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Tome 1, Chapitre 18 Tome 1, Chapitre 18
Nous nous aidâmes des caisses pour remonter sur le toit.
     Une vraie partie de plaisir !
     Nous avançâmes tant bien que mal, luttant contre les mouvements du train et le vent qui nous poussait dans le sens inverse. Sara nous protégea un peu de celui-ci et nous pûmes avancer plus librement. Avant de passer au deuxième wagon, Liz nous prévint :
    - Faites le moins de bruit possible ! Il ne faut pas qu’ils nous entendent !
     Sara franchit l’espace entre les voitures et se glissa sans problème de l’autre côté. Liz eut beaucoup plus de difficultés et je tressaillis lorsqu’elle posa le pied sur le toit de métal avec un bruit sourd.
     Parle pour toi !
     Heureusement, les deux sorciers ne bougèrent pas. Ils avaient dû confondre avec le bruit du train en marche ou alors ils dormaient, tout simplement. Avec l’aide de Sara, je parvins à les rejoindre sans accrochage.
    La traversée des six mètres de toit qui nous séparaient de Cam nous prit plus de temps car nous devions prendre mille précautions à chaque pas. Lorsqu’enfin la porte du premier wagon fut en vue, je les alertai :
    - Quelqu’un sort ! murmurai-je.
     En effet, la seconde d’après, la porte s’ouvrit. Nous nous couchâmes aussitôt pour nous cacher, mais il ne faisait aucun doute que le garçon qui venait de sortir du compartiment nous avait vues. Un garçon, oui, et non un homme car je lui donnais au maximum vingt ans. Il s’était arrêté dans son mouvement et fixait la porte en face de lui, mais j’aurais juré l’avoir vu regarder dans notre direction l’instant d’avant.
     Que va-t-il faire ?
     Il n’aurait aucun mal à nous faire tomber et, s’il prévenait les autres, nous étions également perdues. Mais, à ma plus grande surprise, il n’en fit rien. Il se retourna lentement et tourna la clé dans la serrure. Enfin, il entra dans le wagon sur lequel nous étions (je-ne-sais-par-quel miracle) toujours posées et mes battements de cœur purent ralentir.
    - Il a laissé la clé sur la porte, murmura Sara. A tous les coups, c’est un piège !
     Je crus percevoir un léger rire de la part de Liz, mais rien n’était sûr avec tout ce vent.
    - C’est seulement maintenant que tu le réalises ? lança-t-elle. Un train en marche sans Marcus avec seulement une poignée de sorciers : l’appât parfait ! Allez, dépêchons-nous avant d’arriver à destination !
     Mais…
    - Ne vous en faites pas, répondit-elle à mon inquiétude silencieuse. Nous serons parties bien avant. Quant au garçon, il n’est au courant de rien : il n’a pas laissé la clé pour nous piéger…
    - Ah non ? Et pourquoi, alors ?
     Le ton exaspéré de Sara augmentait le volume de sa voix. Liz mit un doigt sur sa bouche.
    - J’ai entendu ses pensées : il hésitait… mais pas le temps d’expliquer. Tu ne me fais plus confiance ?
     Elle entreprit de passer de l’autre côté sans attendre de réponse. Résignée, Sara entreprit de l’aider en l’agrippant par la veste. Une fois passées sur le toit d’en face, nous descendîmes précautionneusement afin de ne pas tomber dans le trou qui séparait les voitures. Sara tourna la clé avec précipitation, mais non sans méfiance. A la vue de notre Cam recroquevillée dans un coin, nous entrâmes toutes à la fois, soulagées. Elle sursauta d’abord, puis son visage s’illumina. Elle se leva et se jeta sur nous comme si elle avait été absente depuis des mois, ce qui était un peu mon impression, en fait.
    - Vite ! Il faut partir ! chuchota Sara en lui prenant la main.
    - Attendez ! protesta-t-elle. On ne peut pas la laisser là…
     Elle nous indiqua un autre coin du wagon dans lequel reposait une fille de notre âge, inconsciente.
