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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
J’ouvris les rideaux et la lumière inonda ma chambre jonchée de cartons. Il n’y avait pas encore grand-chose ici : un lit, une garde-robe et un miroir. J’aperçus mon reflet dans celui-ci et compris aussitôt l’inquiétude de ma mère. Mes yeux marrons étaient rougis par mes pleurs et d’énormes cernes traduisaient les longues heures passées sans pouvoir trouver le sommeil. Mon teint était pâle, presque maladif, et mon corps était maigre : j’avais beaucoup perdu de poids ces derniers temps. Je m’attardai un instant sur mes longs cheveux noirs. Il faudrait que je pense à les teindre : ils étaient trop reconnaissables. Si je l’avais fait plus tôt, cela ne se serait peut-être pas passé ainsi… Non, quelque chose me disait qu’Il m’aurait retrouvée, quoi que j’aie pu faire.
    D’un geste décidé, je vidai mon sac de tous mes livres d’école et les remplaçai par quelques objets utiles : brosse à dents, à cheveux, dentifrice, pullover, couverture (car je dormirais sûrement dehors) … Il me faudrait également penser à prendre des vivres à la cuisine pendant la nuit. Je me préparai une tenue bien chaude (nous étions en plein mois de novembre), puis je me jugeai prête. Evidemment, je ne comptais pas Lui échapper si facilement. Le but était de mettre un maximum de distance entre le danger et mes parents. C’était facile : au lieu d’aller à l’école demain, je partirais le plus loin possible, qu’importe l’endroit tant que je m’éloignais des gens que j’aimais. C’était si simple, et pourtant si compliqué.
    Le reste de l’après-midi, je tentai d’éviter de penser à ce que j’allais faire et au chagrin que cela causerait à mes parents. Je pris mon téléphone, enfonçai les écouteurs dans mes oreilles et, le volume à fond, j’écoutai la réconfortante mélodie. La musique était une autre de mes échappatoires. Du rock au classique : tout me convenait. Il s’agissait simplement d’occuper mon esprit. Mais le son que je préférais était celui du piano. Il avait été un temps où j’avais désiré en jouer, mais ma condition m’avait bientôt obligée à abandonner ce rêve.
    Je me remémorai alors les jours heureux de mon enfance, à Bruxelles, lorsque je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était l’énergie et qu’Il n’avait pas encore fait irruption dans ma vie pour tout gâcher. Le lendemain, j’allais quitter les derniers témoins de cette époque d’insouciance.
    J’étais tellement plongée dans ma musique et dans mes songes que je faillis ne pas entendre la voix de ma mère m’appelant pour le souper. L’heure de la confrontation avait sonné. Je descendis à contrecœur et allai me joindre à eux en évitant les cartons trainant çà et là. Comme la table n’était pas encore déballée, nous mangions sur quelques-uns d’entre eux que nous avions retournés et assemblés. Un grand silence régnait dans la cuisine.
    - Alors, comment s’est passée ta journée, chéri ? demanda ma mère pour entamer la conversation, tandis qu’elle nous servait de grosses portions de raviolis.
    - Très bien, répondit mon père entrant dans son jeu, le bureau est sympa et tout le monde est très accueillant.
    Il travaillait dans une boite qui fabriquait des robots de cuisine. Heureusement que son patron lui avait déjà proposé cette place avant l’incident : il n’avait alors eu qu’à accepter et à louer cette maison située en périphérie du centre-ville. Elle était plus petite et certainement moins confortable que la précédente, mais nous n’avions pas vraiment eu le choix.
    - Et toi, chérie ? poursuivit-il.
    - Bien également, j’ai déposé des C.V. un peu partout et j’ai déjà eu quelques réponses prometteuses.
    Bien sûr que les réponses étaient prometteuses ! Ma mère était informaticienne spécialisée dans la programmation, autant dire que le boulot ne manquait pas.
    - Tant mieux, alors.
    Je voyais la suite arriver aussi clairement que si j’avais lu dans leurs pensées.
    - Et toi, Emily ? Ta nouvelle école ?
    - Super, mentis-je, le nez dans mon assiette.
    - Et… tu t’es fait de nouvelles amies ? s’obstina ma mère.
    Elle ne lâche donc jamais l’affaire !
    - Tu sais, j’ai eu beaucoup de travail et je n’ai pas vraiment eu le temps de parler à quelqu’un.
    Ni l’envie…
    - Ah, d’accord.
    Enfin !
    - Emily, poursuivit mon père sur un ton sérieux, nous nous inquiétons, ta mère et moi. Tu sembles… étrange ces derniers temps : tu manges moins, tu dors moins, tu ne parles presque plus… S’il s’est passé quelque chose, tu peux nous en parler.
    Quelle manière subtile d’aborder le sujet !
    Je levai la tête et, pour la première fois depuis longtemps, je plongeai mon regard dans ses yeux marrons, comme les miens. Il avait vraiment l’air soucieux. D’ailleurs, il me sembla que sa masse de cheveux poivre et sel avait diminué. Il dû deviner que je mentais aussi facilement que si je le lui avais dit :
    - Mais il ne s’est rien passé. Je suis un peu stressée, c’est tout.
    J’eus un pincement au cœur devant leur expression, parfait mélange d’inquiétude et de tristesse. A cet instant, j’eus envie de les prendre dans mes bras et de tout leur dire. Tout. Mais j’en étais incapable.
    De retour dans ma chambre, je m’empressai d’ajouter à mes maigres bagages une photo de nous trois, prise avant l’incident, témoignage d’une époque qui, bientôt, prendrait fin.
    
