toute façon, alors… C’est peut-être mieux que je vous prévienne…
     Allez, accouche !
    - Voilà, sembla-t-elle se décider, Liz est… enfin je ne sais pas trop comment le dire, mais elle… elle a changé, enfin…
    - Dis-nous simplement ce qui s’est passé, lui dit doucement Sara.
     J’approuvai d’un hochement de tête, étonnée par son calme face à une telle tension. Les yeux de Cam s’humidifièrent.
    - Je ne sais pas trop, lâcha-t-elle. Elle… elle passait des heures entières à hurler… Jamais je n’avais entendu de tels cris ! Mais… ils ne l’ont même pas touchée ! Elle se tenait le crâne avec une telle détresse dans le regard et je… je ne pouvais rien faire ! Alors voilà… hier, elle a craqué.
     Craqué ?
    - Comment ça ? demanda Sara avec plus d’empressement.
    - Elle… tout ce qu’elle dit n’a plus aucun sens, elle a le regard vide, elle… elle a des sortes de crises où elle fait n’importe quoi… je… impossible de le décrire comme ça, mais elle fait vraiment flipper. Il a fallu qu’on l’endorme pour pouvoir la faire sortir : elle était intenable !
     J’étais bouche bée.
     Liz aurait… perdu la raison ?
     Je ne pouvais pas le croire. L’horreur m’envahissait petit à petit à mesure que je prenais conscience de cette nouvelle.
     Torturée jusqu’à la folie ?
     Impossible de l’admettre : pas elle, pas Liz, cela ne pouvait pas être vrai. Ce n’était sans doute que passager et, lorsqu’elle se réveillerait, tout irait bien à nouveau.
     Sara était dans la même incrédulité que moi. D’ailleurs, elle ne tint pas plus longtemps et se rua vers la porte.
    - Non attends ! la retint Cam. Il ne faut pas que tu voies ça !
     Cependant, elle n’alla pas très loin. Quelques secondes après sa sortie, nous la vîmes reparaitre en compagnie de Mr Barkley. D’après la tête qu’il faisait, Liz était réveillée et son état ne s’était pas amélioré. Cam se leva et ouvrit la bouche, mais il la devança :
    - Les explications viendront plus tard : là il faut faire quelque chose, et vite !
     Nous nous précipitâmes à sa suite, mais Cam était à la traine : elle ne voulait sans doute pas se confronter à nouveau à ce spectacle.
    

Texte publié par LizD, 26 août 2020 à 16h49
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