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Tome 1, Chapitre 19 Tome 1, Chapitre 19
Le froid me réveilla. J’étais glacée jusqu’aux os. Lorsque tous mes sens me revinrent, je réalisai que j’avais la tête à moitié dans la terre. Je me relevai, essuyant mon visage et crachant de la boue. Mes pieds trempaient encore dans l’eau des égouts que rejetaient de gros tuyaux. J’avais eu de la chance d’atterrir sur la terre ferme.
     Ou pas !
     Une vive douleur dans mon bras gauche me rappela à la réalité. Heureusement, il n’était pas cassé.
     Enfin, j’espère…
     Je m’assis précautionneusement et m’examinai : j’étais trempée, sale, et l’odeur que je dégageais n’était pas des plus agréables.
     Je ne sens plus mes pieds !
     Mes chaussures étaient trouées, comme le reste de mes vêtements d’ailleurs. Je frissonnai. Être trempée, à moitié dévêtue, en plein hiver et au milieu de nulle part n’est pas une expérience très conseillée, habituellement.
     C’est une catastrophe !
     Je sais que j’aurais dû m’effondrer, en pleurs, anéantie, mais je n’en fis rien. J’en fus d’ailleurs la première étonnée, mais tout ce que mon corps put produire fut un petit rire, un rire nerveux, un rire amer.
     J’entendis des toussotements à côté de moi et je vis Sara reprendre connaissance.
     Au moins, nous serons deux à survivre…
     Elle ne prit pas son temps comme moi. Dès qu’elle eut repris ses esprits, elle se mit à hurler. Je n’avais jamais rien entendu de tel : un mélange de douleur et de rage. L’eau se mit à tourbillonner. Elle frappa le sol, ce qui le fit trembler. Je me levai pour tenter de la calmer, mais je compris vite que c’était inutile : elle avait besoin d’évacuer. Je m’éloignai quelque peu. Alors, je vis Melody, accrochée à une branche par ses vêtements, inconsciente. Sa tête était miraculeusement maintenue hors de l’eau. Je me ruai vers elle et la tirai vers la rive.
     Pitié, qu’elle soit en vie ! Donnez-nous au moins ça !
     Heureusement, elle se mit à tousser et à cracher, tout comme Sara et moi un peu plus tôt. Elle se redressa en se tenant la gorge. Elle devait encore lui faire mal. Ne sachant que dire (et surtout pas en anglais), j’essayai de lui sourire et lui tendis la main pour la relever. Les cris de Sara se finissant, nous nous approchâmes d’elle. Essoufflée, elle était assise, la tête entre les mains. Je guidai Melody et m’assis face à elle. Je commençai alors à rassembler de l’énergie autour de nous pour nous tenir chaud. Avec ce froid, il m’était impossible de penser correctement. Melody eut un léger soupir de soulagement, mais ne souffla mot. Je vis Sara sécher rapidement des larmes. Avec des gestes secs, elle fouilla son sac et en sortit une veste de protection qu’elle tendit à Melody. L’intéressée regarda la veste dégoulinante, et sûrement trop petite, d’un œil sceptique.
     Non, ça ne te tiendra pas chaud !
    - Mets-la ! Tu veux qu’ils te retrouvent, c’est ça ?
     Elle n’avait surement pas compris un traitre mot, mais elle se dépêcha d’enfiler le vêtement. Le ton de notre amie était assez éloquent. J’intensifiai l’énergie autour d’elle pour qu’elle cesse de trembloter.
     Mais Sara n’en avait pas fini avec nous :
    - Bois, me dit-elle, tendant le fameux liquide amer.
     Je m’exécutai et sentis quelque force me revenir. M’arrachant la bouteille, elle fit de même puis se leva et dit de but en blanc :
    - Allez, on y va !
     Elle fit les gros yeux devant ma mine atterrée.
    - Allez !
    - Quoi ? dis-je. Mais… où ?
    - Mais qu’est-ce que tu crois ? On va les chercher !