*

    Dehors, il faisait nuit noire. L’horloge de mon téléphone indiquait 1h37. A pas de loup, je descendis les escaliers en évitant les endroits grinçants, que j’avais pris soin de repérer au préalable.
    Une fois dans la cuisine, je pus circuler normalement : le carrelage était froid mais, lui au moins, ne grinçait pas. J’entrepris alors de dévaliser les étagères. Nous n’avions malheureusement pas eu le temps de faire des courses depuis notre arrivée, mais je trouvai tout de même deux ou trois boites de biscuits qui feraient l’affaire pour quelques jours, au vu de mon maigre appétit. Mon argent de poche servirait pour la suite. Après, je ne savais pas encore… Je pris également deux bouteilles d’eau que je remplirais où je pourrais. Voilà, cette fois j’étais prête.
    Je remontai dans ma chambre tout aussi précautionneusement, mais apparemment pas assez. J’avais à peine eu le temps de poser mes trouvailles au sol qu’une voix m’interpella :
    - Emily ? Que fais-tu debout à cette heure ?
    C’était ma mère, elle aussi souffrait d’insomnies ces derniers temps. Je me plantai devant la nourriture afin de la lui dissimuler et répondis maladroitement :
    - J’ai du mal à dormir, alors je me suis levée pour… prendre un livre dans l’une des caisses !
    Et le trophée du mensonge revient à…
    - D’accord, dit-elle d’un air suspicieux, mais ne fais pas trop de bruit ; ton père dort, lui.
    Elle referma la porte derrière elle et je respirai enfin.
    Pourvu qu’elle n’ait rien vu !
    Je ramassai les biscuits et les bouteilles et les fourrai dans mon sac avec le reste. Après avoir fermé tant bien que mal la fermeture éclair, j’éteignis les lumières et me recouchai. Il fallait que je dorme cette fois, car demain promettait d’être une longue et dure journée.
    
