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Tome 1, Chapitre 16 Tome 1, Chapitre 16
J’étais éveillée. Comme toutes les nuits vers deux heures du matin, depuis trois semaines, les pas se faisaient entendre. Discrets mais clairement perceptibles, ils allaient d’un bout à l’autre du couloir. Une nuit, trop angoissée pour me rendormir, j’avais attendu et les pas étaient revenus en sens inverse, environ trois heures plus tard. Pareil pour la nuit suivante. Et celle d’après.
     Il y avait quelques jours, j’avais donc décidé d’éclaircir ce mystère et j’étais sortie de ma chambre juste après le passage de ces pas inconnus. Je les avais suivis de loin et quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’avais découvert Sara, penchée au-dessus de l’escalier d’une sortie de secours, sur le point de s’envoler. Ce qu’elle avait fait : je n’avais pas eu le courage de me dévoiler pour l’arrêter. Cette porte était d’ordinaire verrouillée, j’ignorais comment elle avait fait pour obtenir la clé…
     Après un instant d‘hésitation, j’étais retournée dans ma chambre avec l’intention de la questionner à son retour, mais quelqu’un m’y attendait déjà. Passé le sursaut que provoqua la vue de Liz dans ma chambre à cette heure, elle m’avait tout (ou presque) expliqué :
    - Elle fait ça chaque nuit, elle espère le trouver… ou plutôt qu’il la trouve.
    - Qui ça ?
     Un nœud s’était alors formé dans mon ventre : je pressentais la réponse.
    - Marcus, évidemment ! Depuis sa libération, elle ne pense qu’à se venger. Elle est persuadée qu’elle peut gérer ça seule… Mais il ne viendra jamais, si tu veux mon avis, il préfère la rendre folle de rage…
     Evidemment, j’avais alors paniqué, pensant au danger que cela représentait pour elle et pour nous, mais elle m’avait rassurée :
    - Je lui ai imposé des mesures de sécurité : ne jamais aller deux fois au même endroit, aller le plus loin possible du Q.G., ne pas enlever sa veste de protection anti-traqueurs avant une certaine distance… Mais comme je te l’ai dit, il ne viendra pas : Sara ne l’intéresse plus désormais. En revanche, évite d’en parler à Cam ou même de t’inquiéter à ce sujet en sa présence, elle sentirait que quelque chose ne va pas…
    - Pourquoi ?
    - Cam… s’inquiète beaucoup trop déjà et puis tu connais son désir d’aider les gens… Il ne vaut mieux pas qu’elle s’en mêle : c’est une affaire entre Sara et moi.
     J’avais acquiescé.
    - Bon, maintenant si tu veux bien, je vais me recoucher…
    - Attends, l’avais-je coupée, comment Sara fait-elle pour sortir ? Je pensais… que nous étions surveillées et tout…
     Elle avait soupiré.
    - Mr Barkley a fait désactiver les caméras dans notre couloir, pour notre intimité. Tant que nous ne faisons pas de bêtises, il n’aura pas de problème avec ses supérieurs. Il nous fait confiance… J’ai un peu honte de le trahir : c’est moi qui ai volé la clé pour Sara… Mais ce n’est pas mon refus qui l’aurait arrêtée et ça aurait été bien plus risqué sans mon appui : qui sait ce qu’elle aurait été capable de faire pour réaliser son obsession ?
    Je n’avais pas la réponse à cette question. J’ignorais également si elle avait pris la bonne décision. Elle était repartie se coucher et m’avait laissée à mes réflexions.
     Comment peut-on VOULOIR affronter Marcus ?
     Je supposais que ce qu’elle avait vécu avait laissé de profondes marques et plus de colère que de peur, mais je savais que, dans cette situation, je n’aurais certainement pas été aussi courageuse.
     Ou suicidaire…
     Le point positif (oui, j’essayais de voir le positif, pour changer), c’était que Liz me faisait confiance pour ne pas intervenir, et elle avait raison : je n’avais strictement rien fait.
     Peut-être aurais-je dû ?