    - Ok, nous dit Liz. Réveillez-la, moi je vais faire en sorte de nous tirer de ce traquenard…
     Personne ne sembla se poser des questions sur ce qu’elle avait l’intention de faire, alors je m’approchai de l’inconnue avec les autres.
    - Est-ce qu’elle est… blessée ? demandai-je, prenant pitié pour cette fille qui était là depuis une durée indéterminée.
     Je me rendis aussitôt compte de la stupidité de ma question : même si elle avait eu le moindre dommage, Cam serait passée par là entre-temps.
    - Non, me répondit-elle tout de même, elle dort simplement. C’était déjà le cas quand je suis arrivée…
    - Camille… l’appela Sara qui était restée un peu en retrait.
    - Oui ? répondit l’intéressée.
    - Je suis désolée… pour ce qu’il s’est passé. J’ai pris des risques inconsidérés, je t’ai mise en danger et… s’ils t’avaient blessée, je…
    - Ce n’est rien, lui assura-t-elle en souriant. Je vais bien et je savais que vous viendriez me chercher.
     Comme Sara culpabilisait toujours, elle lui sauta dans les bras.
    - Tout va bien, tu vois ? Je ne t’en veux pas, j’étais juste inquiète pour toi…
     Liz était à l’extérieur et trafiquait quelque chose avec l’attache entre les wagons et Cam était occupée à rassurer Sara. Il m’incombait donc la responsabilité de faire la connaissance de notre inconnue et potentielle nouvelle alliée. Pensant au pouvoir mystérieux de Liz, j’évitai soigneusement de toucher sa peau brune et la secouai légèrement par ses vêtements en partie déchirés.
    - Réveille-toi, murmurai-je. On est venues te sortir de là…
     Elle ouvrit enfin de grands yeux marron et sursauta en me voyant, l’air craintif.
    - Ne t’inquiète pas ! m’empressai-je d’ajouter. Nous sommes là pour t’aider, il faut…
     Je fus interrompue par un bruit de ferraille et Liz réapparut auprès de nous. Elle nous avait débarrassées des autres voitures. Ne restait plus que la locomotive.
    - Liz ! Ta main ! s’horrifia soudain Cam.
    - On n’a pas le temps, répondit froidement la petite en s’extirpant de ses mains guérisseuses.
     Elle se dirigea vers moi.
    - Ne te fatigue pas, Lily. Elle est américaine : elle ne comprend rien à ce que tu dis.
     Elle rassura l’inconnue sans un mot, puis ajouta :
    - Elle s’appelle Melody et… elle évite de parler. Pas le temps de discuter plus longtemps, il faut partir maintenant, avant que…
     Elle s’arrêta en plein milieu de sa phrase quelques secondes avant que le train, ralentissant subitement, ne s’arrête. Par l’ouverture de la porte, nous pouvions voir l’intérieur d’un bâtiment sombre. Nous nous immobilisâmes, prises au piège. C’était trop tard pour fuir.
     Une voix bien trop familière se fit entendre, achevant d’un coup fatal l’ombre d’un dernier espoir.
    - Je n’ai pas beaucoup de temps à perdre, alors sortez de ce train et faisons comme si j’avais déjà gagné.
    Marcus avait parlé d’une voix calme, mais je connaissais ce ton. La menace était à peine voilée. Nous nous tournâmes aussitôt vers Liz comme vers une ultime solution, mais elle secoua la tête d’un air résigné. Pas d’idée de dernière minute. Cependant, Sara n’était pas prête à laisser tomber.
    - Je vais le distraire pendant que vous chercherez un moyen de s’échapper. Emily, protège-les.
    - Mais… et toi ? s’inquiéta aussitôt Cam.
     Sara jeta un coup d’œil à Liz avant de répondre.
    - Ce n’est pas moi qu’il veut ou il en aurait eu l‘occasion depuis longtemps. Alors, on fait comme ça ?
    Liz hocha de la tête en signe d’approbation et Sara se dirigea en premier vers la porte. Aux aguets, je la suivis de près.
     Protéger, ça je sais faire !
