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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5
Je me blottis plus fort dans mon coin et remontai la couverture. Les nuits se faisaient de plus en plus fraiches. Une semaine jour pour jour s’était écoulée depuis que j’étais descendue du train. Je m’étais aussitôt mise à la recherche d’un endroit où dormir, et surtout où me cacher. D’un certain point de vue, j’avais eu de la chance de tomber sur cette ruelle : personne ne venait jamais ici et, de toute façon, j’étais installée derrière une benne à ordures, à l’abri des regards. Je dormais là.
     Pour la nourriture, les biscuits que j’avais emportés avaient suffi les deux premiers jours. Ensuite, j’avais acheté des aliments simples et pas trop chers (en l’occurrence du pain). Il me faudrait d’ailleurs en racheter le lendemain… Je devais absolument me rationner puisque, ne sachant pas combien de temps cela durerait, je tomberais certainement à court d’argent un jour ou l’autre.
     Si j’avais une envie pressante, je me rendais à la bibliothèque communale située à quelques pas de ma ruelle et dont les toilettes étaient ouvertes au public. Afin de me laver, j’avais emporté quelques échantillons de savon que j’utilisais avec l’eau de mes bouteilles (remplies à la bibliothèque), au-dessus d’une bouche d’égout. Je n’avais pas peur d’être vue mais, au cas où, je savais me défendre. Malgré cela, je ne sentais pas la rose et cela empirait de jour en jour, certainement à cause de mes vêtements : je n’avais emporté qu’une tenue de rechange et le froid m’obligeait à dormir toute habillée, à côté d’une poubelle. Alors, même si je me changeais tous les jours, je ne pouvais pas m’étonner de sentir mauvais. Il faudrait donc que je recherche un lavoir dans les environs.
     C’était ainsi que je vivais depuis une semaine. Cependant, le pire n’était ni le froid, ni la faim, ni les mauvaises odeurs, mais l’ennui. Je passais mes journées à ne rien faire, cachée derrière la poubelle. Je n’osais pas vraiment m’exposer, à vrai dire, non seulement à cause de Marcus, mais également à cause des flics et du regard des gens. Non pas par crainte qu’on me regarde de travers (ça, j’en avais l’habitude), mais j’avais peur qu’ils me reconnaissent et contactent la police : un avis de disparition avait certainement été émis depuis tout ce temps.
     En réalité, jamais je n’aurais imaginé que cela durerait aussi longtemps. J’avais cru que Marcus sauterait sur l’occasion dès que je me serais retrouvée seule, complétement perdue dans une ville inconnue où on ne parlait que flamand (langue dont je n’avais que quelques notions rudimentaires). Mais non, il semblait vouloir me faire attendre, jouer encore un peu avec mes nerfs.
    Ou peut-être ne m’a-t-il pas encore retrouvée ?
    C’était peu probable : d'aussi loin que je me souvienne, il avait été au courant de tout, à propos de tout et tout le temps. Alors voilà à quoi se résumait ma vie ? Attendre l’heure de ma mort en vivant dans la rue ? Dans de telles conditions, autant en finir moi-même, mais je ne voulais pas le laisser gagner si facilement. De plus, quelque chose m’en empêchait, un je-ne-sais-quoi qui me rattachait à la vie. De l’espoir, peut-être ? Si tel était le cas, je ne savais vraiment pas à quoi il était dû car j’avais beau me creuser les méninges, aucune issue ne se présentait à mon esprit.
    Je secouai la tête.
    Arrête de penser !
    Plus facile à dire qu’à faire ! Je passais mes journées à ressasser des idées noires. Cela ne me changeait pas beaucoup d’auparavant, mais au moins, chez moi, j’avais eu la possibilité d’écouter de la musique. J’avais laissé mon téléphone à la maison, de peur qu’on puisse me localiser. Il y avait tout de même un point positif : je dormais mieux. C’était étrange puisque le froid et l’inconfort étaient plutôt de nature à empêcher le sommeil, mais j’étais moins agitée depuis que je m’étais éloignée. Savoir mes parents en sécurité m’apaisait quelque peu.
    Ce fut ainsi que, malgré mes sombres pensées et le froid mordant, je pus fermer les yeux et plonger dans le doux monde des rêves.
    