     Je me retournai dans mon lit. Sara était passée depuis vingt minutes et il m’était impossible de trouver le sommeil. Je me levai et me dirigeai vers le miroir de la salle de bain. Je m’observai un moment, essayant de ne pas me juger, mais de simplement accepter ce que je voyais. Je fermai ensuite les yeux et pensai à divers moments heureux de mon existence : mon enfance et les jours heureux avec mes parents, les sensations du vol en hélicoptère, ma rencontre avec les filles et nos fous rires… Le but était d’éprouver un sentiment de joie. Au bout de quelques tentatives, deux paires d’ailes argentées apparurent dans mon dos. Comme de coutume, je pris d’abord le temps de les contempler afin de bien les connaître. Elles étaient très grandes, comme celles des autres d’ailleurs, mais peut-être même plus. Les filles avaient en moyenne trois mètres d’envergure alors que j’en avais presque cinq !
     Comme si j’avais besoin d’autant de force pour me soulever…
     Cependant, elles étaient moins larges et brassaient moins d’air, ce qui expliquait sans doute leur longueur. Leur couleur était assez spéciale à bien y regarder : un argenté presque transparent qui faisait qu’on ne les voyait presque plus lorsque j’étais en vol.
     Parce que oui, je volais ! Bon, depuis une petite semaine à peine, mais je progressais assez vite depuis que j’avais réussi à les faire apparaitre. Le plus dur pour moi n’était ni l’équilibre ni la synchronisation des mouvements, mais plutôt d’apprivoiser ces quatre folles. Liz avait eu raison : elles avaient comme leur propre volonté. La première fois, j’étais tellement stressée qu’elles s’étaient raidies de peur puis, sentant le vent les traverser, elles s’étaient mises à battre toutes seules ! Enfin… j’ignorais encore s’il s’agissait de leur décision ou simplement d’un réflexe de ma part, mais je ne le regrettais pas le moins du monde. Voler, c’était… magique. Liz m’aurait certainement réprimandée pour ce qualificatif si peu scientifique, mais je ne saurais le décrire autrement. Le seul moment où un réel sentiment de plénitude me traversait, c’était dans le ciel, et c’est encore en-dessous de la réalité…
     Enfin, quand tu ne perds pas l’équilibre, championne !
     A la seule pensée de s’envoler, un frémissement me traversa les ailes et je dus les calmer en changeant de sujet de réflexion. Il me faudrait encore beaucoup d’entrainement pour être en parfait accord avec elles. Ce ne serait parfait que lorsque je serai en « harmonie avec moi-même ».
     Cam et ses expressions spirituelles…
     Cependant, je doutais que cela soit possible, même pour les autres, ou même pour n’importe qui en fait.
     Je les fis disparaitre.
     Où vont-elles quand je fais ça ?
     Me posant cette question au moins pour la cinquantième fois, je me rassis sur mon lit, à présent parfaitement réveillée. Dans une semaine, ce serait Noël et, aujourd’hui (ou plutôt hier), j’avais pris une grande décision qui m’empêchait de dormir. J’ignore pourquoi c’était arrivé ce jour-là. Ça aurait très bien pu être la veille, le lendemain, un mois plus tard…
     Ou jamais, qui sait ?
     La journée s’était déroulée normalement : cours, puis entrainement où j’avais d’ailleurs effectué de rapides progrès. Après avoir suffisamment accru la précision avec laquelle je retirais l’énergie, je m’étais mises à entrainer ma concentration en faisant prendre à cette énergie tous types de formes et en la maintenant ainsi. C’était fastidieux et il était vraiment difficile de rester concentrée une heure durant, surtout en sachant que l’entrainement au vol venait juste après. Sara, elle, faisait pousser toutes sortes de plantes en les contrôlant afin de s’en servir comme arme, et ce au grand désarroi des employés du Q.G. qui avaient fini par lui aménager un espace « potager » à cet effet. Liz, elle, s’entrainait avec des objets beaucoup plus dangereux ou délicats. J’avais eu beaucoup d’appréhension lorsque je l’avais vue faire voler de gros couteaux, mais elle maitrisait parfaitement son pouvoir.