     Ignorant la peur qui me rongeait les entrailles, je tentai de retrouver la même concentration qu’aux entrainements.
    Le bâtiment ressemblait au sous-sol d’une usine. Le train était entré par un tunnel traversant ce grand hangar. L’endroit était obscur, uniquement éclairé par quelques vieilles lampes électriques dont la moitié était hors-service. Marcus se tenait au milieu de cette grande pièce lugubre, tel un prince au royaume des ombres. Les deux sorciers de la locomotive étaient sortis et firent des yeux ronds en nous voyant.
     En effet, ils n’étaient pas au courant…
     Je voyais le regard calculateur de Marcus nous scruter au fur et à mesure que nous sortions. Il nous comptait, nous évaluait. Peut-être même prévoyait-il déjà le sort qu’il nous réserverait. Quelles qu’aient été ses réflexions, Sara ne lui laissa pas le temps de les poursuivre. Elle s’avança de quelques pas.
    - On est sorties, lança-t-elle, mais ne t’imagine pas qu’on va se rendre si facilement !
     Malgré sa détermination, sa voix était tremblante.
    - Oh, je n’y comptais pas vraiment, ricana-t-il. Après tout, vous êtes en surnombre, qu’attendez-vous ?
     Personne d’autre dans le bâtiment, pensai-je à destination de Liz.
     Silence total. Elle ne me répondit même pas du regard. Elle semblait avoir coupé la communication.
     Sara prit une attitude défensive, mais ne fit pas le premier mouvement. Je me postai devant les trois autres, prête à intervenir. Cam tenait la main de Melody pour la rassurer. Liz était plus impassible que jamais.
     Les deux sorciers, sentant que la situation devenait tendue, jugèrent bon de s’en mêler. Deux traits de feu se dirigèrent dans notre direction, mais j’étais à la réception et elles disparurent rapidement dans mes mains pour se transformer en sphère d’énergie que je balançai sur le premier. Il tomba, inconscient. Le second ne réagit pas. Il avait un couteau planté dans la poitrine. Celui-ci revint vers Liz qui n’esquissa pas la moindre expression. Son comportement me glaçait le sang, et m’inquiétait aussi. Une seule émotion pouvait la pousser à agir ainsi. Il n’y en avait qu’une quelle masquait si bien, ce qui, paradoxalement, la rendait plus visible. C’était la peur.
     Ensuite, tout se précipita. Sara voulut profiter de la diversion pour agir, mais Marcus avait toujours un coup d’avance. Il évita sans problème la rafale de vent qu’elle lui destinait et qui fit, par ailleurs, tomber une des dernières lampes de la pièce. Mais elle persévéra, lui envoyant rafales sur rafales, parfois agrémentées d’eau et de pics de glace. Elle évitait soigneusement le feu. En effet, il lui aurait été facile de le retourner contre nous.
     Enfin, encore plus facile que ça ne l’est déjà…
     Il ne répliquait pas encore, mais je voyais que cette gymnastique commençait à l’agacer et il jetait de nombreux regards dans notre direction, ou plutôt dans celle de mes protégées.
     Évitant toujours les coups de Sara avec une aisance insupportable, il finit par préparer quelque chose. Je vis clairement la curieuse énergie noire croitre dans sa main et je me préparai au pire. Je ne fus même pas surprise lorsque son sort se rua sur nous et non sur son adversaire. Avec toute la concentration et la rapidité dont j’étais capable en ces circonstances, je puisai l’énergie du sol et la soulevai pour former une barrière devant nous. L’énergie noire percuta violemment la blanche, mais cette dernière tint bon. J’absorbai ce qui en restait afin de pouvoir la réutiliser. Par terre, une ligne droite bien nette avait été creusée. Cette fois, il porta réellement son attention sur nous sans même chercher à le cacher. Nos regards se croisèrent. J’avais fait des progrès auxquels il ne s’était pas attendu.