     Je contemplai alors nos corps meurtris de blessures, nos vêtements en lambeaux, nos cernes dues à la nuit blanche que nous venions de passer… et la liste était encore longue. Alors, même si rien ne m’aurait plus fait plaisir que de ramener nos amies saines et sauves sur le champ, un certain instinct de survie me disait que c’était une mauvaise idée.
     Je me levai également.
    - Sara, je ne pense pas que…
    - Quoi ? m’interrompit-elle, sur la défensive. Tu veux qu’on les laisse tomber, peut-être ?
    - Non, mais…
    - Alors tu as une meilleure idée, Madame la maligne ?
     Je passai sur l’insulte sous-jacente, mettant ça sur le compte de la colère, et fouillai dans ma poche.
     Ouf ! Il est là !
     Je sortis le téléphone que Liz m’avait fait prendre et tapai sur les touches.
    - On peut essayer d’appeler à l’aide, mais…
     Rien. Il était noyé, foutu. Tout espoir semblait perdu. Sara me l’arracha des mains.
    - C’est Liz qui te l’a donné, c’est ça ? Elle… elle avait vraiment tout prévu ! C’est à se demander comment tu as encore pu te faire avoir !
     Elle jeta le téléphone à l’eau dans un cri de rage.
    - Je ne sais même pas pourquoi je te demande encore ton avis ! Tout ce que tu sais faire, c’est suivre Liz comme un petit chien ! Et maintenant qu’elle n’est plus là, pouf ! Plus rien ! Tu es complétement perdue !
     J’étais sous le choc. Personne ne m’avait jamais parlé ainsi, aussi méchamment. Ce qu’elle disait était complètement injuste.
    - Pas du tout ! m’emportai-je. Je…
    - Ne me dis pas que tu as aussi perdu la mémoire ? répliqua-t-elle. Tu sais ? Ce qu’il vient juste de se passer, à l’instant !
     Elle me hurlait à la figure. Des larmes coulèrent sur mes joues. Un feu brulait de mes entrailles à ma langue, ne demandant qu’à sortir.
    - Tu… tu n’oses quand même pas tout me remettre sur le dos ? J’ai fait tout ce qu’il m’était possible de faire ! J’ai vaincu toutes mes peurs en seulement quelques heures de temps ! J’ai… j’ai volé à des kilomètres d’altitude, j’ai sauté sur un train en marche, j’ai tué quelqu’un cette nuit… je… j’ai tenu tête à Marcus… et j’ai risqué ma vie pour sauver Liz… Alors oui, j’ai eu tort de lui faire confiance cette fois car je reste persuadée qu’on aurait pu la tirer de là, mais… mais…
     Les mots blessants étaient à deux doigts de sortir, ils étaient sur le bout de ma langue, mais j’hésitai. Je ne voulais pas la blesser plus qu’elle ne l’était déjà. Mais elle mit le feu aux poudres.
    - Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’arrives pas à t’exprimer ? De toute façon, c’est toujours ce que tu fais : subir et te taire !
    - J’ai peut-être fait des erreurs, hurlai-je, mais je tiens à te rappeler que ce n’est pas moi la première responsable ! Il est temps pour d’autres personnes de reconnaitre leurs erreurs !
     C’en était trop pour elle. Elle m’attrapa par le col et me plaqua au sol. Je vis son poing se lever et fermai les yeux. Mais pile à cet instant, une douce voix résonna autour de nous. Cette voix était… envoutante. Alors même que la rage me rongeait quelques instants auparavant, une sensation étrange m’envahit et le feu s’éteignit. Sara recula, le regard étrangement vide. Soudain, la voix disparut et je revins à la réalité. J’étais debout, Sara aussi. Mes larmes avaient cessé et je trouvais tout à coup notre dispute ridicule. Melody nous regardait d’un air coupable, se tenant la bouche.
     Elle… elle a fait quoi avec sa voix ?
     Nous la dévisagions avec des yeux exorbités, si bien qu’elle baissa la tête pour cacher des larmes coulant sur son visage. Je rassemblai alors mes maigres connaissances et pris mon plus bel accent :
    - No, euh… It’s okay… Thank you.
     Cela fonctionna, mais pas tout à fait comme prévu puisqu’elle commença à rire.
     Mon anglais est si mauvais que ça ?
