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Tome 1, Chapitre 6 Tome 1, Chapitre 6
- Et maintenant ? dis-je suffisamment fort pour couvrir le bruit du vent. Que vas-tu faire de moi ?
     La bonne vieille question cliché…
     Il se retourna lentement vers moi, comme s’il regrettait d’abandonner le paysage pour s’occuper de mon cas. Cependant, il ne répondit pas. Je le regardai dans les yeux, ses yeux si sombres, et je me remémorai tous les instants de ma vie qu’il avait gâchés. Toute cette terreur, cette enfance volée… Peu à peu, une nouvelle émotion naquit en moi, quelque chose de grisant. Et ma peur se mua soudain en colère.
     Ça suffit !
     J’en avais assez qu’il s’amuse avec moi. Qu’avais-je à perdre de toute manière ?
    - Je sais que tu veux en finir avec moi ! m’écriai-je. Alors qu’est-ce que tu attends ?
     Il parut amusé et lança :
    - Ta perte ! C’est cela que nous attendons.
     Nous ?
     Lui attendrait peut-être, mais pas moi !
    - Quoi ? Tu as besoin d’aide pour en finir avec moi ? Suis-je trop difficile à tuer ?
     Il me fixa un long moment. Son sourire s’élargit, mais son regard demeurait glacé. Lentement, il commença à s’approcher. Comme une semaine plus tôt, chaque pas de moins entre nous était une véritable torture psychologique. Il commença à parler sur un ton qui me fit penser à un prof très sévère, mais en bien plus flippant, évidemment.
    - Jusqu’ici, dit-il, je savais que tu étais faible, résignée, et surtout très prévisible…
     Il se tenait à présent aussi près de moi qu’il pouvait l’être et je devais me plaquer contre le mur pour éviter de le toucher.
    - … cependant, je ne te pensais pas stupide.
     Son regard sombre était si froid et son aura, si horriblement pesante, que l’élan de bravoure et (il avait raison) de stupidité qui m’avait traversée quelques minutes plus tôt avait aussitôt disparu. La peur, non, la terreur était de retour.
    Non, tu dois le faire jusqu’au bout !
     Alors, j’expirai un bon coup et passai à l’acte. Sans le quitter des yeux, je sortis vivement de ma poche ma main encore tremblante, tremblante mais fermement refermée sur le couteau affûté.
     Maintenant !
     Je frappai de toutes mes forces. Mais avant que la lame ne l’atteigne, mon geste fut arrêté par une violente douleur traversant mon poignet. Je crus d’abord qu’il s’agissait d’un sortilège comme les serpents noirs. Mais la réalité était toute autre : il avait simplement arrêté mon bras de sa propre main et le tenait fermement, comme un étau. Ce mal ne faisait qu’augmenter, se propageant dans tout mon corps et dans mon esprit. Un indicible désespoir prenait peu à peu le dessus en moi, faisant disparaître tout autre sentiment et même toute forme de pensée cohérente.
     Des larmes coulèrent sur mes joues et je ne pus m’empêcher de gémir, à défaut d’avoir la force de crier. Ma main s’ouvrit toute seule et je lâchai le couteau qui tomba sur le sable dans un bruit étouffé. Marcus me regardait toujours dans les yeux. Il ne souriait plus, ne se moquait plus. Il n’en avait même plus l’envie. C’est là que je compris toute l’ampleur de ma bêtise.
    - Tu n’as pas l’air de trouver ça très agréable, n’est-ce pas ? Tu penses peut-être que ça l’est pour moi !
    Il y avait de la vraie colère dans sa voix, première émotion que je le voyais ressentir, mis à part le plaisir de faire souffrir. A mon plus grand soulagement, il lâcha mon bras comme s’il s’agissait de la chose la plus écœurante qu’il ait jamais vue. Alors que je me sentais enfin libérée de ce mal atroce et que je commençais à reprendre mes esprits, le couteau décolla soudain du sol et vint se placer juste au-dessous de ma gorge. Je sentais la lame glacée sur le point de pénétrer ma chair. Marcus s’était un peu éloigné, mais il était loin d’avoir oublié l’affaire : je distinguais clairement le halo d’énergie noire qui entourait l’objet mortel. Il me fixait toujours, ses yeux brulants de colère.