    Sara profita qu’il ait le dos tourné pour tenter un nouvel assaut, mais c’était sous-estimer Marcus qui répondit par un violent trait d’énergie qui la propulsa sur le mur à l’autre bout de la pièce. Elle était hors combat pour un petit moment, ce qui lui laissa le temps d’avancer vers nous. Derrière, j’entendis Cam gémir à la vue de notre amie au sol, mais elle n’osa pas s’élancer pour la rejoindre. Tout en me préparant à riposter, je continuais à chercher une issue car nous ne tiendrions pas éternellement, surtout Sara qui encaissait tous les coups pour nous.
     Le tunnel ?
     C’était trop évident : soit une troupe de sorciers nous y attendraient, soit il nous poursuivrait et nous rattraperait rapidement… et dans une impasse, vu notre chance !
     N’y a-t-il donc aucune issue ?
     Tandis que je luttais pour ne pas céder au désespoir, les autres entrèrent en action. Sans prévenir, Liz projeta ses couteaux en direction de l’ennemi. L’ennui, c’était qu’entre eux deux, il y avait moi ! L’un d’eux passa si près de ma tête qu’il fit voleter ma frange.
     Mais elle est malade ?!
     Marcus ne s’y attendait pas non plus et il dut se contorsionner pour éviter la dizaine de lames qui arrivaient à toute vitesse. Au même moment, Melody fit quelques pas en avant. Cam tenta de l’en empêcher, mais Liz la retint par la manche. Elle devait connaitre son plan.
     Elle entend donc toujours…
     De là où je me tenais, je vis Melody ouvrir la bouche, mais elle n’eut pas le temps de faire plus. En moins d’une seconde, Marcus fut sur elle et commença à l’étrangler tout en la soulevant de terre. Elle suffoquait et un rictus de douleur tordait son visage, à l’instar de celui de Marcus. D’instinct, je touchai mon poignet droit. Je pouvais sans peine imaginer le supplice qu’elle endurait, tout comme Camille qui poussa un cri d’effroi. J’étais sur le point d’intervenir, mais Sara fut plus rapide. Elle vola à toute allure à travers la pièce et vint se placer derrière notre ennemi, de manière à l’encercler. Alors, elle déchaina un vent puissant qui le fit lâcher prise, envoyant Melody au sol, nous propulsant toutes au passage contre le wagon derrière nous.
     Cam fut la première à se relever. Elle se précipita vers Melody pour la tirer loin de Marcus, profitant de son déséquilibre et de sa douleur à la main.
     Je ne sais pas ce qu’elle peut faire, mais ça a l’air puissant !
     En effet, il fallait représenter une belle menace pour ainsi le pousser à de tels retranchements, mais elle ne nous serait plus d’une grande aide, malheureusement. Elle toussait d’une manière peu rassurante et une marque noire lui ceignait la gorge. Je me levai à mon tour pour protéger Cam qui commençait à lui prodiguer des soins, lorsque j’entendis une voix tremblante.
    - Lily… mes lunettes ! Où sont-elles ?
     En baissant les yeux, je découvris une Liz à genoux sur le sol, tendant et remuant désespérément les mains devant elle. Je repérai l’objet en question et lui glissai rapidement entre les doigts, mais il était déjà trop tard. Enfin, c’est ce que je devinai puisqu’elle se figea soudain quand Marcus commença à lui parler, en anglais. Je ne comprenais pas un mot, mais je pouvais aisément deviner la teneur de la conversation par le sourire sarcastique qu’arborait notre ennemi et par la mine déconfite de mon amie. Elle trouva cependant le courage de se lever et de lui répondre, remettant son masque d’impassibilité.
     Sara dut rapidement réaliser ce qui était en train de se passer car, malgré son épuisement, elle se rua sur Marcus pour le distraire, mais il avait trouvé sa proie et n’était pas près de s’en détourner. Sans même avoir besoin de faire un geste, il l’envoya à nouveau au tapis, me faisant alors réaliser qu’il n’avait encore fait que jouer avec nous jusqu’ici. Le taux d’énergie de Sara était bas : elle avait tout donné pendant le combat, qui durait plus longtemps que prévu. Cam, elle, s’occupait de Melody. Au moins, il ne s’intéressait plus à elle. Il avait cessé de parler à Liz, à haute voix du moins. Je me plaçai devant elle, prête à la défendre.