    - Y’en a au moins une qui s’amuse… remarqua Sara d’un ton amer.
     Elle s’effondra sur le sol, calmée. La colère avait fait place au désespoir et à la culpabilité. Silencieusement, elle rassembla du bois et alluma un feu au milieu de notre cercle. Après un long moment pendant lequel nous nous séchions en silence, elle reprit la parole.
    - Je… je suis désolée… pour tout. On dirait que je ne suis bonne qu’à faire du mal…
     Je secouai la tête, regrettant amèrement mes paroles.
    - Pas du tout, Sara… Moi aussi je suis désolée : je sais que tu ne voulais pas ce qui est arrivé. Tu as fait ce que tu as pu…
     Elle me regarda dans les yeux.
    - Ça change quelque chose ? Le résultat est le même…
     Je ne pus m’empêcher de poser la question fatidique, celle qui me pesait trop pour ne pas la poser.
    - Tu penses… qu’elles sont en vie ? Marcus a dit que…
    - Qu’il ne voulait pas nous tuer, mais nous briser, compléta-t-elle. C’est censé être rassurant ? Emily, je sais de quoi ils sont capables. Camille… ne pourra pas supporter ça : elle est… Si elle revient, elle ne sera plus jamais la même.
     Elle éclata en sanglot rien qu’à cette évocation, ce qui me surprit : elle si forte d’habitude.
    - Et Liz, poursuivit-elle, elle a déjà tellement souffert… j’ai peur que ce soit le coup de trop, d’autant plus qu’il a une arme de choix contre elle. Sans elle, je ne sais même pas ce qu’on va devenir…
     J’évitai de poser des questions, ou même simplement de parler. Je ne pouvais qu’imaginer ce que mes amies enduraient en ce moment et, pourtant, des larmes coulèrent à nouveau sur mes joues. Mes seules amies depuis si longtemps… Je commençais à me demander si je ne portais pas réellement la poisse à mon entourage : tout se passait bien avant mon arrivée.
     Un long silence s’ensuivit. J’aurais aimé lui dire qu’elle avait eu raison également, que j’avais commis trop d’erreurs, que je m’étais trop reposée sur les autres depuis trois semaines, mais je ne pus.
     De la fierté ? C’est nouveau ça !
     Une fois séchées et les idées plus claires, nous pûmes réfléchir à la suite des événements. Malheureusement, n’ayant aucun moyen de communication ni information sur l’endroit où nous nous trouvions, nous n’avions qu’un champ d’action limité. Le choix était donc celui-ci : soit nous suivions les tuyaux à contresens dans l’espoir de retrouver nos amies par nous-mêmes, soit nous suivions l’égout dans l’autre sens afin de trouver une station d’épuration et donc des habitations, ce qui nous permettrait de trouver au moins quelques informations, sinon de l’aide.
     Sara soupira.
    - Je suppose que ce serait débile d’y retourner : nous sommes épuisées et nous n’avons pas réussi même au meilleur de notre forme…
    - En plus, nous ne leur serions d’aucune utilité si nous nous faisions également capturer, ajoutai-je. Nous aurions dû prévenir Mr Barkley : il saurait au moins vers où nous chercher.
    - Il doit déjà être sur notre piste, tenta de me rassurer Sara, c’est plus facile avec les puces de nos vestes. Mais… il ne va pas être de bonne humeur… et j’ignore s’il pourra encore nous protéger après notre fuite…
     Je soupirai.
     C’est quoi le dicton, déjà ? Un malheur n’arrive jamais seul !
    - C’est notre seule chance, de toute façon, conclut Sara.
     Je haussai les épaules. Tout me paraissait à présent sans importance. J’avais perdu l’envie de me battre contre le monde entier.
     Le soleil était déjà haut dans le ciel et nous nous mîmes en route. Nous marchâmes longtemps dans le silence. Je n’avais jamais eu si peu envie de parler, et ce n’est pas peu dire… Quant à Melody, je commençais à comprendre pourquoi elle évitait d’ouvrir la bouche.
     Au bout de quelques heures, nous parvînmes à une petite ville de campagne. Après trois semaines d’isolation, cela faisait bizarre de revenir à la civilisation. Les passants nous dévisageaient.