    - Ce serait tellement plus simple de te trancher la gorge, rugit-il, et crois-moi : j’en meure d’envie !
     Je te crois sur parole !
     Tout à coup, il sembla reprendre son calme et son sourire agaçant réapparut, mais le couteau resta en place.
    - Cependant, poursuivit-il, j’ai d’autres plans pour toi. Ton heure viendra, lente et douloureuse. Bientôt, ce sera fini. Je n’aurai plus à te supporter bien longtemps.
     J’ignorais quels étaient ses plans, mais ils semblaient l’avoir mis de bonne humeur ; pour l’instant, du moins, car il redevint vite froid et menaçant. Il refit quelques pas dans ma direction et je sentis le couteau s’enfoncer un peu plus dans ma gorge. Une goutte de sang coula le long de mon cou tandis qu’il me menaçait :
    - Je te conseille de ne plus me compliquer la tâche désormais. Et si j’étais toi, je tâcherais de ne pas oublier que d’autres vies sont en jeu.
     Il faisait évidemment référence à la photo, mais quelque chose me disait qu’il n’y avait pas que ça.
     Quel plan prépare-t-il dans son esprit sadique et impénétrable ?
     Encore une question que je n’aurais pas dû me poser. Alors qu’il prononçait le dernier mot, des cris se firent entendre au loin. Ils semblaient nombreux et se rapprochaient.
     Mais qu’est-ce que… ?
     Comme s’il avait lu la question dans mes yeux, il répondit :
    - La voici, ta perte.
     Avant que j’aie eu le temps de comprendre ce qu’il se passait, une trentaine d’enfants déboulèrent sur la plage par l’escalier qui précédait le nôtre. Ils avaient entre sept et dix ans. Ils se mirent à courir sans nous remarquer, puis leurs accompagnateurs (un homme et une femme dans la trentaine) les appelèrent pour les rassembler autour d’eux.
    Je ne comprenais pas, ou plutôt je ne voulais pas comprendre, ce que ce groupe d’enfants, probablement en excursion, avait à voir avec ma perte. Mille hypothèses se formaient dans ma tête, toutes moins réjouissantes les unes que les autres, si bien que je ne remarquai pas tout de suite que le couteau avait quitté ma gorge pour se mettre à flotter dans les airs. Mon regard affolé dû redonner à Marcus le gout de la moquerie car, arborant de nouveau son sourire narquois, il lança :
    - Tu sais que je suis excellent au lancer de couteau ? Alors… lequel choisir ?
    - Non, dis-je précipitamment, ne fais pas ça !
    - Non ? Et pourquoi ?
    - P… parce qu’ils n’ont rien fait, bégayai-je, ils sont innocents.
     Il eut un léger rire moqueur.
    - S’il-te-plait Marcus, insistai-je, tout mais pas ça, pas des enfants. Non, pas ça. Je t’en prie !
     Il haussa les sourcils et prit un air faussement surpris.
    - Tu me supplies maintenant ? Où est ta fierté ?
     Je lui lançai un regard éloquent.
     Qu’est-ce que je m’en fiche de ta fierté ! Des vies humaines sont en jeu !
     Le couteau était toujours en lévitation dans les airs, attendant l’ordre de Marcus. Des larmes d’anxiété coulaient le long de mes joues. J’étais au bord de la crise de nerf. Lui se tenait immobile, froid, sûr de lui, comme s’il s’agissait d’une routine pour lui. C’est alors que je pris réellement conscience du danger qu’il représentait. Cet homme n’en était pas un. Il ne ressentait aucune émotion, aucune empathie, comme un robot, comme un fou. C’était un psychopathe.
    - Si tu veux les sauver, cela ne dépend que de toi, dit-il. Tu es un cas particulièrement amusant, je dois l’avouer, alors je suis peut-être disposé à marchander.
     Un cas amusant ?
