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Tome 1, Chapitre 15 Tome 1, Chapitre 15
Le poids du silence envahit le vestiaire. Sara réprimait encore sa colère, Liz était toujours impassible et Cam, trop abattue pour parler. Moi, je gardais le silence, comme d’habitude, respectant leur besoin d’intimité et méditant sur les événements.
     Nous prîmes une douche, puis nous nous séparâmes, chacune voguant à ses activités. Je décidai de suivre Liz, puisqu’elle avait encore des informations à me communiquer. Celle-ci ne dit pas un mot, mais elle se retourna pour vérifier que j’étais derrière elle. Je supposai donc que c’était ce que j’étais censée faire. Elle me mena dans le même couloir que celui du salon, mais continua tout droit après avoir dépassé la porte.
     Sur le chemin, j’essayai de trouver un moyen d’engager la conversation, sans succès. J’avais de nombreuses interrogations et réactions, mais avant tout, je m’inquiétais pour elle : elle avait pris un sacré coup, autant physique que mental.
    - Je vais bien, ne t’en fais pas, dit-elle avec un regard amusé qui me rassura. Il y a pire qu’eux, tu sais ? Enfin, oui, tu sais. En fait, ils me font plus pitié qu’autre chose…
     Bien sûr, il y avait eu le Coco, et surtout Marcus, mais tout de même : comment pouvait-elle rester aussi sereine ? Ce qu’ils faisaient, c’était du harcèlement !
    - Mais… pourquoi tu ne dis rien ?
     Elle soupira.
    - Tu l’as entendu, non ? C’est leur parole contre la nôtre : même avec l’appui de Mr Barkley, nous ne parviendrions pas à nos fins. Ils risquent beaucoup moins que nous dans cette histoire et ils ont beaucoup plus de pouvoir que nous… Et puis Mr Barkley fait déjà bien assez pour nous.
     Alors… On les laisse faire ? On ne fait rien ?
     Cette fois, j’avais beaucoup de mal à contenir mes émotions, un mélange de déception et de frustration face à l’injustice. Elle s’arrêta et me regarda dans les yeux.
    - Si, on fait quelque chose : on fait l’effort de le supporter le temps qu’il faudra et on se montre fortes. Je sais que c’est dur à encaisser, et Sara n’a pas encore saisi le concept, mais il y a des choses que l’on ne peut pas changer. Je pense que tu es assez intelligente pour le comprendre. Contente-toi de ne pas te faire remarquer et tout ira bien.
     J’acquiesçai avant tout pour ne pas la décevoir, mais je gardais un gout amer au fond de la gorge. Elle se remit à marcher. Nous bifurquâmes dans un autre couloir identique au premier. Cette blancheur uniforme finirait par m’agacer, je le sentais. Après avoir passé plusieurs portes identiques, elles aussi, Liz s’arrêta enfin.
    - Avant d’aller plus loin, dit-elle, j’aimerais te demander quelque chose. On se connait à peine, mais au vu des circonstances qui nous rassemblent je pense que tu comprendras ma requête. Pour la suite, j’aimerais que tu me fasses confiance.
     Je la dévisageai sans comprendre : je lui faisais déjà confiance, elle devait le savoir. Elle sourit.
    - Je veux dire… Je ne fais jamais rien sans réfléchir. Si je fais quelque chose ou si je te demande de faire quelque chose sans que tu n’en comprennes les raisons… j’ai besoin de savoir comment tu réagiras. Pour accomplir la tâche qui nous attend, il faut que l’on puisse se faire confiance, tu comprends ?
     Elle guettait ma réaction de ses grands yeux perçants. J’ignorais qui elle était, ce qu’elle avait vécu, ce qu’elle savait et jusqu’où pouvaient aller ses capacités cérébrales, mais elle semblait savoir exactement ce qu’il fallait faire, ce qui était loin d’être mon cas. Je décidai donc de m’en remettre à elle, sans savoir vraiment où cela allait me mener.
