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Tome 1, Chapitre 27 « Divinatio » Tome 1, Chapitre 27
Tout cela s’était terminé trop vite, et Sanne avait un mauvais pressentiment.
    
    La paume de l’homme qui l’avait amenée jusqu’ici se referma sur son épaule et l’incita à se lever. Duke fut contraint d’en faire de même. Lui non plus n’avait pas l’air de comprendre ce revirement.
    
    Enfin, le danger immédiat était écarté. Sanne essayait de s’en persuader, même si son palpitant cognait contre ses côtes. De retour à la cellule, elle réussirait à se calmer. Pourvu qu’on les enferme ensemble, comme la première fois… elle ne supporterait pas d’être livrée à elle-même. Séparée de lui.
    
    Ils passèrent dans le couloir de bois ciré, puis retournèrent au bain désinfectant du lino blanc. Telles des sentinelles, les portes menant aux chambres de la mort, dotées chacune d’une vitre à hauteur de poitrine qui ne laissaient voir que du noir, les veillaient durant leur avancée. Il y en avait beaucoup trop, c’était aberrant. Les soldats blancs, anonymes et malveillants, les fixaient en les dépassant. Certains menaient des condamnés à la tête baissée, des êtres pas plus réactifs que des poupées de son, vers leur destin. Sanne entendit deux fois, dans son dos, des portes s’ouvrir et se refermer. Un frisson remonta son échine. Cet endroit la mettait dans tous ses états. Duke s’était raidi aussi.
    
    C’était peut-être à cause du rythme interne de la femme et de l’homme en blanc qui les tenaient. Leur myocarde, le sang dans leurs veines et artères, le cliquettement des organes et les petits courants électriques dans leurs muscles s’étaient accélérés.
    
    — Ici, indiqua la New Light.
    
    Le groupe s’arrêta.
    
    Les Chasseurs dardaient des regards en tous sens. Sanne commençait à se dire que leur situation était celle d’animaux pris dans les filets d’un piège, et ça n’était pas bon du tout.
    
    Pourquoi cet arrêt ? Comme si elle avait lu dans ses pensées, la vieille femme se posta devant eux et leur dit :
    
    — Il me semble vous l’avoir répété à de nombreuses reprises. Nous ne plaisantons pas avec la santé.
    
    Elle se détourna, sortit quelque chose de sa poche pour débloquer la porte la plus proche, qui révéla une cabine.
    
    L’unique loupiote au plafond s’alluma, sa lumière souple et ronde. Sur un des murs blancs, luisants, on avait absurdement accroché un tableau représentant la mer et une langue de sable. De l’autre côté, un cadre de photos mièvres : couchers de soleil, fleurs accrochant la rosée.
    
    Au centre de la cabine, un siège de dentiste en cuir synthétique couleur crème, à l’aspect confortable.
    
    — Cette cabine fera l’affaire. Elle n’a pas servi depuis plusieurs jours et je ne veux pas qu’elle s’encrasse. Vous, Mr Jenkins.
    
    Elle tendit impérieusement le bras vers lui. L’employée qui le tenait hésita un instant. Sanne percevait son dilemme intérieur ; mais la femme prit la décision d’obéir et poussa Duke vers la cabine d’euthanasie.
    
    — Attendez ! Non ! Vous pouvez pas faire ça, protestait-il.
    
    — Oh, si. Nous avons les mesures nécessaires pour vous dispenser une dose suffisante de calmants et vous endormir. Cela vous épargnera de souffrir consciemment le cyanure d’hydrogène.
    
    Sanne était sous le choc. Elle avait peine à croire que ce qui se déroulait là, sous ses yeux, était la réalité. Une main différente se posa sur son autre épaule. La New Light était maintenant derrière elle et ses doigts de sorcière lui comprimaient la peau. Sa bouche était trop près de son oreille ; Sanne dut serrer les dents pour ne pas se plaindre de la douleur provoquée par ses mots lâchés dans un murmure.
    
    — Ne sous-estimez pas votre responsabilité dans ce qu’il va se passer. C’est vous qui avez dénoncé votre ami.
    
