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Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1
Mon pied se posa sur la première marche du perron. Au-dessus de la lourde porte de bois, je pus lire l’inscription à moitié effacée : « Institut Saint-Barthélemy, Ville-Prés ». Je m’arrêtai un instant pour contempler la haute façade de pierres grises, comme le ciel. Je repris ma marche. Une nouvelle ville, une nouvelle école : un recommencement. À l’intérieur, de longs couloirs longés de portes à distance régulière : l’une d’elle, à double battant, me faisait face. Elle donnait sur une vaste cour où des visages étrangers parlaient et riaient en attendant la sonnerie.
    Une école, quoi…
    C’est incroyable comme ce genre de décor peut vous sembler à la fois inconnu et familier lorsqu’on a seize ans.
     Je suivis les flèches jusqu’au bureau de la directrice, une femme courte sur pattes à la chevelure grise volumineuse et au sourire accueillant. Je me présentai brièvement, puis elle commença à parler, mais je ne l’écoutais que d’une oreille, perdue comme je l’étais dans mes pensées.
    - Tout a l’air en ordre, Mlle Mannard, je vous souhaite bon courage : ce n’est pas facile de changer d’école en cours d’année… Je vois que vous fréquentiez le collège Saint-Domingue, à Bruxelles. Vous avez déménagé ?
    - Oui.
    Elle fut sans doute rebutée par mon manque de loquacité car elle me tendit mon horaire avec un sourire crispé en concluant :
    - Eh bien, dans ce cas, à bientôt Mlle Mannard.
    Quel nom pourri, quand même…
    Je consultai mon horaire tout en déambulant dans les couloirs : aucune envie de me retrouver seule au milieu d’une foule d’yeux scrutateurs. Voyons : lundi, première heure… Mathématiques.
    Super… Plus qu’à trouver la classe maintenant.
     C’était la première fois que je changeais d’école. Cependant, je ne me demandais pas quels genres de profs j’allais avoir, quels nouveaux amis j’allais me faire… Tout ce que je voulais, c’était m’enfuir loin d’ici, m’éloigner de cet endroit, et même de toute forme de civilisation. Je marchais, la peur au ventre, me demandant quand ce que je redoutais le plus arriverait, quand Il arriverait. Car Il viendrait, tôt ou tard, cela ne faisait aucun doute.
     Salle 201A, j’avais trouvé.
     A cet instant, la sonnerie retentit. La prof arriva la première, d’un tout petit pas à cause de sa jupe-crayon trop serrée, tenue qui contrastait avec son jeune âge. En me voyant, elle s’exclama :
    - Bonjour ! Tu es la nouvelle élève ?
    Non, mais puisque je suis là…
    - On m’a prévenue de ton arrivée. Entre, je vais déjà te donner le cours. Tu as tes livres ?
    J’acquiesçai et la suivis dans la salle de cours.
    - Il y a deux bancs libres : un au premier rang et un au dernier. J’imagine que tu préfères le dernier…
    Bien, on devient perspicace…
    Je pris place et elle m’apporta des photocopies. Elle m’expliqua brièvement la matière tandis que les autres entraient. Je les comptai automatiquement : 17, 18…25. Autant de personnes en danger s’Il me retrouvait, ce qui ne tarderait pas à arriver. Je levai les yeux vers la prof. Quel était son nom déjà ? Aucune idée. Elle me parlait toujours.
    Tout le monde est-il aussi bavard ici ?
    Enfin, tous les élèves furent installés et elle rejoignit son bureau pour commencer le cours. Je posai mon sac sur la chaise d’à côté pour m’assurer qu’aucune bonne âme ne décide de venir m’aider : hors de question d’établir le moindre contact. Je m’apprêtais à passer enfin une heure de tranquillité lorsque je croisai le regard de la prof. Je sentis immédiatement le danger : elle n’allait tout de même pas faire ça !
    - Bon les amis, aujourd’hui nous accueillons une nouvelle élève : Emily.
    Et si, elle le fait !
    Tous les regards convergèrent vers moi et je les évitai stratégiquement. Là, c’était clair : j’aurais voulu me trouver loin, très loin d’ici ! Ils me trouvaient peut-être bizarre… Non, c’était sûr, ils me trouvaient bizarre.