     Et puis, ils sont en plastique… non ?
     Je supposais que Cam progressait aussi, même si c’était plus difficile à mesurer. Je comprenais alors son agacement et son sentiment d’inutilité bien que, selon moi, son pouvoir soit bien plus bénéfique que les nôtres. Je lui avais d’ailleurs fait part de ma pensée la veille au soir, lors de notre leçon de piano habituelle.
    - Ce n’est pas vraiment le pouvoir qui est bénéfique ou non, avait-elle répondu, c’est plutôt ce que tu en fais.
    - Oui, c’est sûr… avais-je répondu. N’empêche, j’imagine mal comment on pourrait faire le mal avec un don comme le tien…
     J’avais aussitôt regretté ma remarque car elle avait levé les yeux de la partition qu’elle était en train d’annoter et elle m’avait rétorqué d’une voix tremblante :
    - Tu crois ?
    - Je suis désolée, avais-je dis aussitôt. Je… j’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
     Je savais qu’il y avait de nombreux sujets sensibles avec mes nouvelles amies, mais il était parfois difficile de savoir lesquels.
     Pourtant je n’ai pas parlé de famille…
    - Non, avait-elle dit en essuyant une larme au coin de son œil. D’un côté, tu as raison, mais… que dirais-tu d’une personne qui a la possibilité de faire le bien et qui ne le fait pas ?
     J’étais restée coite. Que répondre ? Il m’aurait au moins fallu quatre heures pour réaliser cette dissertation.
    - Tu vois ? avait-elle dit avec un sourire triste.
     Elle s’était levée et s’était rapprochée de la fenêtre. Je ne l’avais pas rejointe. Je savais qu’elle voulait cacher ses larmes. J’avais voulu dire quelque chose, la réconforter, mais j’ignorais tout de la cause de son chagrin et tout ce qui me venait à l’esprit aurait pu être très mal placé. Finalement, elle avait repris la parole d’une voix étonnamment calme.
    - Ici, on a tendance à tout se dire car, quoi qu’on en dise, cette situation nous rapproche beaucoup, mais… nous avons toutes un passé chargé en regrets et dont on évite de parler. Sara n’a jamais abordé ses quatre années d’emprisonnement, ni même la disparition de ses parents. Liz est une très bonne actrice… peut-être qu’un jour elle acceptera d’avouer ce qu’elle nous cache. Je perçois beaucoup de détresse chez elle.
     Ok, j’ai compris pourquoi je dois éviter de m’inquiéter en sa présence !
    - Chez toi aussi, avait-elle enchainé, tu as des regrets par rapport à tes parents, je me trompe ?
     Je fis « non » de la tête tandis qu’elle revenait s’asseoir au piano.
    - Tu as raison, avait-elle fait, on ne les regrette jamais assez, mais toi au moins tu as encore la possibilité d’en faire plus…
    - Les… les parents de Sara ont disparu ? avais-je demandé, voyant que nous arrivions en terrain dangereux.
    - Depuis qu’elle a été libérée, ils sont introuvables. On les cherche toujours depuis un an, mais on n’a plus trop d’espoir. Quant à Liz, elle est orpheline, mais elle n’a jamais voulu en dire plus.
     J’avais difficilement avalé ma salive en songeant à ce qui leur était probablement arrivé.
     Et moi qui osais me plaindre !
     Mais je n’avais pas eu l’audace de poser la question qui, pourtant, me brulait les lèvres :
     Et toi ?
     Elle s’était mise à jouer. Elle n’avait sûrement pas envie d’en parler.
    - Tu devrais aller voir Mr Barkley, avait-elle dit soudain. Tu croiseras sûrement Sara. Elle écoute toujours quand je joue des classiques. Elle croit que je ne m’en rends pas compte.
     Je me levai, mais je ne me voyais pas sortir sans rien dire.
    - Merci, avais-je murmuré sur le pas de la porte.