    Je pris ma décision sans la formuler. Elle posa sa main sur la poignée et nous entrâmes dans la fameuse pièce. Celle-ci avait tout d’un laboratoire : des bureaux de carrelage blanc, du matériel scientifique et… des scientifiques. J’eus un mouvement de recul, saisie de peur.
     Que font-ils là ?
    - Ils travaillent avec moi, dit la voix de la rouquine dans ma tête, ne t’inquiètes pas.
     Mais…
     Le souvenir du Coco était trop frais dans mon esprit. Il m’avait fait plus peur que je ne voulais l’admettre.
    - Ils vont simplement faire un examen médical et, c’est vrai, il leur arrive de pendre quelques échantillons, mais…
     Non ! Hors de question !
     J’eus l’impression qu’elle soupirait mentalement. Était-ce possible ?
    - Si ça peut te rassurer, je m’assure personnellement du non-avancement de leurs recherches. Ils sont en quelque sorte le prix à payer pour rester ici, tu comprends ?
     Comme je ne répondais pas, elle ajouta :
    - Confiance ?
     Je ne pus que céder devant ses arguments : elle m’avait bien eue, cette fois. Non sans appréhension, je me laissai ausculter. La scientifique ne mit pas plus de dix minutes, mais cela sembla durer des heures. Je n’étais pas sereine du tout, mais la présence de Liz me rassurait. Ils semblaient la respecter et même, à certains moments, la craindre. Au sport, elle ne faisait pas la fière, mais ici, c’était son territoire.
     Lorsque ce fut enfin terminé, celle qui m’avait auscultée donna son verdict : rien d’anormal à part une maigreur alarmante, ce qui me valut un regard sévère de Liz.
     Génial… elle ne va plus me lâcher maintenant !
     Un autre, un homme cette fois, s’approcha de moi et je reculai, méfiante.
    - Pas la peine, déclara-t-elle d’un air autoritaire.
     Elle lui tendit un petit sachet contenant quelque chose de noir que je n’identifiai que lorsque le scientifique le sortit de son contenant.
     Mes cheveux ?
    - Tu les as ramassés ? m’offusquai-je.
    - C’était… au cas où, se justifia-t-elle.
     Mouais…
     Je commençais à comprendre les raisons de la discussion que nous avions eue juste devant la porte.
    - Tu regrettes ta décision ?
     Sa question était sérieuse. Je décidai de détendre l’atmosphère.
     Non, mais ça va être difficile de la tenir !
     Elle sourit et m’entraina au fond du laboratoire pour entrer dans une pièce annexe. En y entrant, j’eus l’impression de changer complètement d’univers : c’était un bureau aux murs gris dans lequel régnait un désordre monstrueux. Des livres jonchaient le sol, la corbeille débordait de papiers froissés et les murs étaient recouverts de notes et de graphiques. Liz s’assit au bureau dont je ne préciserai même pas l’état et fit tomber une pile de papiers d’une chaise pour que je puisse m’asseoir.
    - Cette pièce est insonorisée, me dit-elle. C’est le seul endroit où nous pouvons parler sans être épiées. Si tu as quelque chose d’important à me dire, il te suffira de penser à cet endroit, d’accord ?
     J’acquiesçai et attendis la suite. Le temps des révélations était enfin arrivé. Je m’attendais à ce qu’elle poursuive en répondant à mes interrogations, mais elle n’en fit rien. A la place, elle ouvrit un grand tiroir métallique qui, à mon grand étonnement, ne contenait qu’un petit carnet protégé par une pochette en plastique. En effet, il avait l’air très ancien : les pages étaient jaunies et la couverture décrépie avait une couleur qui devait beaucoup s’éloigner de son aspect original. Elle le sortit de sa protection avec beaucoup de précaution et me le tendit.
     Je… je peux le toucher ?
    - Il ne s’abimera pas, m’assura-t-elle, pas si c’est l’une de nous qui le tient.
