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Tome 1, Chapitre 11 Tome 1, Chapitre 11
Elle n’eut pas à attendre longtemps. Quelques minutes plus tard, une jeune femme vint mettre la table, suivie par une cuisinière qui y déposa une série de plats qui sentaient divinement bon et me rappelèrent que je n’avais rien mangé depuis plusieurs jours.
    - Je pensais que tu n’avais plus faim ! me lança Liz avec un clin d’œil.
    - Il faut appeler Sara ! dit soudain Cam avec une expression inquiète.
     Elle s’inquiète donc toujours pour les autres ?
     - Tu n’es pas très bien placée pour faire ce genre de remarques, il me semble !
     Je sursautai au son de cette voix dans ma tête : ce n’était pas la mienne !
     - Désolée, dit Liz, je devrais prévenir quand je fais ça.
     Je me tournai vers elle : elle faisait comme si de rien n’était. Heureusement, Cam ne sembla pas remarquer notre conversation silencieuse. Elle se dirigeait vers la porte.
    - Laisse, lui dit Liz, je vais le faire.
     Mais elle ne bougea pas de la chaise où elle s’était assise. Pourtant, des bruits de pas se firent bientôt entendre.
    - On finit par s’y faire, m’assura Cam en remarquant mon air intrigué.
    Nous nous assîmes et Sara entra dans la pièce. A mon grand étonnement, elle choisit de s’asseoir à côté de moi.
    - Désolée… pour tout à l’heure, me souffla-t-elle.
    - Ce… ce n’est rien, lui assurai-je, surprise par ce changement d’attitude.
     Elle tourna subitement la tête en direction de Liz et elles se sourirent mutuellement. Impossible de savoir ce qu’elles s’étaient dit.
     Pour la première fois depuis bien longtemps, je mangeai de bon appétit. Tout comme l’avait annoncé leur odeur, les plats s’avérèrent délicieux. Au cours du repas, j’essayai d’en apprendre plus sur mes nouvelles colocataires. Sara, en réalité, n’avait pas vingt ans mais seize, comme moi, et était originaire du Sud de la France. Cam, elle, en avait dix-sept et venait de Normandie, tandis que Liz habitait auparavant à Londres. Je ne parvins cependant pas à en apprendre plus car, une fois que l’on abordait le passé, elles se montraient tout à coup très taciturnes.
    - Et toi ? tu viens d’où ? me demanda Cam tandis que j’avalais ma dernière bouchée.
    - De Belgique.
    - Ah bon ? et vers où ?
    - Au début, j’habitais Bruxelles et puis nous avions déménagé en Wallonie récemment.
    - Ah bon ? Pourquoi ?
     Elle est toujours aussi curieuse ?
     Je vis Liz me jeter un bref coup d’œil. Elle, elle savait pourquoi, mais elle ne dirait rien si je ne le racontais pas moi-même. J’appréciais son respect. Cependant, il était peut-être temps que je fasse réellement confiance à quelqu’un, moi qui avais gardé tout ça pour moi pendant tout ce temps… Même à Mme Rossetti je n’avais pas tout raconté en détail. Quant à mes parents, j’avais préféré les préserver de ce que j’étais. Ici, c’était différent : j’étais face à des personnes qui pouvaient me comprendre, puisqu’elles vivaient la même chose.
    - Parce que, commençai-je, j’ai provoqué un incident dans mon ancienne école…
     Il y eut un moment de silence avant que Cam ose le briser.
    - Que s’est-il passé ?
    - J’avais un ami, le seul en fait. Je parlais peu, mais ça ne le dérangeait pas. D’ailleurs, je pense qu’il m’aimait bien. Un jour, il a voulu me dire quelque chose, il m’a tapoté l’épaule, et j’ai été surprise alors j’ai eu une réaction un peu… brusque. Maintenant que j’y réfléchis, je crois savoir ce qu’il voulait me demander…
    - Mince alors… et il n’avait rien ?
    - Non, il a juste été un peu… secoué.
    - Et il a réagi comment ?
     Je déglutis. J’avais tenté d’oublier cette scène.
    - Toute la classe me regardait, dis-je. Quant à lui, je ne pourrais jamais oublier son visage : il exprimait de l’incompréhension, mais surtout de la peur. Il était horrifié. Je me suis dit que plus jamais je ne voulais revivre la même chose, cette expression dans le regard d’une personne que j’apprécie…
     Cette fois, un silence de plomb s’abattit sur la pièce et je me sentis coupable d’avoir ruiné l’ambiance.
     Heureusement, Cam était là pour reprendre la parole, une nouvelle fois.
    - Ce n’était pas ta faute, dit-elle. Et puis c’est normal d’être choqué sur le moment. Je suis sûre qu’aujourd’hui il t’a pardonnée.