    - Ça… ne sert… à rien, articula-t-elle.
     Quoi ?
     Je me tournai à nouveau vers elle. J’avais à peine compris ses paroles tant elle semblait se battre pour émettre le moindre son. Elle inspira profondément avant de poursuivre. Elle ne bougeait pas d’un poil, le regard fixe. Elle était concentrée au maximum.
    - Il… essaie… d’entrer… dans ma tête…
    - Je… tes lunettes ! dis-je, affolée.
    - N… non ! dit-elle. Ça me cachait, m… mais mon pouvoir… b… besoin…
     Paniquée, je regardai autour de moi à la recherche d’une solution miracle. Les filles ne pouvaient rien pour nous aider. Quant à Marcus, il semblait entièrement focalisé sur son mental, ce qui me donna une idée.
     Si j’arrive à le toucher…
     Rassemblant le surplus d’énergie de tout à l’heure, je parvins à créer une sphère lumineuse concentrée que je lui envoyai de toutes mes forces. Mais au moment de l’atteindre, elle disparut en fumée. Il était protégé par une sorte de bouclier, tout comme celui que j’avais l’habitude de me créer chaque jour, en bien plus puissant bien sûr. La situation de Liz empirait : je sentais qu’elle épuisait ses forces à résister.
    - Lily… ma… ma poche droite !
     Je m’exécutai et fouillai ladite poche avec espoir, mais il disparut aussitôt lorsque je découvris l’objet qu’elle contenait : un vieux téléphone portable.
    - Partez… et ap… appelle Barkley… seul… numéro…
     Je fixai un instant le visage de la petite rouquine, refusant de comprendre. De la sueur perlait sur son front. Manquant de force, elle tomba sur les genoux.
     Ce fut alors que je réalisai. Sara avait eu raison depuis le début : Liz avait beau faire semblant pour nous rassurer, elle avait beau savoir beaucoup de choses et réfléchir à cent à l’heure, elle avait eu tort de tout remettre sur ses épaules. Et moi, j’avais eu tort de m’y être appuyée inconsciemment. Il était temps pour moi de prendre un peu de son fardeau et de prendre des risques à mon tour. Je plaçai le téléphone dans ma poche et, m’agenouillant à côté d’elle, je posai une main sur le sol et lui tendis la deuxième.
    - Qu’est-ce… que… ? Pars !
    - C’est hors de question, dis-je. Tu as besoin de plus de force pour le repousser et je peux t’y aider !
    - Trop… d… danger…
     Elle avait de plus en plus de mal à articuler.
    - Je ne pense pas, rétorquai-je. Ton esprit est entièrement focalisé sur Marcus. Et puis, j’ai confiance en toi.
    Malgré son regard fixé au sol, je crus apercevoir une larme couler le long de sa joue. Je n’attendis pas d’en connaitre la signification et saisis sa main.
     Je fus projetée hors de la réalité. Autour de moi, tout n’était que flou et lumière. Parfois, de vagues images prenaient forme dans la brume et disparaissaient aussitôt.
     - Lily ? Est-ce que ça va ?
     La voix de Liz résonnait. Elle était partout et nulle part à la fois.
     Oui, je crois, tentai-je de répondre, mais je ne parvins pas à le faire avec ma voix.
     Je me regardai pour vérifier mon état, mais je n’avais pas de corps. J’étais là sans vraiment y être.
     Soudain, l’univers alentour changea du tout au tout et des formes concrètes commencèrent à apparaitre. Sans vraiment comprendre comment, je me retrouvai dans une sorte de château fort. Je pouvais à nouveau bouger et voir mon corps, mais quelque chose clochait. J’avais une sensation étrange sans pouvoir la nommer. Tout était comme faux, comme dans un rêve. Un bruit assourdissant se faisait entendre à l’extérieur. Je me dirigeai vers une fenêtre.