     En effet, je devais beaucoup à cette discussion avec Cam car c’est grâce à elle que j’avais trouvé le courage de frapper à la porte du bureau de Mr Barkley, juste après avoir salué Sara dans le couloir.
     Il m’avait accueillie chaleureusement et m’avait fait asseoir directement à son bureau, comme s’il s’était douté de la raison de ma présence.
    - J’espérais bien te voir ici, avait-il dit de son accent british. Il y a un peu de paperasse à remplir mais, si on se dépêche un peu, ils pourront être là pour Noël.
     Il m’avait souri et, comme à chaque fois, son attitude protectrice m’avait redonné confiance en moi.
    - Laquelle des trois t’as convaincue ? m’avait-il demandé, l’air taquin.
    - Euh… Camille, avais-je répondu.
    - Camille… avait-il répété. Cela ne m’étonne pas. Triste histoire, en effet, comme les autres d’ailleurs… Je pense qu’elle ne se le pardonnera jamais.
     Devant mon regard interrogateur, il s’était aussitôt ravisé.
    - Donc, pour Noël, ça te convient ?
     J’avais hoché la tête sans conviction.
     Quelle triste histoire ?
     Comme je n'avais pas l'air de laisser tomber, il avait soupiré
    - Je suis désolé, je pensais vraiment qu’elle te l’avait dit. Malheureusement, je ne suis pas le mieux placé pour te raconter.
    - Elle vous l’a dit, à vous ?
    - Non, bien sûr, mais j’ai d’autres sources…
     Il avait accompagné sa réponse d’un clin d’œil. Devant mon air offusqué, il avait ajouté :
    - Hé, c’est mon métier ! Mais, disons aussi que j’aime être au courant… Je sais que la vie n’a pas été facile, alors je fais de mon mieux.
     Il m’avait tendu un document et un stylo.
    - Pourquoi vous faites tout ça ? avais-je soudain demander tout en lisant.
     Jamais une personne n’en avait fait autant pour moi et, d’après Liz, il prenait de gros risques en nous gardant ici avec un tel… confort.
    - J’aimerais pouvoir dire que c’est par pure bonté d’âme… avait-il simplement répondu.
     Puis il avait retourné le cadre sur son bureau afin que je puisse le voir. Sur la photo, deux jeunes filles d’environ mon âge souriaient à l’appareil.
    - Mes filles, des jumelles, avait-il commenté. Il y a deux ans, elles sont mortes dans un théâtre à Londres : un « attentat ».
     Il avait insisté sur ce dernier mot avec beaucoup d’ironie.
    - En tout cas, ça avait été maquillé comme tel. Par la suite, les différentes nationalités représentées dans la ville se sont accusées mutuellement : il y a eu des violences et d’autres conséquences. En tout cas, le vrai coupable n’a jamais été retrouvé. Et ce n’était pas le seul incident de la sorte…
    - Alors, vous pensez que… ?
     Il avait lentement hoché de la tête.
    - J’étais déjà sur l’enquête à l’époque. Ça m’a fait froid dans le dos, je dois avouer : c’était comme s’ils savaient… Mais ce n’est pas cela qui allait m’arrêter. J’ai poursuivi les recherches encore plus activement jusqu’à ce qu’une étrange petite rouquine vienne à moi, les vêtements sales, les cheveux ébouriffés et connaissant des informations supposées top secrètes à propos de moi et de mon enquête…
     J’avais souri, imaginant Liz s’adresser ainsi à un agent du gouvernement. Il avait souri à son tour.
    - Tu sais, à l’époque j’étais ravagé par le chagrin et la colère, mais cela m’a fait du bien de m’occuper de vous, d’avoir de nouveaux objectifs… Tu dois beaucoup manquer à tes parents aussi. Je pense que tu prends la bonne décision.
     J’avais terminé de signer les documents. Avant que je sorte, il m’avait lancé :
    - Si un jour vous arrivez à les arrêter, fais-leur part de mes « salutations ».
     J’étais sortie sans trouver quoi répondre.
     Je ne verrai plus jamais personne de la même manière après aujourd’hui !
    

Texte publié par LizD, 10 août 2020 à 19h39
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