     Je pris le petit livre délicatement. J’avais l’impression qu’il pouvait tomber en poussière au moindre effleurement et pourtant je pouvais le tenir sans aucun problème. Je l’ouvris le plus doucement possible. La première page était vierge, la seconde aussi, ainsi que toutes celles qui suivaient.
     Qu’est-ce c’est que ce truc encore ?
    - Je sais que tu aimes aller droit au but, me dit Liz, mais il m’est impossible de ne pas commencer par ça. Attends un peu, tu verras.
     Sur son conseil, je revins à la première page et patientai en fixant le papier jauni. Soudain, je remarquai une légère tache brune se dessinant au centre de la page. Elle s’étendait et se précisait. Ce n’était pas une tache, mais plutôt des symboles, des caractères d’une langue qui m’était inconnue. Ils s’épaississaient et prenaient forme sous mes yeux ébahis.
    - On dirait qu’il t’a reconnue, dit Liz, son sourire mystérieux aux lèvres.
     Je lui répondis par un regard décontenancé.
    - C’est le titre, m’expliqua-t-elle. Cette langue était inconnue jusqu’à ce livre. Il semblerait qu’elle soit apparentée aux langues celtiques.
    - Mais… ce livre a combien d’années ?
    - D’après les analyses, il aurait à peu près six cent ans.
     Six cent ans…
    - Mais… les langues celtiques datent d’avant cela, non ?
    - Oui, mais la langue de ce livre est beaucoup plus ancienne, d’après les linguistes. Cependant, on n’en conserve aucun descendant. Comme tu peux le voir, les symboles ne ressemblent à aucune écriture connue ! Tourne la page, maintenant.
     J’obtempérai à nouveau et découvris une page remplie de ces symboles étranges comme l’étaient toutes les suivantes.
     Mais qu’est-ce que ça veut dire ?
    - Il nous a fallu rassembler les plus grands experts et plus d’un an pour réussir à déchiffrer cette écriture, et encore nous n’aurions pas réussi sans l’aide de la personne qui a écrit ce livre : elle semble avoir tout fait pour nous faciliter la tâche, comme si elle avait su. Regarde : il y a un alphabet sur la dernière page !
     Je tournai les pages jusqu’à l’endroit indiqué et découvris, en effet, ce qui ressemblait à une liste de caractères.
    - J’ai commencé à le traduire, mais ce n’est pas facile. J’espère avoir fini le plus tôt possible…
     Mais… pourquoi ?
     Ce bouquin recelait certainement de mystères, mais je ne comprenais pas vraiment le rapport avec nous.
    - Patience ! me réprimanda Liz. Ce livre est une espèce de journal écrit par une jeune fille ayant vécu il y a six cent ans : Zaïra. Et… j’ai toutes les raisons de penser qu’elle était comme nous.
     Je contemplai à nouveau le papier jauni qui, cette fois, avait réellement piqué ma curiosité.
    - Mais… Comment l’as-tu trouvé ?
    - Ah… c’est là que l’histoire devient vraiment intéressante. Disons qu’il est venu à moi.
     Il est… venu ?
     Elle acquiesça.
    - Ça te semblera difficile à croire, mais je me suis réveillée un jour et ce livre était sur ma table de nuit ! Mais le plus important, c’est que ce livre peut nous aider à comprendre qui nous sommes, d’où nous venons et… ce que nous nous apprêtons à affronter.
     À… affronter ?
    - Bon, tu sembles être quelqu’un de pragmatique, je reviendrai donc à ce livre plus tard.
     Elle le reprit et le replaça dans sa protection de plastique.
    - Ce que je vais te dire ne va sans doute pas te plaire, mais la vérité plait rarement de toute façon. Il faut seulement que tu comprennes qu’aucune de nous n’a voulu cette situation, mais nous l’acceptons car il fallait bien que ce devoir incombe à quelqu’un…
     Un devoir ? Quel devoir ?
     Je commençais bien sûr à comprendre, mais accepter allait me prendre beaucoup plus de temps.
    - Tu ne lis donc jamais de fiction ? Mais le devoir de sauver le monde, bien sûr ! plaisanta-t-elle.