     Cette fenêtre était-elle là avant ?
     Le château était entouré d’épaisses murailles, mais une armée l’attaquait et causait tout ce bruit. Les soldats catapultaient des boulets enflammés qui démolissaient les remparts, pierre par pierre.
     - J’ai créé ces images pour que tu ne sois pas trop désorientée…
     Liz était apparue à côté de moi. Elle avait son apparence habituelle, mais une aura lumineuse suivait ses mouvements.
     - Tu avais raison, poursuivit-elle, mon esprit est concentré sur Marcus : il ne t’a pas considérée comme une menace prioritaire…
     Liz… ça va ? demandai-je un peu gauchement.
     Elle n’avait pas l’air de souffrir, contrairement à la réalité. Elle paraissait même plutôt sereine.
     - Pas vraiment, répondit-elle. Je sais que je n’en ai pas l’air, mais ce n’est qu’une image. C’est mon esprit, rappelle-toi, j’y fais ce que je veux…
     Encore un masque…
     Elle ignora ma réflexion et m’indiqua la bataille virtuelle qui se déroulait en contrebas.
     - Je ne tiendrai plus très longtemps : il était bien plus fort que moi. Si tu veux faire ce que tu as prévu, c’est maintenant ou jamais. Je pense toujours que c’est de la folie, mais je suppose que ça ne t’arrêtera pas.
     Non, en effet, confirmai-je, mais comment… ?
     - Tu es toujours dans le monde réel, Lily, seul ton esprit a fait le voyage. Si tu te concentres, tu pourras sentir le sol sous ta main.
     En effet, tout ce que je voyais n’avait aucune consistance matérielle, aucune énergie propre. Tout était relié à une unique source que je devinais être Liz. Je me concentrai au maximum en fermant les yeux, virtuellement. Alors, je pus sentir la terre ferme, bien concrète, sa matérialité, son énergie. Je commençai à l’aspirer et à la transférer. Elle passait à travers mon corps comme l’eau d’un ruisseau. En m’ouvrant ainsi à mon sixième sens, je pus percevoir l’affrontement qui se déroulait entre les deux forces spirituelles, entre une puissante énergie négative et celle de Liz qui se débattait avec véhémence. Avec mon aide, elle regagna quelque vigueur et les forces s’équilibrèrent.
     - On l’a arrêté, m’informa Liz, mais j’ignore si nous serons capables de le repousser.
     Je rouvris mes yeux fictifs en prenant garde à ne pas perdre la connexion avec le monde physique.
     Comment ça ? Tu ne peux pas juste te retirer de son contact ?
     - Cela reviendrait à supprimer mes défenses. A moins de mettre suffisamment de distance physique entre nous, je ne peux pas fuir le combat.
     Alors… il faut fuir !
     - Lily… je ne peux pas bouger…
     Je te porterai ! affirmai-je, refusant d’abandonner tout espoir.
     - Très bien… dit-elle.
     Je fus persuadée que son image soupira à ce moment.
     - Il y a des égouts qui passent derrière le mur du fond. Il ne s’attend pas à ce qu’on passe par là. Si tu détruis une partie du mur et que tu me donnes l’énergie nécessaire, nous préviendrons les autres et créerons un courant assez fort pour nous amener rapidement loin d’ici. Mais…
     Je n’attendis pas les éventuelles objections qu’elle s’apprêtait à énoncer et entrai en action. Ayant emmagasiné assez d’énergie pour tenir la distance, je retirai ma main du trou creusé dans le sol et la plaçai sous les jambes de Liz de manière à la porter tout en gardant le contact avec sa main. Elle n’était pas vraiment lourde, mais je n’étais pas très forte, la position était très inconfortable et, surtout, je n’y voyais rien. Je pus cependant me repérer grâce à ma perception des énergies. Je frissonnai en passant à côté de Marcus, mais il était également concentré et il ne put esquisser un geste pour nous arrêter. En revanche, ses attaques mentales se firent plus puissantes et il commença à reprendre du terrain.