    - Que veux-tu en échange ? demandai-je.
     Son sourire devint plus énigmatique.
    - Que tu ouvres tes ailes pendant une petite heure.
     Ouvrir mes ailes ? Mais… pour quoi faire ?
     Je ne comprenais pas, mais surtout, je paniquais. Mes ailes apparaissaient lorsque bon leur semblait, la plupart du temps à un moment où j’utilisais intensément mon don, mais pas toujours. Il m’était impossible de les faire apparaitre et disparaitre à volonté !
    - Je ne peux pas le faire, dis-je, j’ignore comment.
    - Très bien, tant pis pour eux dans ce cas.
     Ensuite, tout se passa très vite. Le couteau partit à une vitesse telle qu’il était même difficile de le voir. Je courus, mais je réalisai vite que je ne pourrais pas arriver à temps. Alors, je fis la seule chose que je pouvais faire. Je repérai le petit garçon visé et une barrière d’énergie se forma rapidement devant lui. Le couteau fut arrêté au dernier moment : il rebondit contre les particules d’énergie qui s’éparpillèrent sous le choc, puis retomba sur le sable.
     Je tombai à genoux, soulagée. Pourtant, il me sembla que quelque chose n’allait pas. Certains enfants crièrent, suivis par la femme :
    - Eliot ! Ça va, Eliot ?
     Apparemment, ils étaient francophones.
    - Que se passe-t-il ? demanda l’homme.
    - Je ne sais pas, répondit-elle la voix tremblante, il a soudain perdu connaissance !
     Je regardai dans leur direction et vis en effet le petit garçon inconscient dans les bras de son institutrice. Alors, tout devint flou autour de moi, tandis qu’un frisson d’effroi me parcourait l’échine.
     Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
     Dans la précipitation, je n’avais pas fait attention à l’énergie que j’utilisais : j’avais défendu ce pauvre gosse avec sa propre énergie vitale ! Je me remis à pleurer. Des larmes de culpabilité. Les cris des enfants, ainsi que le rire mauvais de Marcus résonnaient dans ma tête comme mille voix m’accusant du même crime.
     Pitié, faites qu’il ne soit pas mort !
     Je me relevai lentement et m’approchai. J’avais déjà commis plusieurs erreurs par le passé, mais jamais d’aussi graves. A présent, il fallait la réparer. L’enfant était encore en vie : je voyais et je sentais le reste de son énergie. Je ne l’avais donc pas tué. Du moins, pas encore… Moi seule pouvais lui rendre ce que je lui avais pris.
     Le temps que je me ressaisisse, ils nous avaient aperçues, moi, mon apparence négligée, ma veste tachée de sang et mes ailes (qui choisissaient décidément mal leurs moments). Les enfants me regardaient approcher, des étoiles dans les yeux. C’était plutôt de la peur que je lisais dans ceux des deux adultes. Je séchai mes larmes. Il fallait que je leur tienne tête. A chacun de mes pas, la femme serrait un peu plus fort le petit contre elle, tandis que l’homme préparait déjà son portable pour appeler les secours, ou plutôt, vu les circonstances, les flics.
    - N’approchez pas ! prévint-il. Ou j’appelle la police !
     C’est bien ce que je pensais…
     J’entendais les murmures des enfants. Loin d’être effrayés, ils semblaient émerveillés.
    - C’est un ange ? demanda un garçon.
    - Mais non ! dit une fillette. C’est une fée, comme dans le dessin animé !
     Si seulement ils savaient, ils partiraient en courant devant le monstre que je suis !
    - Qui êtes-vous ? demanda l’institutrice, méfiante.
     Je m’arrêtai afin de ne pas effrayer davantage.
    - Je m’appelle Emily, dis-je, et je… je vous jure que je ne vous veux aucun mal.
     Comment trouver les mots pour leur expliquer sans qu’elle me prenne pour un…
    - Monstre ! s’écria-t-elle. C’est vous ! C’est vous qui avez fait ça !