     Tu m’étonnes…
     Vu notre allure, nous ne devions pas faire bonne impression.
     Puis y a l’odeur aussi…
     Sans trop savoir où aller, nous fîmes le tour du centre-ville qui ne consistait qu’en une petite église, un supermarché, une boulangerie et quelques magasins secondaires. Plusieurs panneaux nous indiquaient le nom de la ville (un long nom anglais impossible à retenir et surtout à prononcer), mais cela ne nous fut pas d’une grande utilité, ne connaissant pas la région ni l’emplacement de notre « Q. G. ». Quant à l’idée de demander aux habitants, nous n’osions même pas y penser : ils nous fuyaient comme la peste.
     Finalement, nous nous assîmes sur un banc devant le supermarché, découragées. Il ne restait plus qu’à attendre que Mr Barkley nous retrouve.
     Ou Marcus…
    - On est complètement perdues… se désola Sara.
     La seule réponse fut le gargouillement du ventre de Melody qui nous lança un regard contrit.
     C’est vrai : depuis combien de temps n’a-t-elle pas mangé ?
     Je réalisai soudain que j’avais faim, moi aussi. Sara ne le disait pas, mais c’était probablement son cas également : nous avions passé la journée le ventre creux. Le supermarché était juste derrière nous, mais nous n’avions pas d’argent. Je déprimai encore plus.
     Pendant que je fixais le sol, Melody se leva sans crier gare et entra dans le magasin.
     Mais… qu’est-ce qu’elle fait ?
     Nous nous regardâmes, Sara et moi.
    - Tu crois qu’elle va faire une connerie ? demandai-je.
     Elle secoua la tête en signe d’ignorance.
    - On devrait la suivre, dis-je sans grande conviction. Manquerait plus qu’on soit séparées à nouveau…
     Elle acquiesça brièvement et nous la rattrapâmes.
    - What are you doing ? parvins-je à baragouiner.
     Mais elle ne répondit pas. Elle continua d’avancer d’un pas décidé jusqu’aux sandwichs, elle en prit un et, d’un geste, elle nous invita à en faire de même. J’hésitai tandis que Sara s’exécutait.
     Je le savais…
     Comme elles semblaient toutes deux sur la même longueur d’onde, j’attrapai un sandwich au thon et nous nous dirigeâmes vers les caisses. Je regardais mon butin d’un œil inquiet.
     Comment va-t-on s’y prendre ?
     Même si j’avais vraiment faim, j’avais quelques scrupules. De plus, une arrestation était la dernière chose dont nous avions besoin. Mais, à ma plus grande surprise, Melody posa nos achats sur le tapis roulant comme tous les autres clients. Le caissier nous regarda d’un air circonspect et de la sueur perla sur mon front au moment de payer. Cependant, au lieu de lui tendre de l’argent, elle se pencha vers lui comme pour une confidence. Surement mu par l’instinct, il se pencha également et je vis Melody lui murmurer quelque chose à l’oreille. Alors, son expression changea du tout au tout. Avec un grand sourire, il nous souhaita (je pense) une bonne journée et nous partîmes sans aucun encombre.
     De retour sur le banc, je n’en revenais toujours pas. Melody se contentait de manger, les yeux rivés au sol. Sa honte était palpable, mais elle semblait avoir réellement faim. Au début, j’avais rechigné à ouvrir mon sandwich car, pouvoir ou pas, c’était du vol. Mais je n’avais pas pu résister à sa vue et j’avais imité mes deux amies en le dévorant. J’eus un pincement au cœur en le finissant : Liz aurait été contente de me voir manger et Cam aurait sans doute trouvé quelques piques à nous lancer… J’étais tellement perdue dans mes regrets que je ne vis pas la voiture de police arriver.
    - Merde, les flics ! avertit Sara.
     Je me redressai d’un bond, inquiète.
     C’est pour les sandwichs ?
     Un policier sortit de la voiture et nous adressa la parole. Il me fallut un moment pour comprendre.
    - Are you lost ?
     Que dire ? Oui, nous étions perdues, mais que ferait-il de cette information. ?