     Une fois arrivée à destination, en sueur après le plus grand effort qu’il m’eut été donné d’accomplir, j’ouvris une brèche dans le mur tout en transférant l’énergie à Liz, mais cela ne lui suffirait pas pour réaliser le plan. Alors, je me concentrai encore une fois et criai :
    - Les filles ! Par ici !
     N’ayant sans doute pas de meilleure idée, elles accoururent sans poser de question. Sara et Cam n’avaient plus beaucoup de forces. Melody les aida donc à aller plus vite, malgré sa blessure partiellement soignée. Tandis qu’elles entraient dans le canal et dans l’eau nauséabonde, je continuais à transférer de l’énergie à la petite rouquine. Marcus attaquait avec plus de rage : il n’appréciait pas le tour que prenait la situation. Malgré mes efforts, Liz s’affaiblissait de plus en plus.
     - Lâche-moi ! me dit-elle. Je peux encore tenir quelques minutes. Demande à Sara d’accumuler de l’eau pour nous propulser…
     Quoi ? Mais comment tu vas venir ?
     - Tu reviendras me chercher tout de suite après ! Dépêche-toi, c’est notre seule chance de lui échapper !
     Ses propos me semblaient parfaitement logiques : à part elle, seule Sara était capable de créer une vague assez puissante pour nous emmener au loin. Le temps qu’il reprenne ses esprits, nous serions déjà loin et, avec nos vestes, indétectables. Voilà pourquoi j’acceptai et lâchai sa main.
     Après l’avoir posée sur le sol, je passai dans la brèche et expliquai à Sara ce qu’elle avait à faire. Elle s’y mit du reste de ses forces et l’eau s’accumula au-dessus d’elle sans retomber.
    - Amène-la vite ! me lança-t-elle. Je ne retiendrai pas tout ça indéfiniment !
     Je ne me le fis pas dire deux fois. Mais aussitôt passée de l’autre côté, j’eus soudain le sentiment que quelque chose n’allait pas dans ce plan pourtant si logique, le sentiment de ne pas avoir reçu toutes les données d’un problème, car alors que j’apercevais une Liz en larmes sur le sol, une voix résonna dans ma tête.
     - Je suis désolée, Lily.
     Je fus alors projetée en arrière par une force invisible pour prendre une douche froide, au sens propre comme au figuré puisque ce fut en entrant dans l’eau que je réalisai mon erreur, toujours la même : je l’avais surestimée.
    A peine parvins-je à ramener mon visage à la surface que Cam et Sara m’assaillirent de questions.
    - Que se passe-t-il ? Où est-elle ?
     Des bruits sourds résonnaient au-dessus de nos têtes : le plafond tremblait. Je compris alors pleinement ce qu’elle avait en tête. Crachant l’eau hors de ma bouche, j’essayai d’articuler.
    - Elle… elle va….
     Mais Cam n’avait pas besoin de plus d’explications : elle aussi avait compris. Elle se rua hors de l’eau en s’envolant tout en criant à Sara :
    - Surtout, ne lâche pas encore !
     Puis elle disparut derrière la brèche sans nous laisser l’occasion de la retenir. Sara gémissait sous l’effort et je m’apprêtais à lui porter secours. C’est ce moment que choisit le plafond de pierres pour s’effondrer. Comme par hasard, la brèche fut entièrement recouverte. Comme par hasard, je n’eus pas le temps de la débloquer car, comme par hasard, une pierre atteignit Sara, la faisant lâcher prise.
     Nous fûmes alors emportées dans les égouts sans pouvoir rien faire d’autre que lutter contre la noyade. Melody et moi parvenions à éviter les murs et autres obstacles, mais Sara, inconsciente, était bringuebalée et heurtait la moindre pierre. J’attrapai son bras et maintins sa tête hors de l’eau, mais je perdis Melody de vue. J’étais désespérée, épuisée, et ce tunnel n’en finissait pas. Lorsque la lumière de l’aube apparut enfin, je perdis, à mon tour, connaissance.
    

Texte publié par LizD, 14 août 2020 à 11h13
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