     Au moins, il n’y a rien à expliquer…
    - Oui, dis-je franchement, c’est ma faute et j’en suis profondément désolée, mais il est en danger et je peux l’aider si vous me laissez…
    - Non ! Vous voulez l’achever, c’est ça ?
     Elle se tourna vers l’instituteur.
    - Appelle la police ! Elle veut le tuer !
     Il commença à composer le numéro.
    - Non !
     S’ils appelaient, jamais je n’aurais le temps de le sauver. D’autres larmes coulèrent sur mes joues.
     Quelle pleurnicharde je fais !
     Sans que je ne puisse rien y faire, le désespoir m’assaillit à nouveau et mes jambes refusèrent de me porter plus longtemps. Je tombai à genoux.
    - Je n’ai pas voulu ce qu’il s’est passé, dis-je en essayant de ne pas trop pleurnicher, je veux juste… Moi seule peux le sauver, vous comprenez ? Je vous en prie, laissez-moi réparer ma faute !
     Mes pleurs et mon attitude semblèrent les perturber. J’avais marqué un point.
    - Bon ça suffit, dit l’homme en s’adressant à la femme, j’appelle la police : un enfant est blessé et cette fille… je ne sais pas qui elle est, mais ce n’est pas normal !
     Et merde…
     La femme était plus hésitante, mais il était clair que je ne pourrais pas les faire changer d’avis. Je réfléchis rapidement et tentai de négocier.
    - D’accord, dis-je, appelez la police mais, d’abord, laissez-moi le soigner. En échange de votre confiance, je me laisserai faire et n’opposerai pas de résistance.
     Il semblait hésitant.
    - Et si vous vous envolez ?
     Me croira-t-il si je lui dis que je ne sais pas voler ?
    - Je ne le ferai pas, dis-je simplement, vous pouvez me tenir, si vous voulez.
     Les deux profs se regardèrent, puis semblèrent se mettre d’accord. L’institutrice se leva et m’amena l’enfant. Bien sûr, elle ne voulait pas courir le risque de me laisser approcher le reste du groupe. Je regardai un instant le visage de ce petit garçon endormi. L’ange, c’était lui, si pur et innocent. Moi, j’étais un démon. Je me rappelai cependant l’époque à laquelle je lui avais ressemblé, une époque qui ne reviendrait jamais, une époque que je devais oublier.
    Sans plus attendre, je pris sa main dans la mienne : elle était froide, il y avait urgence. Alors, je me concentrai. Cette fois, il n’était pas question d’utiliser l’énergie du sable, de l’air, ou du soleil. Non, je ne pouvais pas risquer de commettre d’autres erreurs, et la guérison serait bien plus puissante avec de l’énergie d’un être vivant. De plus, c’était à moi de payer pour ce que j’avais fait. Peu à peu, le flux d’énergie se mit en place à travers nos mains. Je sentais mon énergie me quitter au profit du petit garçon, Eliot. Sa main se réchauffa, son pouls reprit une vitesse normale et il finit par ouvrir les yeux.
     Les deux accompagnateurs regardaient la scène, intrigués. Cependant, je devais à présent remplir ma part du marché. Déjà, l’instituteur portait le téléphone à son oreille, mais il avait apparemment renoncé à me tenir. De toute façon, je n’avais pas l’intention de fuir. J’étais dangereuse. Il fallait que je sois punie. Et puis, je savais depuis longtemps qu’un tel jour finirait par arriver… De toute façon, même si j’avais voulu bouger, j’en aurais été incapable. Je n’en avais plus la force. J’avais dépensé beaucoup de mon énergie vitale et il me faudrait du temps pour la récupérer.
    Après avoir vérifié que le gosse allait bien (en fait, il pétait la forme et avait déjà rejoint ses amis pour jouer), la femme posa son regard sur moi. Tout à coup, elle fronça les sourcils :
    - Tu ne serais pas la fille qui a disparu il y a une semaine ?
     Je me raidis. Apparemment, j’avais vu juste pour l’avis de disparition. Cela avait même plus d’ampleur que je ne l’aurais cru. Je ne répondis pas, mais elle avait déjà compris.