    S’ils savaient à quel point…
    - J’espère que vous lui ferez un bon accueil, poursuivit-elle, et que vous l’aiderez pour les cours. Maintenant, prenez les exercices d’hier sur les fonctions…
    Nous commençâmes à travailler et je fus enfin en paix, ce qui me laissait le temps de réfléchir à ma situation. Je ne pouvais pas partir. Pas maintenant. Pas comme ça. Et pourtant… Et pourtant, je ne pouvais pas me permettre de rester, d’attendre que Ça arrive, d’essayer de vivre normalement. Je n’en avais pas le droit car, plus que ma simple vie, c’était à présent celles de toutes les personnes qui m’approchaient qui étaient en jeu.
    Je notai rapidement la solution de l’exercice que Mme Rossetti (j’avais relu son nom sur mon horaire) avait écrite au tableau et tentai de penser à autre chose. J’entamai alors le petit jeu que je m’étais inventé pour me distraire, quelques années auparavant. Je fermai les yeux et me concentrai un instant afin de ressentir les énergies présentes dans la classe. L’énergie, cette puissance que nous possédons tous sans le savoir, produite par chacune de nos cellules ; l’énergie grouillant dans tous les corps, vivants ou non ; l’énergie solaire, motrice, cinétique, potentielle… C’était au cours de sciences que j’avais appris tout ça, dans mon ancienne école. La physique avait alors été la seule matière pour laquelle j’avais manifesté quelque intérêt, contrairement aux autres. Pour eux, l’énergie n’était qu’une notion abstraite ; pour moi, c’était une réalité, c’était ma réalité.
     Lorsque j’ouvris les yeux, tout avait changé : les choses ne m’apparaissaient plus comme des corps solides et immuables, mais comme des amas d’un fluide vibrant et lumineux. Je ne voyais plus l’apparence des choses, mais leur énergie. Chaque corps, chaque particule en possède : les objets, l’air… et même les humains. La classe était donc devenue pour moi un grand tableau éblouissant, un monde de lumière : c’était magnifique.
     Je faisais cette expérience à chaque fois que l’angoisse m’étreignait et, à chaque fois, je me sentais mieux. C’était comme si la lumière, l’énergie, me rassurait : je m’y sentais chez moi.
     Mon plaisir fut cependant de courte durée car ma vue normale ne tarda pas à revenir et, avec elle, toutes mes craintes.
     Le reste de la journée se passa ainsi : je me fis la plus discrète possible tout en ressassant les mêmes idées noires. Je n’étais pas vraiment d’humeur à suivre les cours.
     A la sortie, je fis de mon mieux pour me fondre dans la foule et pressai le pas pour rejoindre la maison. Je marchais dans l’ombre, évitant comme de coutume les endroits peuplés. J’avais déjà repéré le chemin idéal à l’aller : je parcourais des ruelles sales et étroites, que même les rats semblaient avoir oubliées. J’avais donc prévu d’en faire mon habitude. Très mauvaise idée, trop prévisible peut-être. En tout cas, c’est en tournant au coin de l’une de ces ruelles que je le vis, sur un mur à moitié effondré : un graffiti couleur rouge sang. Il n’était pas comme les autres. La peinture était fraîche.
    Je m’approchai avec méfiance. Il n’était sûrement pas loin, guettant ma réaction, et Il n’allait pas être déçu. Au bas du mur, dans une flaque écarlate, gisait la dépouille d’un chat errant et, avec ce sang, Il avait tracé les contours de ce qui ressemblait à un papillon… mort, les ailes déchiquetées.
    Je savais pertinemment ce que cela signifiait : ce n’était pas la première fois que je voyais ce symbole. Cependant, je ne pus retenir mes larmes de couler et, tout en me plaquant la main sur la bouche pour ne pas crier, je courus aussi vite que je pus jusque chez moi et m’enfermai à clé, sachant très bien qu’une ombre menaçante m’avait suivie.
    Je fermai la porte de ma chambre à double tour et tirai les rideaux. Dans la semi-obscurité, je laissai enfin libre cours à mes sanglots. Ce que jusqu’à présent je n’avais considéré que comme une idée cauchemardesque, une crainte abstraite, venait de se révéler plus réel que jamais. Il était là, Il savait où je me trouvais à chaque instant : Il était libre d’agir quand Il le voulait. Voilà ce que signifiait son message.
    Mais que fera-t-Il ?