*

    La maison se dresse devant moi. Pas la petite de Ville-Pré, mais la grande et belle maison que nous habitions à Bruxelles. C’est étrange, mais elle me semble encore plus grande à présent. Le ciel est bleu et le soleil, étincelant : c’est une magnifique journée d’été. Je suis dans le jardin, un ballon dans les mains. Mon père se tient devant moi et me tend les bras en souriant. Amusée, je lance la balle de toutes mes forces, mais elle ne va pas très loin et je tombe à la renverse : elle est trop lourde pour mes bras de petite fille. Je me relève en riant.
    Cependant, une fois debout, je suis seule et ma voix a changé. Elle est plus grave, plus mûre. J’ai grandi aussi, car le sol me paraît plus loin. Soudain envahie par une étrange mélancolie, j’oublie la raison de mon rire et m’arrête aussitôt. Je regarde autour de moi : ce n’est plus le même endroit. La maison qui se dresse devant moi est moins grande, mais plus menaçante, et je devine que le ciel gris et le soleil caché par de sombres nuages sont ceux de Ville-Pré. Je frissonne. Il fait froid, tout à coup.
    De l’intérieur de la bâtisse s’élève un cri et je pense reconnaitre la voix. Sans que j’aie décidé quoi que ce soit, je commence à avancer vers l’entrée. Mes jambes semblent me porter toutes seules. La porte s’ouvre sans que je l’aie touchée et, toujours du même pas mécanique, je pénètre dans la maison. Elle est exactement comme je l’ai laissée : en désordre, jonchée de cartons, sauf qu’elle n’avait jamais été aussi sombre et lugubre, même pendant la nuit. Une drôle d’atmosphère règne ici, quelque chose me met mal à l’aise et me donne envie de fuir en hurlant, mais mon corps ne m’obéit pas et mes jambes continuent de me faire avancer, jusqu’au salon.
    Instinctivement, je refuse de regarder car je pressens ce qui m’attend dans cette pièce. A terre, il y a du sang, beaucoup de sang. Je ne peux me retenir plus longtemps et lève les yeux. Sur le sol, au pied du canapé, dans une immense flaque de sang, gisent deux cadavres que je reconnais, immédiatement. Je retrouve alors le contrôle de mon corps. Secouée de tremblements, je tombe à genoux devant l’horreur de la scène. Mes parents, éventrés, me fixent d’un regard accusateur. Je ne peux plus regarder ça. Couverte de rouge et de larmes, je me recroqueville dans un coin. Sur le mur au-dessus de moi, un papillon ensanglanté domine ce sinistre décor.