     Même sans rien dire, je suis mauvaise menteuse.
     Ses yeux cherchèrent les miens un instant, en quête d’une explication quelconque. Je n’avais pas envie de la lui donner, ni la force d’ailleurs. À vrai dire, je n’avais plus envie de rien. La police viendrait bientôt me chercher et je n’avais pas la volonté de leur résister. Tout ce que je voulais en regardant ces enfants, c’était qu’ils vivent, qu’ils soient heureux comme j’aurais pu l’être, à l’abri de Marcus.
     Au fait, où est-il ?
     La peur m’envahit soudain : s’en prendrait-il encore à eux ? Je me retournai vivement vers l’endroit où il s’était tenu plus tôt, puis scrutai le reste de la plage. Rien. Il avait disparu.
     Bon débarras !
     Ce n’était rien de le dire. Mais tout cela me paraissait étrange.
     Au loin, des sirènes de police retentirent. Elles s’approchaient vite, trop vite à mon goût. Que feraient-ils de moi en voyant mes deux gigantesques paires d’ailes ?
     Rien de bon, c’est sûr !
     Cependant, j’étais déterminée : il fallait que je paie ma dette jusqu’au bout.
     Deux voitures bleu et blanc arrivèrent sur la digue et huit hommes en uniforme en sortirent. Ils parurent surpris en débarquant sur la plage.
     Evidemment : ils n’ont pas cru cette partie de l’histoire…
     Rapidement, ils éloignèrent les civils et m’encerclèrent en dégainant leurs armes. Quelqu’un cria quelque chose, mais je ne comprenais rien : ils parlaient flamand. Je décidai tout de même de lever les mains au-dessus de ma tête et de ne plus bouger. C’était sûrement ce qu’ils avaient demandé car ils abaissèrent leurs armes. L’un d’eux s’approcha, me mit les mains derrière le dos (en évitant soigneusement mes ailes) et…
     Des menottes ?! Vous êtes sérieux ?
     Mais je me laissai faire. J’avais promis, après tout.
     Après avoir interrogé les deux profs, non sans mal à cause du problème de langage, les policiers demandèrent au groupe de partir. Poussée à s’en aller, la femme me jetait cependant un regard dès qu’elle pouvait se retourner. Avait-elle des regrets ?
     Ben c’est trop tard, ma vieille !
     Deux flics armés se postèrent ensuite à chacun de mes côtés tandis que les autres inspectaient la « scène de crime ». L’un d’eux vint vers moi. C’était pour me parler, cette fois. Il dit quelque chose en néerlandais. J’avais beau me concentrer au maximum, c’était incompréhensible. Pourtant, il fallait que je dise quelque chose ou il me croirait peut-être incapable de parler, voire même de penser ! On a souvent du mal à considérer comme son égal ce qu’on ne connait pas…
    - Ik… ik begrijp niet , articulai-je.
     Wow ! Apparemment, j’ai quand même un peu écouté en cours !
     Son visage s’illumina : il avait compris.
    - Vous parlez français ? demanda-t-il avec un fort accent.
     J’acquiesçai.
    - Je disais qu’il faut que j’appelle mes supérieurs.
    - Vos supérieurs ? demandai-je avec une pointe d’appréhension.
    - Ja, dit-il, mes très hauts supérieurs. Vous comprenez ?
     J’aurais préféré ne pas comprendre. J’avais été bien naïve de penser qu’ils m’emmèneraient simplement au poste.
    - Je vois que vous êtes pas dangereuse, dit-il, mais je n’ai pas le choix.
     Il semblait sincèrement désolé. Mais, en guise de réponse, je haussai les épaules. Après tout, il faisait son boulot. Il s’éloigna en sortant son portable de sa poche.
     Je me mis alors à observer la plage. Les flics avaient trouvé le couteau et l’avaient placé dans un petit sachet en plastique. Si je parvenais à attirer leur attention, je pourrais priver ceux qui se tenaient à côté de moi de leurs armes. Il me suffirait de faire disparaître l’énergie de celles-ci. Et ensuite…
     Non ! C’est hors de question !