     J’aurais volontiers souri si seulement cette réponse avait bel et bien été une plaisanterie.
    - Alors Marcus menace le monde ?
    - Lui et ses semblables, oui. Je ne sais pas si c’est le cas sur le continent, mais aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, de nombreux « incidents » sont arrivés ces dernières années. Les services secrets ont découvert qu’un groupe de personnes en était l’origine et Mr Barkley enquêtait là-dessus lorsque je l’ai rencontré. Nous avons recoupé nos informations et il semble en effet y avoir une organisation secrète s’éparpillant dans le monde et prenant peu à peu du pouvoir. On ignore combien ils sont, mais ils ont de plus en plus de partisans : des espions, des gens qui les servent par peur ou parce qu’ils espèrent quelque chose en retour… En tout, ils sont sûrement des milliers, mais les gens comme Marcus, les sorciers comme les appelle le livre, sont beaucoup plus durs à identifier et donc à compter…
     Les… sorciers ?
    - Ou les « hommes du feu », comme dit le livre. A l’époque, les appellations n’étaient pas très « scientifiques ».
    - Et… qu’est-ce qu’ils veulent ?
     Elle soupira.
    - Qui sait ? Détruire, sans doute, à commencer par nous.
     Mais… pourquoi ?
    - C’est difficile à comprendre, je sais. C’est pour ça que le livre peut être vraiment utile, mais pour ça il faut que tu gardes l’esprit ouvert.
     J’ai une immense paire d’ailes et je contrôle les énergies alors… je pense que ça ira !
     Elle sourit.
    - Quoi de mieux qu’une explication incroyable à une situation incroyable ? Bon, dans ce livre, Zaïra parle d’une guerre ayant impliqué plusieurs peuples : les sorciers, les mages ou hommes de l’eau qu’elle décrit comme étant leur exact opposé, les êtres de la terre, les elfes comme on appellerait ça aujourd’hui, et les filles de l’air auxquelles nous semblons être apparentées.
     OK… quoi ?
    - L’esprit ouvert ! me rappela-t-elle. La guerre semble avoir duré des dizaines d’années, mais nous n’en gardons aucune trace dans notre histoire. D’après Zaïra, elle s’est déroulée à « Neva », un ensemble d’îles ayant sans doute disparu aujourd’hui, ce qui expliquerait la disparition de la langue également… En tout cas, les habitants de ce continent, les humains je veux dire, n’étaient pas seuls et cohabitaient avec des peuples ayant certaines capacités, ce qu’ils appelaient la « magie ».
     Je la vis grimacer à ce mot. Aucun doute que, si elle en avait le temps, elle chercherait une explication rationnelle à tout cela.
     L’esprit ouvert, hein ?
    - Peu importe, l’important est que ces quatre peuples avaient des différences fondamentales autant au niveau de leur capacité qu’au niveau de leur caractère. Les êtres de la terre, par exemple, sont décrits comme pacifiques et ils vivaient cachés, évitant tout contact avec les autres. Les filles de l’air, que les humains semblent appeler « fées », leurs cousines, préféraient mettre leurs dons au service des gens et se mêlaient volontiers à la population. Enfin, il y a les mages et les sorciers dont la perpétuelle querelle semble être la cause de la fameuse guerre décrite ici.
    - C’était quoi cette guerre ?
    - Je n’ai pas encore assez d’informations à ce sujet, mais les conséquences ont été désastreuses car Zaïra se décrit comme la dernière représentante de son peuple. Les sorciers et les mages semblent avoir également disparu, tandis que les elfes sont introuvables au moment où elle écrit.