     Devant nos yeux de merlan frit, il nous demanda autre chose. Melody nous informa par mime qu’il voulait voir nos papiers.
    - Je suppose qu’aucune de nous n’a sa carte d’identité sur elle ? demandai-je sans grand espoir.
     En effet, nous ne l’avions pas. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes dans une cellule pour mineurs du commissariat, à attendre… quoi, au juste ? Surement qu’on nous ramène à Calais car, soyons honnêtes, avec nos couleurs de peaux respectives, nos vêtements sales en lambeaux, notre ignorance de la langue du pays et l’absence de papiers, nous étions la caricature-même des immigrés clandestins. Melody n’utilisa pas son pouvoir cette fois. Je pus aisément deviner pourquoi. Premièrement, elle en avait honte et évitait de s’en servir. Deuxièmement, s’il était facile de manipuler une personne sans trop prendre de risques, c’était plus compliqué avec tout un commissariat, et beaucoup moins discret.
     Nous passâmes donc la nuit là-bas. Malgré ma fatigue, je ne pus trouver le sommeil, tout comme Sara. Je pense que Melody dormait, mais je n’en suis pas sure.
     C’est toujours mieux que chez les sorciers…
     Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais le visage de Liz, larmoyant.
     Je suis désolée.
     Elle n’avait donc eu aucun espoir de s’en sortir ? Et Cam… elle avait sans doute pensé pouvoir l’aider. Encore une fois, elle s’était mise en danger pour aider autrui, mais cette fois elle en payait le prix fort. Était-ce simplement sa nature, ou y avait-il autre chose ? Notre conversation devant le piano me paraissait si loin, pourtant je me rappelais chaque mot.
     Que dirais-tu de quelqu’un qui a la possibilité de faire le bien et qui ne le fait pas ?
     Camille était rongée par le remord, cela ne faisait aucun doute. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui avait bien pu la pousser à un tel esprit de sacrifice ?
     Je soupirai. Ces questions ne la ramèneraient pas.
    - Lily ? murmura Sara.
    - Oui ? répondis-je sur le même ton.
    - Tu n’arrives pas à dormir non plus ?
    - Non, soufflai-je.
     Je sentis qu’elle avait besoin de parler. Après un court instant, elle poursuivit.
    - Je… encore désolée pour tout à l’heure : mes mots ont dépassé ma pensée…
    - Ce n’est rien, dis-je, les miens aussi…
     Mais elle n’avait pas fini.
    - Je suis si inquiète pour Camille… Liz est assez forte pour supporter ce genre d’épreuves, mais Camille… elle risque de vouloir la protéger, de ne pas supporter de la voir souffrir. J’ai peur qu’ils s’en servent contre elle…
     Elle avait besoin de se confier, finalement. J’en profitai pour dire ce qui me trottait dans la tête, moi aussi.
    - Cam… a toujours été comme ça ?
     Je l’entendis bouger : elle s’était tournée vers moi.
    - Normalement, je ne devrais pas te le dire, elle ne le raconte jamais à personne… Je suis la seule à qui elle ait bien voulu en parler, même Liz n’y a pas eu droit, mais… ce sont des circonstances exceptionnelles… Je suppose qu’elle a toujours été un peu comme ça, mais ça s’est accentué après… après la mort de sa sœur.
    - Tu m’avais dit qu’elle avait eu une sœur… Comment est-elle morte ? Les sorciers ?
    - Ce serait plus simple s’ils étaient responsables de tout, pas vrai ? ironisa-t-elle. Non, sa sœur avait une tumeur au cerveau.
     Je me tus, le temps de digérer l’information. Avec toutes les choses insensées qui nous arrivaient, il était facile de commettre l’erreur d’oublier qu’il existait des malheurs bien réels, auxquels tout le monde devait faire face un jour.