*

    J’attendis la sonnerie de mon réveil pour me lever. Eh non, je n’avais pas pu fermer l’œil, encore une fois. Je m’habillai avec tout l’entrain dont j’étais capable (c’est-à-dire pas beaucoup), puis descendis les marches, mon sac pesant sur le dos. M’attendant à trouver une maison vide, mes parents vaquant à leurs occupations, je m’apprêtais à sortir directement sans avaler quoi que ce soit que, de toute façon, j’étais sûre de vomir à un moment ou un autre de la journée. Seulement, il n’en fut pas ainsi.
    Lorsque j’arrivai au bas de l’escalier, ils m’attendaient tous les deux, habillés pour sortir, arborant un demi-sourire satisfait. Ils me regardaient comme s’ils avaient trouvé la solution à tous mes problèmes. J’osai à peine poser la question tant j’appréhendais la réponse :
    - Qu’est-ce que vous faites là ? Papa, dis-je me tournant vers lui (et vu mon niveau en mensonge, un brin de panique devait transparaitre dans ma voix), tu ne devrais pas être au bureau à cette heure ?
    - Si, répondit-il calmement, mais tu semblais particulièrement tourmentée hier, alors ta mère et moi avons décidé de t’accompagner à l’école aujourd’hui. Tu comprends : il nous coute de te laisser seule en ville en te sachant dans cet état. De plus, cela nous fera un moment à nous trois où nous pourrons discuter.
    Non mais je rêve !
    C’était à peine croyable. Pourquoi avaient-ils toujours les mauvaises idées au mauvais moment ? A croire qu’ils savaient ce que j’avais l’intention de faire ! Un instant, je crus que j’allais exploser : tenaient-ils réellement à la vie pour imaginer des plans pareils ? Ne pouvaient-ils pas me laisser arranger la situation tranquillement, une bonne fois pour toute ?
    Mais je me ravisai. En fait, c’était ma faute : il fallait que je joue mieux la comédie. Après tant d’années, j’aurais dû apprendre pourtant.
    J’essayai de trouver une ruse pour les faire changer d’avis, mais il suffisait de les regarder pour comprendre qu’ils étaient décidés, décidés et déterminés. Je n’eus d’autre choix que la résignation :
    - Super idée. On y va alors ?
    Ma mère ouvrit des yeux ronds.
    - Tu ne déjeunes pas ?
    Ah oui, de ça non plus ils ne sont pas au courant…
    - Ben… j’ai pas très faim, mentis-je, et je veux arriver plus tôt pour trouver mon local.
    Je ne sais même pas par quel cours la journée est censée commencer…
    Finalement, ils acceptèrent l’idée que j’aille à l’école le ventre vide et nous pûmes partir. Je voulais en finir au plus vite avec cette angoisse supplémentaire. Quelle ironie, n’empêche. La plupart des ados refusent d’être conduits à l’école par leurs parents de peur qu’on les voie avec eux. Moi, c’était une seule personne que je redoutais, mais pas des moindre.
    En montant dans la voiture, je pensai à tout ce qui pourrait arriver s’Il me trouvait avec eux. Non seulement ce petit trajet mettait mon projet de fugue en péril, mais il mettait aussi ma famille plus en danger que jamais. Je passai rapidement en revue toutes les places et grandes rues que nous allions traverser, autant d’endroits où Il nous repérerait facilement. Je conservais tout de même un espoir : s’Il ne s’en était pas encore pris à eux, c’était peut-être qu’Il n’avait pas l’intention de le faire, pas comme ça du moins.
    - Alors, ma puce, tu as quelque chose à nous dire ? demanda ma mère en me regardant dans le rétroviseur.
    Ah oui c’est vrai… la fameuse discussion !
    Avec toutes ces inquiétudes, je l’avais presque oubliée.
    - Non pas vraiment, dis-je sur le ton le plus naturel possible (et donc pas très naturel).
    Elle se mordit la lèvre. Cette fois pourtant, elle était déterminée à me faire parler. Moi, je ne lui prêtais pas une grande attention, occupée comme j’étais à scruter l’extérieur d’un air que je voulais indifférent.
    - Ecoute, Emily, poursuivit-elle (et je sentais qu’elle était au bout du rouleau), tu nous caches quelque chose. Ce n’est plus la peine de mentir : nous le savons ! Et je pense que nous avons le droit de savoir ce qui te tourmente, de savoir pourquoi tu n’es plus comme avant, de connaître la raison pour laquelle nous avons dû déménager. Tu ne crois pas ?
    Elle s’était efforcée de parler sur un ton calme et posé, mais je savais bien que son inquiétude se muait en agacement devant mon mutisme. Car je ne dis rien. Pas un mot. Elle avait raison : ça ne servait plus à rien de mentir, mais je ne pouvais pas leur dire la vérité non plus. D’où mon silence.
    Ma mère m’observait toujours dans le rétroviseur, tandis que mon père me jetait un regard dès que sa conduite lui en donnait l’occasion. Je fixais la fenêtre, imperturbable. Soudain, la voiture s’arrêta. Nous étions devant l’école. Soulagée, je saisis la poignée, mais la voix de mon père m’arrêta et je sursautai :
    - Emily ! Tu ne sortiras pas d’ici tant que tu ne nous auras pas tout raconté ! C’est clair ? Nous sommes tes parents et tu nous dois la vérité !
    Loin de m’impressionner, ces paroles me prouvèrent à quel point mon père aussi se faisait du mauvais sang, lui si serein d’habitude.
    - Enfin ! s’énerva-t-il. Réponds au moins quand on te parle !
    Je baissai les yeux sur ma main, toujours agrippée à la poignée, et inspirai un grand coup. Je ne pouvais pas les laisser comme ça, il fallait leur dire quelque chose. A présent, ils ne me regardaient plus à travers le rétroviseur, mais ils s’étaient retournés vers la plage arrière, de manière à me faire face. Je plongeai mon regard dans les leurs.
    - Je vous demande juste de me faire confiance, commençai-je et ma voix s’étrangla un peu dans ma gorge pour la suite. Tout cela dépasse de loin ce que vous pouvez concevoir et il vaut mieux que vous restiez dans l’ignorance. Juste, s’il-vous-plait, faites-moi confiance et soyez sûrs que, quoi que je fasse, j’agirai pour le mieux.
    Incapable de poursuivre cette conversation tendue, j’attrapai à nouveau la poignée et sortis. Ils ne m’en empêchèrent pas cette fois, sans doute trop surpris d’avoir entendu quelque chose de vrai sortir de ma bouche.
    Je m’arrêtai à quelques pas du portail et regardai vers la voiture. Peut-être me restait-il une chance de mettre mon plan à exécution ? Mais ils restèrent là. Ils attendraient sans doute la sonnerie pour partir. Résignée, je passai alors les portes de l’école avec un sac à dos rempli de tout, sauf de livres scolaires. Le cœur lourd, j’abandonnai la vue du véhicule pour me réfugier dans les couloirs, ne doutant pas que je les avais vus pour la dernière fois. Evidemment, ils m’attendraient à la sortie, mais ils ne m’y trouveraient pas. Peu importait quand et comment, je trouverais un moyen de fuir et, si je n’y parvenais pas, Il ne se ferait probablement pas prier pour agir. Un papillon de sang était toujours un mauvais présage, mais cette fois Il ne m’y prendrait pas. A cet instant, je ne pouvais rien faire d’autre que ce qu’Il attendait de moi : aller en cours et réfléchir. Cependant, j’étais plus déterminée que jamais à sauver ma famille, la seule que j’avais.
    

Texte publié par LizD, 8 juillet 2020 à 10h59
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