    - S’ils ont disparu il y a si longtemps, alors pourquoi…
    - Pourquoi sont-ils revenus aujourd’hui ? Je suppose que nous le saurons à la fin du récit de Zaïra…
     Alors on n’a pas tant d’infos que ça…
    - Bien sûr que si ! s’offusqua-t-elle. Laisse-moi terminer ! Tu voulais connaitre les motivations des sorciers ? Nous avons ici des éléments de réponse. En effet, nous ne pourrons jamais totalement les comprendre, mais au moins essayer de les analyser. Pour cela, il faut comprendre ce que sont les sorciers. Le livre les décrit comme des hommes pouvant contrôler la magie, comme les mages, à la différence qu’ils tirent leurs pouvoirs de l’aspect le plus sombre de la magie, « des ténèbres mêmes » pour reprendre les mots de Zaïra, et les utilisent pour leur propre bénéfice. Au fil des ans, ces ténèbres semblent prendre le dessus sur leur nature humaine et ils deviennent des pantins au service du chaos. Voilà pourquoi il nous est impossible de les comprendre : ils veulent la destruction pour la destruction, la souffrance pour la souffrance, non pas qu’ils y prennent plaisir, bien que ce soit le cas pour certains, mais parce que leur nature les pousse à cela…
     En effet, je ne comprenais pas bien. J’avais toujours appris qu’il n’existait pas de gens totalement bons ou méchants. Généralement, les gens agissaient selon leurs valeurs ou leurs intérêts, ce qui était parfois bon pour certaines personnes et mauvais pour d’autres. Le noir et le blanc n’existaient pas, il n’y avait que du gris. Alors un peuple entier ayant une nature purement maléfique, c’était très difficile à imaginer.
    - Je ne pense pas qu’ils se considèrent comme maléfiques, commenta-Liz sur le ton de la réflexion. Ils obéissent à un idéal qui nous échappe, mais il faut garder à l’esprit que le nôtre leur est également incompréhensible. Toutes nos émotions leur échappent également : la joie, la tristesse… mais surtout l’amour et la compassion qui leur apparaissent comme des handicaps, des faiblesses pour l’accomplissement de leur idéal. Mais je pense qu’il est nécessaire de relativiser cette information car la peur et la colère leur sont familières… Je pense également que les plus intelligents, comme Marcus, peuvent analyser ces émotions et s’en servir comme arme, notamment contre nous…
    - Pourquoi contre nous ? demandai-je. Tu as dit que la querelle ne concernait que les mages et les sorciers….
    - Ah ! Je vois que tu suis malgré mes divagations ! plaisanta-t-elle. En effet, c’était le cas jusqu’à ce que les sorciers s’en prennent aux humains, ce que les filles de l’air ont moyennement apprécié. On les décrit comme ayant un esprit de sacrifice et une compassion incomparable. Alors, même si c’est très flatteur, je pense que les historiens de l’époque ont beaucoup exagéré les choses… En tout cas, elles ont tout donné pour défendre les humains, jusqu’à disparaître, les rendant très appréciée dans l’imaginaire populaire. Zaïra pense que, même si les ennemis jurés des sorciers avaient toujours été les mages, ils avaient trop de similitudes. La vraie menace pour les sorciers étaient celles qu’ils comprenaient le moins, celles qui possédaient une force qu’ils ne pouvaient même pas imaginer. C’est d’ailleurs grâce à elles que la menace fut stoppée, même si elles payèrent le prix fort.
     Je déglutis.
     Et nous ? Quel prix devrons-nous payer ?
     Je me levai soudainement et lui tournai le dos, afin de cacher les larmes qui me venaient soudain. Cette discussion m’avait un instant semblé irréelle, hors du temps. Maintenant, je réalisais que c’était la réalité et j’aurais peut-être préféré ne rien savoir, être restée dans l’ignorance. On me jugera certainement pour cette réaction, mais tant que l’on n’a pas rencontré Marcus, fait face à son aura, à l’horreur même, à la cruauté en personne, on ne peut pas comprendre.
    - On… on n’a pas le choix, pas vrai ? balbutiai-je.
    - Si, bien sûr que si, répondit-elle sans paraitre vraiment sûre d’elle, pour une fois.