    S’Il avait voulu me tuer, Il l’aurait fait depuis longtemps. Et pourtant je ne comptais plus les fois où j’avais cru ma dernière heure arrivée. Cependant, quoi qu’il me veuille, j’étais prête. Il pouvait bien venir, j’étais seule à la maison. S’Il voulait ma tête, Il n’avait qu’à la prendre et mettre fin à ce cauchemar ! Au moins mes parents seraient-ils en sécurité…
    Mais Il ne vint pas. J’attendis longtemps pourtant, seule dans le noir, si bien que je commençais à me demander si j’avais réellement vu ce que j’avais cru voir. C’était incroyable, la facilité avec laquelle Il jouait avec mon esprit. Certes, j’étais bizarre, mais pas encore folle et j’étais certaine d’avoir ressenti sa présence dans cette ruelle sinistre. Donc je n’avais pas rêvé, Il était bien là et semblait avoir décidé de s’amuser encore un peu à mes dépends.
    Mais qui est cet homme ?
    Enfin, si on pouvait le qualifier ainsi. Cette ombre qui me suivait depuis mon enfance, qui était-ce ? Et que me voulait-Il ? Je ne pouvais compter sur personne pour m’aider ne serait-ce qu’à répondre à ces questions. J’étais seule face à lui, impuissante. Pourtant, Il avait attendu. Il me traquait depuis longtemps. A chaque fois que je sortais de chez moi, à Bruxelles, Il avait été là. Cependant, Il n’avait jamais su où j’habitais, ni même mon identité… jusqu’au fameux incident.
    Il est évident que quelqu’un comme moi se doit de la jouer discrète, d’éviter d’afficher sa différence aux yeux du monde. Je n’avais donc jamais eu l’occasion d’exercer mon « talent », ni d’apprendre à le contrôler. L’énergie… Si seulement je n’avais été capable que de l’admirer. En effet, ce qui devait arriver était arrivé il y avait un mois de cela, dans mon ancienne école.
    Un ami avait voulu me dire un mot et, comme j’étais de dos, il m’avait légèrement tapoté l’épaule. J’avais très nerveuse à cette période-là car Il s’était énormément manifesté, plus que de coutume. Ce qui expliquait la peur que j’avais ressentie à ce moment et le réflexe peu banal que j’avais eu… bref, mon ami s’était retrouvé propulsé au sol, accompagné par une bonne partie de l’ameublement. Heureusement, il n’avait pas été blessé, mais en plus des regards horrifiés de mes camarades, cela m’avait valu une parution de l’affaire dans les journaux. C’est pourquoi mes parents avaient préféré déménager. J’imagine qu’il ne Lui avait pas fallu beaucoup de temps pour faire le rapprochement…
    Mes larmes avaient séché depuis bien longtemps lorsqu’un son m’alerta. Quelqu’un était entré dans la maison. J’entendais le bruit de ses pas. Je pris mon courage à deux mains et descendis les escaliers. Dans le hall d’entrée, je tombai nez à nez avec un visage familier, encadré par de longs cheveux d’ébène : ma mère. Il y avait encore du bruit à l’intérieur, vers le salon, ce devait être mon père. Je poussai un soupir de soulagement : Il ne s’en était pas pris à eux.
    - Que se passe-t-il ? demanda maman. Ça s’est mal passé à l’école ?
    Elle avait cette expression inquiète qui ne la quittait plus depuis l’incident.
    - Non, mentis-je, c’est juste que vous m’avez fait peur.
    - Ah, fit-elle.
    Je ne savais pas mentir.
    - Désolée, nous te préviendrons la prochaine fois…
    S’il y en a une…
    Je hochai de la tête en évitant son regard, puis je remontai rapidement les escaliers.
    - Mais… Et l’école ? Ça s’est bien passé ? me lança-t-elle comme pour me retenir.
    - Pas le temps, criai-je du haut des marches, j’ai du retard à rattraper !
    En refermant la porte, je parvenais parfaitement à imaginer la mine déçue qu’elle devait avoir : encore une tentative de communication soldée par un échec. Mais cela valait mieux pour elle, et pour mon père aussi. Je ne leur avais jamais parlé de ma différence et encore moins de Lui. Comment auraient-ils pu comprendre ? Je n’y parvenais déjà pas moi-même… Evidemment, ils se posaient énormément de questions depuis l’incident, mais ils n’avaient jamais abordé le sujet de front. Peut-être avaient-ils peur de la réalité ? En tout cas, depuis un mois, rien n’était plus pareil entre nous. Un mur de secrets s’était dressé. Pour moi, il avait toujours été là, mais eux venaient tout juste de découvrir son existence. C’était sans doute mieux ainsi. Il fallait que je m’éloigne. J’étais un poids pour eux, je l’avais toujours été, et voilà que je mettais leurs vies en danger.
    C’est décidé : je vais partir.
    

Texte publié par LizD, 6 juillet 2020 à 19h01
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