    
*

     Je me réveillai en sursaut, les yeux emplis de larmes et d’effrois.
     Quelle horreur ! Cette scène, ce sang…mes parents !
     En me redressant, j’eus l’impression de toujours ressentir le liquide chaud sur mon corps, d’en percevoir l’odeur…
     N’est-ce vraiment qu’une impression ?
     Je m’immobilisai. Cette odeur, reconnaissable entre toutes, ce n’était pas le fruit de mon imagination. Je laissai alors mon regard glisser sur mon corps et là je le vis. Le sang. Une grande tache de mon épaule jusqu’au-dessus de ma poitrine. Pourtant, je n’étais pas blessée. Le sang provenait d’ailleurs, de plus haut. Une trainée de l’infâme liquide coulait le long des briques jusqu’à moi. Cette fois, je ne pris pas la peine de lever les yeux : je savais de quoi il s’agissait. En revanche, je commençai à paniquer en repensant à mon cauchemar.
     N’était-ce vraiment qu’un rêve ?
     Je me forçai cependant à regarder en bas du mur. Je me levai aussitôt en hoquetant. Les larmes coulaient sans que je puisse les arrêter, tandis qu’un goût de bile me montait à la bouche. Si je n’avais pas eu le ventre vide, j’aurais certainement remis tout son contenu dans les égouts. Heureusement, il ne s’agissait pas de mes parents, mais du cadavre d’un chien errant. Cependant, rien ne me garantissait qu’ils étaient toujours en vie…
     J’inspirai et expirai lentement et tentai de me remettre les idées en place. Il fallait que je me ressaisisse.
     Calme-toi ! Ce n’était qu’un cauchemar ! Tu sais qu’il n’a pas pu tuer tes parents !
     Oui, c’était vrai. Il avait besoin d’eux pour me faire chanter. Il n’avait donc pas pu les tuer si rapidement. Ce qui était réel était devant mes yeux : le papillon, le sang et le chien. Cela voulait dire qu’il était venu pendant mon sommeil. Je frissonnai à cette idée, puis reportai mon regard sur le mur. Le sang était encore frais et coulait en abondance du croquis macabre dessiné sur le mur. Tout cela était donc récent. Il devait encore se trouver dans les parages. D’ailleurs, depuis que j’avais retrouvé mes esprits, une étrange sensation m’étreignait. Pas de doute : il était là, quelque part, et m’observait. Il attendait quelque chose de moi.
     Mais quoi ?
     Telle était l’éternelle question. J’attendis d’avoir pleinement retrouvé mes moyens, puis décidai d’inspecter la scène plus en profondeur. Il était déjà arrivé que Marcus me laisse un message plus précis.
     C’était le cas, cette fois, sauf qu’il avait littéralement planté le message dans le corps du chien. Oui, planté, avec un couteau. Je m’approchai à contrecœur et m’agenouillai devant le cadavre, évitant tant bien que mal son regard vitreux. De quelle race était ce clebs ? Je n’en avais aucune idée mais, vu sa tête, ce ne pouvait être qu’un croisement. Il devait descendre d’au moins dix races différentes… De toute façon, c’était le message qui m’importait. Mais ce n’était pas un message que le couteau transperçait, du moins pas dans la forme. Il s’agissait d’une photo, de ma photo, celle que j’avais emportée dans ma fugue, celle de ma famille.
     Mais comment a-t-il… Et pourquoi ? Oh et puis, peu importe !
     Je préférais peut-être ne pas le savoir.
     Alors que je tentais à nouveau de percer le mystère des plans de Marcus, je remarquai que la photo n’était pas le seul message. Le deuxième était nettement plus clair, d’autant plus qu’il était gravé dans la dépouille du cabot. Oui, gravé, avec le même couteau certainement.
     Suis-moi…
     C’était tout ce qu’il y avait. Mais avec tout le reste, le papillon de sang, le cadavre, le couteau et la photo, la menace devenait limpide. Cela signifiait tout de même que mes parents étaient toujours en vie, du moins pour le moment.
     Où est-il ?
     Je sentais qu’il était proche, et visible puisqu’il voulait que je le suive. Je me retournai et là je le vis. Il se tenait au bout de la ruelle, l’air grave et menaçant. Visiblement, il avait fini de jouer.
     Je n’avais pas vraiment envie de le faire attendre. Cependant, je ne voulais pas laisser ma précieuse photo derrière moi. C’était stupide, je sais. J’allais peut-être mourir et je m’attachais ainsi à un objet qui ne me servirait plus à rien dans l’au-delà, mais c’était tout ce qu’il me restait de mes parents. Non sans écœurement, j’arrachai donc le couteau et la photo, la rangeai précieusement dans mon sac à dos (que je mis sur mes épaules) et fis quelques pas dans sa direction.
     Heureusement, il ne me laissa pas l’approcher de plus d’une dizaine de mètres et tourna rapidement à droite. Comme il me l’avait ordonné, je le suivis. Que pouvais-je faire d’autre ? Il n’y avait personne dehors, peut-être parce que le soleil se levait à peine. C’était mieux ainsi, car la tache de sang sur ma veste était plutôt voyante.
    Il ne disait pas un mot, et moi non plus. Il régnait un lourd silence qui, dans de telles circonstances, ne m’inspirait que de sombres prémonitions. Il marchait très vite, sans se préoccuper de mes difficultés à le suivre. Tant pis, j’étais prête à courir car, si je perdais sa trace, il mettrait sans doute sa menace à exécution.
     Nous traversâmes plusieurs places et endroits touristiques, sans jamais croiser plus de quelques personnes, et aucune ne nous remarqua. Quelque part, cela me déçut. Je ne savais pas exactement à quoi je m’attendais : que quelqu’un se rende compte de quelque chose et appelle la police ?
     Arrête de rêver ! C’est pas encore Noël, ma grande !
     Non, personne ne m’aiderait et c’était mieux ainsi. J’avais eu énormément de chance à l’école, une semaine plus tôt et j’espérais d’ailleurs qu’il n’était rien arrivé à la directrice et à Mme Rossetti… Là, c’était différent, je me retrouvais seule face au danger, une nouvelle fois.
     Nous continuâmes ainsi sur plusieurs centaines de mètres, lui froid et menaçant, moi terrorisée et me dépêchant pour le suivre. Les rues et les places défilaient lentement et j’avais l’impression que ce trajet ne finirait jamais, qu’il me ferait attendre jusqu’à ce que la peur ait raison de moi et que je me jette sous les roues d’une voiture…
     Mais cela n’arriva pas. Déjà, un bruit de vagues et une odeur de sel m’indiquaient notre destination. Puis nous prîmes un dernier virage et je l’aperçus : la mer, l’horizon qui s’étendait à perte de vue. Il se dirigea droit vers la plage. Je le suivis. Une digue de béton avait été construite là pour séparer le sable de la route. Pour accéder à la plage, il fallait passer par de petits escaliers espacés d’environ cinquante mètres les uns des autres. J’ignore si vous vous êtes déjà rendus à la mer du Nord à l’approche de l’hiver, mais ce qu’on y voit est loin de ressembler à la vision estivale et touristique qu’on en a pendant les vacances scolaires. C’est bien simple : il n’y avait personne. Le vent, violent et glacial, me sifflait dans les oreilles. Je fermai la fermeture éclair de ma veste au maximum. Cela ne m’étonnait guère qu’il n’y ait pas un chat.
     Qui envisagerait de se baigner ou même de se promener ici par un temps pareil ?
     Marcus avait bien choisi son lieu et son moment et, d’une certaine façon, ce choix me convenait également. Pas de témoin. Pas de blessé.
     Il s’avança vers la mer, plutôt calme contrairement à mon état d’esprit. Moi, je préférais rester le plus loin possible et me collai au mur de la digue en frissonnant, les mains dans les larges poches de ma veste. J’attendais. Bien sûr, je savais qu’il ne dirait rien, du moins jusqu’à ce qu’enfin je pose la question.
     Pas question de tergiverser cette fois.

Texte publié par LizD, 13 juillet 2020 à 10h40
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