     Liz eut un demi-sourire ironique et Sara leva les yeux au ciel. Elles la trouvaient peut-être naïve, mais c’est justement son optimisme que j’appréciai et qui me réconforta, ainsi que son innocence. Je ne l’imaginais pas capable d’éprouver de la haine pour qui que ce soit.
    - Et Marcus ? demanda Sara de but en blanc. Qu’est-ce qu’il a à voir dans tout ça ?
     C’était la première fois qu’elle prenait la parole dans cette conversation. A l’évocation de ce nom, je frissonnai. Elle semblait tendue également. Comme ce sujet avait l’air de lui tenir à cœur, je décidai de tout lui dire.
     Peut-être me rendra-t-elle la pareille ensuite ?
    - Marcus me harcèle depuis longtemps… ça a commencé un an après que j’ai découvert mon don, à huit ans. Au début, il ne faisait que se montrer, pour manifester sa présence. Ensuite, lorsque j’ai été en âge de me promener seule, il a commencé à me parler, à me menacer. Je détestais sa présence. Il dégage une aura si…
    - Malsaine.
     C’était Sara qui avait parlé. Elle me consacrait toute son attention.
    - Ensuite, poursuivis-je, il y a eu les papillons de sang.
    - Les papillons ? répéta Liz.
    - Oui, c’est un dessin sur les murs, fait avec le sang frais d’un animal dont il laisse la dépouille sur place.
     Cam poussa un petit gémissement d’effroi et de dégout.
    - Tu veux parler de la paire d’ailes ? corrigea Sara.
    - Une paire d’ailes ? j’ai toujours cru que c’était un papillon, un papillon ensanglanté.
    - C’est une paire d’aile qui nous représente, expliqua Liz. C’est un symbole de menace pour toutes les… filles comme nous. Mais c’est vrai qu’un papillon de sang, c’est une vision plus poétique… A bloody butterfly
     Poétique ? Si tu le dis…
    - Et ensuite ? Que s’est-il passé ? demanda Sara qui ne perdait pas le nord.
    - Après, il ne s’est plus passé un seul jour sans qu’il ne me tourmente. Dans le meilleur des cas, il ne faisait que se manifester. Dans le pire, il me jouait des tours et me mettait à l’épreuve. Parfois j’étais blessée, parfois non. Ma pire angoisse, c’était qu’il découvre où je vivais : je le savais capable de s’en prendre à mes parents... Cette peur s’est réalisée après l’incident à l’école. L’affaire est parue dans les journaux et, même si nous avions déménagé, il n’a pas eu de mal à me retrouver. C’est pour ça que j’ai fugué.
    - Tu es partie de chez toi ? s’étonna Cam. Mais… et tes parents ?
    - Il valait mieux qu’ils restent en dehors de tout ça, expliquai-je.
     Elles se turent, mais je sentais bien qu’elles n’étaient pas convaincues. Il me semblait pourtant avoir pris la bonne décision, pour les protéger.
    - Et ensuite ? demanda Cam.
     Alors, je me mis à leur raconter les circonstances de ma fugue et toutes les mésaventures qui avaient suivi celle-ci. Lorsque j’eus terminé, le silence s’installa à nouveau. Chacune d’entre nous était plongée dans ses pensées.
    - Marcus est vraiment imprévisible, dit enfin Liz. Il est impossible de savoir ce qu’il a réellement en tête. Cependant, tes informations pourront peut-être nous aider à le cerner. Par exemple, si tu veux mon avis, il savait depuis le début où tu vivais. Il a simplement attendu que tu commettes une erreur pour agir, car il savait que ça viendrait. Il voulait que tu te sentes coupable afin de pouvoir te manipuler plus facilement…
    - C’est un être horrible qui sème la souffrance partout où il passe, cracha Sara. Un jour, il paiera pour ses crimes, j’en ai fait le serment.
     Sur ce, elle se leva et sortit de la pièce. Liz et Cam firent comme si de rien n’était, mais je ne pouvais pas l’ignorer : quelque chose n’allait pas chez elle.
     Est-ce Marcus qui l’a rendue comme ça ?
    - Je ne sais pas si elle serait d’accord, dit Liz, mais comme tout le monde ici est au courant, ça me parait injuste de te le cacher. Tu vois la communauté dont je te parlais tout à l’heure ? Sara a été séquestrée chez eux pendant quatre ans.
     Quatre ans !
     Elle hocha gravement de la tête.
    - Je ne peux imaginer ce qu’ils lui ont fait endurer, mais l’état dans lequel nous l’avons retrouvée était assez révélateur.