     C’était vrai : j’avais promis. De toute façon, je ne m’en sentais pas la force. Le moindre geste était déjà pour moi un effort immense.
     Soudain, quelque chose attira mon regard et interrompit le fil de mes pensées.
     Mais… qu’est-ce qu’il fait là ?
     Lui ! Il était encore là, en compagnie de deux policiers. Pourquoi n’avais-je pas senti son arrivée ?
     Peut-être parce qu’il n’est jamais vraiment parti…
     Il avait quitté son éternel manteau noir et portait une tenue tout à fait ordinaire : un jean, un pull et une veste d’hiver. Son visage feignait la peur. Avec des fringues normaux, des cheveux grisonnant tout ce qu’il y a de plus normal, il inspirait visiblement confiance aux deux flics. Ne ressentaient-ils pas son aura malsaine, qui vous incitait à fuir le plus loin possible ?
     Je ne pouvais pas comprendre ce qu’il disait, mais ça ne m’inspirait rien de bon. A côté de moi, le policier entama sa conversation téléphonique avec un correspondant francophone, apparemment.
    - Bonjour, Monsieur. Oui, nous l’avons retrouvée, mais il y a… un problème.
     Ensuite, il s’éloigna encore et je n’entendis plus. Je baissai les yeux, découragée. C’est alors que je la sentis, son infâme présence. Il se tenait juste à côté de moi, nonchalant. Mais pourquoi les deux gardes le laissaient-ils approcher ?
     Mais réagissez, enfin !
     J’avais envie de le leur crier, mais ça n’aurait servi à rien : ils regardaient tous deux dans le vide, d’un air absent. Je connaissais le nom du responsable. Je le regardai dans les yeux, mon regard exprimant toute la haine que j’avais à son égard. Il l’ignora et, un sourire victorieux aux lèvres, il dit :
    - Il sera bientôt temps de se dire adieu. Ne me regarde pas comme ça : j’aurais aussi voulu en finir moi-même. Seulement, tu vois, j’ai d’autres choses à faire. Et puis… c’est beaucoup plus amusant lorsque les humains provoquent eux-mêmes leur perte. Ce qu’ils font souvent, d’ailleurs…
     Je ne cherchai pas à interpréter ces paroles énigmatiques. Je ne cherchais plus à comprendre. Il commença à s’éloigner, mais je le retins : il y avait tout de même une chose que je voulais savoir, depuis très longtemps.
    - Marcus ! Pourquoi tu fais ça ?
     Il se retourna et me jaugea du regard. Finalement, il revint et s’accroupit devant moi pour que je l’entende bien, ses yeux sombres plongés dans les miens. La sensation était horrible, mais je voulais sa réponse.
    - Tout cela te dépasse, n’est-ce pas ? ricana-t-il. Mais ne le prends pas personnellement. Vois-tu, briser les insectes comme toi, c’est un peu mon travail.
     Puis il se releva et disparut devant mes yeux.
     Son travail ? Les insectes comme moi ?
     Que voulait-il dire par là ? Je ne pus en savoir plus, ni même y réfléchir davantage car, bientôt, un bruit de moteur se fit entendre. Les deux flics qui m’entouraient s’écartèrent pour laisser place à des militaires en tenue complète. Le vent glacial se faisait plus fort. Je ne me souvenais pas avoir un jour eu aussi froid. Des frissons me parcouraient le corps jusqu’au bout de mes ailes. Ils m’agrippèrent pour me mettre debout. De peur ou d’épuisement, je ne tenais pas sur mes jambes. Ils durent donc me porter et me jetèrent à l’arrière d’une camionnette blindée qu’ils fermèrent à double-tour. Dans d’autres circonstances, je me serais certainement demandé comment ils avaient amené cet énorme véhicule sur la plage. Alors que je pensais être enfin tranquille, je perçus soudain un bruit étrange, suivi d’une odeur bizarre.
     Du gaz !
     Ce fut ma dernière pensée cohérente.
    

Texte publié par LizD, 17 juillet 2020 à 08h57
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