     Oui, nous avions le choix : soit nous battre pour sauver un maximum de gens et souffrir, soit ignorer la situation et… souffrir car les sorciers ne nous laisseraient pas vivre en paix avec ce que nous leur avions fait des centaines d’années auparavant, mais aussi parce qu’il est impossible de vivre avec un tel poids sur la conscience. Je ne pus que constater une nouvelle fois la cruelle ironie de la vie.
     Qui peut encore parler d’un choix ?
     Je séchai mes larmes. Il ne servait à rien de s’apitoyer. Je devais faire comme j’avais toujours fait : me concentrer sur l’essentiel. Au moins, à présent, je savais que tout cela avait un sens. Je n’étais pas un monstre, une anomalie : mon existence avait un but. De plus, je n’étais plus seule désormais, mais de nombreux doutes subsistaient.
    - Avons-nous au moins une chance ? demandai-je en me rasseyant.
     Liz avait patiemment attendu que je retrouve mon calme et elle accueillit ma question avec un sourire réconfortant.
    - C’est une question parfaitement pertinente, en effet. Ils ont une armée et nous ne sommes que quatre pour le moment, même si j’espère que d’autres nous rejoindrons. De plus, notre organisation est précaire alors qu’ils forment une société hiérarchisée et bénéficient d’aides dans le monde entier. Et puis il y a aussi le problème de notre jeune âge…
     Le désespoir s’abattit comme un poids sur mes épaules.
     Comment une poignée d’adolescentes peuvent-elles faire face à cela ?
    - Mais… nous disposons d’un certain nombre d’éléments dont elles ne disposaient pas à l’époque, dit-elle mystérieusement.
     Elle avait repris son ton confiant, ce qui me rassura.
    - Lesquels ? dis-je impatiemment.
    - Premièrement, dit-elle avec un sourire en coin, et c’est le plus évident, nous avons la technologie ! Les sorciers sont faits de chair et d’os, les armes traditionnelles peuvent donc les atteindre, s’ils ne les évitent pas grâce à leurs pouvoirs. Cependant, c’est le cas pour nous aussi donc je ne compterais pas là-dessus pour faire pencher la balance, mais cela nous facilitera grandement la vie. Par exemple, tu te souviens de mes lunettes ?
     J’acquiesçai, même si notre conversation de la veille me paraissait étrangement lointaine maintenant que je savais toutes ces choses, comme une douce période d’innocence.
    - La matière qui la constitue peut absorber les ondes de nos pouvoirs, expliqua-t-elle, mais aussi celles des pouvoirs des sorciers. Nous en avons donc mis partout : dans les murs, dans nos vêtements… Certains sorciers sont ce qu’on appelle des traqueurs, nous le savons grâce à Sara : ils peuvent détecter notre aura et la pister sur des kilomètres, mais grâce à cette matière, nous sommes indétectables !
     Des traqueurs… Donc Marcus…
    - Non, son cas est plus… particulier, je crois. Bref, le deuxième élément est le fait que nos pouvoirs ont évolué. Ils sont plus diversifiés et beaucoup plus puissants. Les appellations basées sur les éléments ne sont pas dues au hasard : au départ, nos pouvoirs se limitaient au contrôle d’un élément, l’air dans notre cas. Comme je te l’ai dit, les sorciers ne sont pas tout aussi puissants que Marcus et, d’une façon que je découvrirai peut-être dans ce livre, nos capacités actuelles dépassent de loin celles de la plupart des sorciers communs. Rien que le tien, par exemple, tu n’imagines même pas tout ce que tu pourras faire avec un peu d’entrainement !
     Je rougis.
     Avec beaucoup d’entrainement, plutôt !
    - Et ensuite ? demandai-je pour changer de sujet.
     Pour l’instant, ses arguments n’avaient pas été suffisants pour me convaincre.
    - Enfin, il y a six cent ans, je n’étais pas là ! Et, crois-moi, cela fait toute la différence !
     Je pouffai de rire avant de réaliser qu’elle ne plaisantait qu’à moitié.
    - Alors… tu as un plan ? lui demandai-je.