    - Elle a de nombreuses cicatrices, ajouta Cam, mais elle ne veut pas que je la soigne : elle dit que c’est pour se souvenir.
     Se souvenir ?
    - De sa vengeance, expliqua Liz. Et devine qui était son bourreau ?
     Marcus…
     Liz avait raison. Ce qu’elle avait vécu était inimaginable. Quatre ans… C’était énorme.
     Encore une vie détruite par ce monstre…
    - Et vous ? demandai-je. Vous avez déjà eu affaire à lui ?
    - Jamais, dit Liz, et je n’en ai pas vraiment hâte…
    - Moi non plus, dit Cam.
     Voilà qui expliquait l’intérêt qu’avait porté Sara à mon histoire : j’étais la seule ici à savoir ce que cela faisait de se retrouver seule face au diable en personne, sans défense.
    - Bon… et si on changeait de sujet ? lança Liz. Un truc plus réjouissant, bien sûr…comme l’interro de math de demain, par exemple !
     Une interro ? De math ?
     Cam soupira.
    - Ça va, je rigole !
     Elle fut la seule à rire de sa plaisanterie. Moi, je continuai à me demander s’il y avait réellement un cours de mathématiques le lendemain.
     Quel genre de prof accepterait d’enseigner ici ?
    - Dis Lily, dit soudainement Cam, tu n’as jamais songé à faire une frange dans tes cheveux ?
     Je la regardai avec étonnement.
     C’est quoi cette question ?
    - Ça t’irait vraiment bien. Tu ne trouves pas, Liz ?
     Celle-ci haussa les épaules en signe d’ignorance.
    - Tu sais, moi, je n’y connais pas grand-chose…
     Elle désigna sa tignasse pour appuyer ses propos.
    - Non mais sérieusement, tu serais super mignonne avec une frange. Je peux te la faire, si tu veux !
    - Euh…
     Elle ne va pas me lâcher avec ça, je suppose…
    - Pour ça, tu peux entièrement lui faire confiance, affirma Liz un sourire moqueur aux lèvres, c’est notre coiffeuse attitrée.
     L’intéressée sourit fièrement. Devant son regard insistant, je ne pus que me résigner. De toute façon, je ne m’y connaissais pas plus que Liz.
     C’est ainsi que je me retrouvai assise sur une chaise au milieu du salon, les cheveux mouillés, Cam s’affairant consciencieusement autour de moi avec une paire de ciseaux.
     C’est complètement ridicule…
     Je tentai d’ignorer le regard moqueur de Liz, qui n’arrangeait pas les choses, et parvins à me tenir tranquille. Finalement, je fus agréablement surprise du résultat. En effet, cette frange m’allait plutôt bien et donnait à mes cheveux une allure plus civilisée. Même si mon apparence était le cadet de mes soucis, force était de reconnaître le talent de Camille.
    - J’aime beaucoup tes cheveux, dit Cam en ramassant les mèches sur le sol, on dirait ceux d’une asiatique…
    - C’en est, expliquai-je, ma mère est japonaise.
    - Ah bon ? s’exclama-t-elle. Alors tu parles japonais !
    - Non, pas du tout. En fait, elle a été adoptée au Japon par mes grands-parents. Ils voyageaient beaucoup dans ce pays alors quand ils ont appris qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfant, ça leur a paru évident d’essayer d’adopter là-bas… J’allais chez eux lorsque j’étais petite mais ils sont morts maintenant…
     Je ne savais pas pourquoi je commençais à leur parler de ma famille : ça n’avait pas beaucoup d’intérêt. Pourtant, elles m’écoutaient avec attention.
    - Maintenant que tu le dis, remarqua Cam, c’est vrai que tes yeux ont l’air légèrement bridés… En tout cas, je trouve ça super joli.
     Je la remerciai en rougissant, mal à l’aise. Je n’avais pas l’habitude que l’on complimente mon apparence, surtout si cela venait d’une fille aussi jolie que Camille, aux longs cheveux blonds, à la peau pâle, aux joues roses et aux yeux clairs. J’aurais pu continuer à discuter ainsi toute la nuit, mais il se faisait tard et un je-ne-sais-quoi me disait que la journée du lendemain serait tout aussi mouvementée.
     Nous remontâmes dans le couloir à l'étage et rejoignîmes nos chambres respectives. J’eus un pincement au cœur en passant devant celle de Sara. Je me promis de mieux apprendre à la connaître et à la comprendre. Bien qu’ayant dormi plus de vingt-quatre heures d’affilée, je me sentis soudain épuisée par ces instants chargés en émotions, si bien que, dès que j’eus les yeux fermés, je plongeai dans un sommeil sans rêve.
    

Texte publié par LizD, 29 juillet 2020 à 11h44
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