    — Mais je…
    
    Le choc avait gelé son corps et son cerveau. Duke se débattait. Les travailleurs en blanc s’étaient mis à deux pour le maîtriser. Il n’était pas en mauvaise forme physique, mais une chape de plomb était descendue sur lui aussi. Il était perdu, hagard. Sanne n’arrivait pas à décoller ses yeux de son visage pâle.
    
    Brutalement, ils installèrent le jeune homme sur le siège et fixèrent des sangles autour de son cou, de ses bras et jambes.
    
    — Je sais que vous êtes une Transformée, susurra la New Light en enfonçant davantage ses doigts dans la clavicule de sa proie. J’ai vu votre manège, à tous les deux. Il vous a communiqué quelque chose. Je ne sais pas par quel biais – l’ouïe ? vous avez parlé de l’ouïe – mais il vous a transmis une information.
    
    Duke s’était réveillé de cet engourdissement qui l’avait amolli suffisamment pour qu’on le place dans le siège. Trop tard, il était sanglé. En sueur, la bouche entrouverte, il leva des yeux paniqués vers Sanne qui était pétrifiée par les mots empoisonnés de la New Light.
    
    — Sortez-moi de là, beugla le Chasseur, submergé de colère. Allez ! Vous avez pas le droit de faire ça !
    
    — J’ai tous les droits.
    
    Duke était rouge de haine, les muscles du coup tendus, le cuir des sangles mordant sa peau. Sanne ne pouvait toujours pas bouger. Elle était aussi incapable de pleurer. Tout ce qui lui restait, c’était l’horreur.
    
    — Détachez-moi ! rugissait Duke avec l’énergie du désespoir, ses poignets tirant et s’irritant contre les sangles.
    
    — C’est elle ou vous, Mr Jenkins. Que préférez-vous ?
    
     Sanne eut un haut-le-corps et pressa sa main contre sa bouche.
    
    — Ce que je pense, tonnait Duke, c’est que vous êtes tous tarés. Vous êtes tous des tarés.
    
    — Certainement. Mais que préférez-vous ?
    
     Sans répondre, il tira comme un fou sur ses liens, bien décidé à ne pas se laisser anéantir comme ça. Sanne aurait voulu se précipiter pour l’aider à se défaire de ses entraves et l’emmener loin d’ici. Le sortir de ce cauchemar tout blanc.
    
    — Mr Jenkins… ne soyez pas si furieux. Je vous ai laissé le choix. Si vous ne voulez pas mourir aujourd’hui, il suffit de laisser la place à Ms Martin.
    
    Sanne inspira de grandes goulées erratiques de cet air infecté, la main toujours devant la bouche, humide de salive maintenant. Ses poumons se soulevaient avec épouvante comme s’ils craignaient de ne plus jamais respirer.
    
    Duke ne faisait plus un bruit. Que pensait-il ? Réfléchissait-il à la proposition de la New Light ? Sanne sut à ce moment qu’elle serait prête à tout pour le sacrifier et rester en vie. Et lui ? Elle puisa la force nécessaire pour planter ses yeux dans les siens. Duke la regarda, et ce regard dura des heures.
    
    Le Chasseur avait une expression perplexe. Il plissa les paupières, sa bouche se tordit. Il semblait chercher ses mots. Que voulait-il dire ?
    
    Ce fut de l’air qui passa entre ses lèvres, simplement de l’air. Il faisait une drôle de grimace qui ressemblait péniblement à un sourire. Il relâcha ses muscles et retomba dans le siège. Les yeux au plafond. Vides. La New Light secoua durement sa prisonnière et articula de nouveau à son oreille, des mots que Duke, lui aussi, devait saisir.
    
    — Vous allez le regarder mourir. Ne vous inquiétez pas, il ne souffrira pas. Le processus est très rapide, très humain, ajouta-t-elle avec une sorte de cruauté civilisée.
    
    Sanne n’écoutait pas vraiment. Les préparatifs étaient terminés. Duke ne faisait plus un bruit. Elle tendait l’oreille pour saisir une dernière fois la rumeur de son corps ; elle trouva une mélodie douce et concentrée sur elle-même, son propre déroulement. C’était un morceau triste. Mélancolique. La continuité d’une chose si délicate, sur le point de mourir.
    
    Et Sanne se répétait : Je suis responsable. Je suis responsable.
    
    Je suis responsable...

Texte publié par Jamreo, 24 décembre 2019 à 10h40
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