    - Quelque chose qui y ressemble, fit-elle, mystérieuse. Je ne peux pas encore vous en parler, mais c’est entre autres pour cette raison que j’ai besoin que vous me fassiez totalement confiance…
    - Si tu me dis que tu penses détenir la solution, alors je te suivrai, promis-je.
     Je n’aurai sûrement pas de meilleure idée, de toute façon…
     Elle me sourit, mais son visage sembla s’assombrir un instant. Ce ne fut que passager, puisqu’elle s’empressa d’ouvrir un autre tiroir d’où elle sortit un petit paquet.
    - Prends ça avant de partir, dit-elle, je pense que ça te sera utile.
     Elle me congédia donc aussi soudainement. Elle avait sans doute besoin d’être seule un moment après cette journée éprouvante, ce qui était aussi mon cas, de toute façon. Je déambulai dans les couloirs à la recherche de ma chambre. Heureusement, je me souvenais plus ou moins des portes devant lesquelles nous étions passées. Arrivée à destination, je m’assis sur mon lit comme une automate.
     Les sorciers, la guerre, Zaïra…
     Tous ces mots se mélangeaient et résonnaient dans mon crâne. Je n’avais jamais imaginé à quel point les évènements me dépassaient. Je me demandai soudain comment, depuis Zaïra, la dernière de son peuple, nous avions hérité de ses pouvoirs. Personne dans ma famille n’avait jamais eu le moindre don de ce genre. Avait-elle eu le choix de celles à qui cet héritage parviendrait ?
     Probablement pas…
     Pas pour moi, en tout cas. C’était impossible. Il devait y avoir une erreur. Je me levai et m’observai dans le miroir : comment aurais-je la force d’affronter quoi que ce soit ? Je n’étais même pas capable de faire apparaître mes ailes…
     Allez, ressaisis-toi, ma vieille !
     Juste à ce moment, et comme pour appuyer ma pensée, une douce musique se fit entendre. Je reconnus aussitôt mon instrument favori. Je sortis de ma chambre et me dirigeai vers celle de Camille, d’où provenait le son. Je restai un moment devant la porte, à écouter, et reconnu un de mes morceaux préférés : la sonate au Clair de Lune de Beethoven. Je ne m’y connaissais pas assez pour savoir si elle s’y prenait bien ou non, mais sa façon de jouer était si douce et légère qu’elle me toucha énormément.
     J’étais si absorbée que je n’entendis pas Sara qui approchait.
    - C’est magnifique, n’est-ce pas ? me dit-elle, s’adossant au mur à côté de moi.
     Je hochai de la tête précipitamment, un peu confuse d’avoir été surprise ici, mais ses paroles me détendirent.
    - Je l’écoute souvent, confessa-t-elle. Le mieux c’est quand elle chante. Cam est… si douce et sensible. Ça se ressent dans sa musique.
     Sara ne m’avait jamais autant parlé, moi non plus d’ailleurs : aucune de nous deux n’était très loquace. Je décidai donc de faire un effort à mon tour.
    - Elle est vraiment douée… Où a-t-elle appris ?
     Elle ouvrit la bouche, puis la referma et sembla se renfrogner un peu.
     Ai-je dit quelque chose de mal ?
    - Je pense que c’est avec sa grande sœur, répondit-elle tout de même.
    - Elle a une grande sœur ?
     Je regrettai aussitôt d’avoir posé cette question. La famille ne semblait pas être leur sujet préféré.
    - Tu ferais mieux de ne pas aborder ce sujet, me conseilla-t-elle, elle n’en parle pas facilement.
     Un lourd silence s’installa et je regrettai mon initiative.
     Ça m’apprendra à vouloir faire la conversation !
     Je ne retenus la leçon que peu de temps cependant, car je refis un essai quelques mesures plus tard.
    - Merci pour tout à l’heure, dis-je. Tu nous as défendues, Liz et moi, et… enfin… tu aurais pu t’attirer des ennuis…
     Elle haussa les épaules, le regard dans le vide.
    - Tu m’as aidée avec l’arbre. Et Liz… je lui dois beaucoup aussi.