    - Ce n’est pas tout, repris Sara. D’après ce que j’ai compris, sa famille avait des moyens assez modestes. La grande sœur était une élève brillante et, pour payer tout ce qu’il fallait pour ses études, les parents ont utilisé le pouvoir de Camille pour gagner de l’argent. D’après elle, sa sœur était la plus douce et la plus intelligente, ses parents l’adoraient, elle était la seule dans la maison à ne pas la traiter comme un monstre… Alors elle a obéi de bon cœur. Mais tout s’est compliqué quand ils ont appris pour la maladie. Le père a commencé à faire travailler Cam plus dur pour payer les soins médicaux : il faisait venir de riches clients et leur faisait payer une fortune pour son « remède miracle ». Camille s’épuisait à la tâche, ses notes dégringolaient… Mais elle ne pouvait guérir le cancer de sa sœur : elle en serait morte d’épuisement. Elle m’a dit qu’un jour, pendant une leçon de piano, sa sœur lui avait fait promettre de ne jamais essayer de la guérir. Elle semblait être la seule à voir ce que coutait son pouvoir. Cependant, ils ont un jour appris qu’elle était condamnée : il ne lui restait que quelques mois, tous les efforts n’avaient pas suffi. Une nuit, le père a demandé à Camille l’impossible. Elle a refusé : elle avait promis. Alors, il l’a frappée, de plus en plus violemment. Elle est partie, cette nuit-là, sans rien dire. Elle a marché jusqu’à la mer en plein orage, exposée à tous les dangers.
     Un long silence s’installa dans la cellule, uniquement rompu pas les ronflements du flic de garde. Maintenant, je comprenais mieux pourquoi Cam agissait ainsi : elle ne supporterait plus de voir partir un être cher sans agir, même si ce n’était pas sa faute.
    - Comment s’en est-elle sortie alors ? demandai-je.
     Sara eut un rire teinté de tristesse.
    - Ça, c’est Liz. Elle ne t’a surement jamais parlé de ses espèces de visions… C’est ainsi qu’elle a pu me localiser, et c’est comme ça qu’elle a pu retrouver Camille. Mais cette nuit-là, il y avait une tempête et elle savait que Mr Barkley n’enverrait personne avant le lendemain… Alors, tu connais Liz : brillante, mais complètement folle et immature.
     Immature ? C’est qui déjà qui volait en quête de vengeance ?
    - Elle a traversé la mer toute seule, poursuivit Sara, en volant, sans rien ne dire à personne.
     Quoi ? La Manche en volant !
    - Elle qui a une peur bleue du vide, tu imagines ? Quand Mr Barkley les a ramenées, trempées jusqu’aux os. J’ai bien failli la tuer tellement j’avais eu peur… Heureusement pour elle, je n’avais pas encore retrouvé mes forces !
     Notre rire fut absorbé par le silence et tout redevint triste, mais ces souvenirs nous faisaient du bien à toutes les deux.
    - Pourquoi avoir fait ça ? demandai-je.
    - Parce qu’une nuit aurait suffi pour qu’un traqueur la retrouve. Ils sont partout, tu sais ? Elle lui a amené une veste de protection et elles sont restées planquées toute la nuit, le temps que les ailes de Liz sèchent. On ne peut pas les replier quand elles sont humides, tu savais ?
     Non, en effet, je l’ignorais.
     Malgré notre abattement, cette séance de bavardage nous avait permis de nous décharger d’un peu de poids et de dormir. Cependant, notre défaite de la nuit précédente nous avait pompé toute envie de nous battre. Nous aurions pu nous évader cette nuit-là, par divers moyens. Nous ne l’avons pas fait.
     Le lendemain matin, on est venu nous annoncer que nous étions libres de partir. En effet, un Mr Barkley mécontent, mais surtout inquiet, nous attendait dans l’entrée. Devant notre nombre réduit et nos mines décomposées, il ravala toutes les réprimandes élaborées sur le chemin et nous chargea en silence dans sa voiture, une fourgonnette discrète et surtout spacieuse : il s’attendait à ce que nous soyons plus nombreuses. Je fus à peine soulagée de le voir et je me fichais de savoir ce qu’il avait dû faire pour nous retrouver (ce qu’il nous raconta en chemin). Le trajet dura plusieurs heures. Il ne posa pas de question. Les yeux baissés, nous ne soufflâmes mot de ce qui nous était arrivé, jusqu’à notre destination.
    

Texte publié par LizD, 17 août 2020 à 20h32
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