     C’était donc ainsi qu’elle fonctionnait : un donné, un rendu. Ou y avait-il autre chose ?
    - Au début, dis-je, je pensais que vous ne vous entendiez pas…
     Avec quelqu’un de franc comme Sara, je n’avais pas vraiment peur de dire ce que je pensais.
    - Liz… n’arrête pas de nous dire ce qu’on doit faire, dit-elle. C’est très énervant, surtout qu’elle a souvent raison.
     Elle sourit et je lui rendis son sourire.
    - Mais… poursuivit-elle, ne te fie pas toujours à ses airs de Madame je-sais-tout. Elle se montre forte pour nous rassurer, mais moi je vois clair dans son jeu.
     Peut-être parce que tu fais pareil…
    - Comment ça ?
     Elle fixa son regard dans le mien, comme pour me prouver qu’elle disait la vérité.
    - Elle a la trouille. A chaque cours de gym, elle prend son air impassible pour ne pas le montrer. Parfois, elle croit qu’on ne la regarde pas ou elle est plongée dans ses pensées et elle n’a plus du tout cet air malicieux qu’elle nous montre tout le temps. Tous les soirs, elle s’entraine dans sa chambre, tu sais pourquoi ?
     Je secouai la tête.
    - C’est parce qu’elle a peur de ne pas faire le poids, face à Marcus je veux dire. Son esprit peut entrer en contact avec ceux des autres : ça la rend vulnérable si elle se retrouve face à quelqu’un de plus fort. Elle l’exerce et le renforce car c’est sa meilleure arme…
     En écoutant ce quasi-monologue, je découvris une nouvelle facette de Sara : son esprit tactique.
    - Tu analyses toujours les points forts et les points faibles des gens ?
     Elle me regarda comme si j’avais dit quelque chose de stupide.
    - Evidemment ! Je préfère connaître les capacités de mes coéquipières avant de me retrouver sur le terrain. Par exemple, nos pouvoirs à toi et moi pourraient nous permettre d’être en première ligne pour défendre Liz et Cam qui utiliseraient leurs pouvoirs de derrière… Surtout Cam en fait, qui n’a aucun moyen de se défendre…
     La fin du morceau acheva de me ramener à la réalité. C’était vrai : un jour, il me faudrait combattre. Je frissonnai. Comment Sara faisait-elle pour y penser aussi sereinement ? Surtout en connaissant le jeu de Liz. En tant que mauvaise actrice, j’y avais cru, moi, à son numéro ! Décidément, cette journée n’avait pas été si bonne que ça : tout ce que je pensais savoir avait soigneusement été déconstruit. Je me sentais comme perdue. Voilà pourquoi, au moment du repas, je ne participai pas autant que la veille aux conversations et aux plaisanteries.
     Comment font-elles pour rire en sachant ce qui nous attend ?
     Je remontai dans ma chambre exténuée, à la fois physiquement et mentalement. C’est alors que j’aperçus le paquet de Liz sur ma table de nuit.
     Je l’ai complètement oublié !
     J’y découvris avec stupéfaction un cadre-photo et un lecteur MP3. Je regardai le cadre quelques instants, incrédule, puis compris enfin où Liz avait voulu en venir. Je sortis la photographie de mes parents de mon sac et vis avec horreur qu’elle était tachée de sang.
     Je ne peux pas la laisser comme ça…
     Je la lavai avec un bout de tissu humide afin de ne pas l’abimer, puis la plaçai délicatement dans le cadre. Grâce à celui-ci, on ne voyait presque plus la fente laissée par le couteau.
     Ensuite, j’allumai le MP3 et mis le casque sur mes oreilles. Pour mon plus grand bonheur, tous mes morceaux favoris y étaient. Dans d’autres circonstances, j’aurais sûrement trouvé cela bizarre.
     Franchement, on n’est plus à ça près !
     J’étais tellement épuisée que je fermai les yeux en me laissant bercer par le son du piano…
    

Texte publié par LizD, 7 août 2020 à 14h39
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