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Tome 1, Chapitre 26 « Nocentia » Tome 1, Chapitre 26
Duke n’avait pas eu le temps de reprendre ses explications. Quelque part dans le bâtiment, on avait commencé de remuer, et des pas s’étaient dirigés vers eux. Dès lors ils avaient attendu, à quelques centimètres l’un de l’autre, leurs deux respirations calées sur un même rythme d’incertitude.
    
    La porte s’ouvrit sur une vieille en habit noir et deux personnes en blanc qui puaient le désinfectant. L’espace d’une seconde, rien ne se passa. La femme posait sur Sanne et Duke un regard placide, pas même sévère, mais la pression que Sanne ressentit dans les entrailles la fit instantanément la détester. Ce devait être une New Light.
    
    — Levez-vous, je vous prie, demanda cette dernière sans brusquerie.
    
    Duke lâcha un reniflement. Il allait rétorquer lorsque la femme à gauche de la New Light fit un geste agressif à son attention. Il serra les mâchoires, les yeux encombrés d’orage.
    
    — Allez, indiqua la vieille à ses acolytes qui devaient être employés du centre.
    
    L’homme s’approcha de Sanne tandis que l’autre se chargeait de Duke. La Chasseuse se redécouvrit fragile comme une feuille de verre léger entre les paumes de son gardien – geôlier ? Bourreau ? On leur fit remonter un couloir si long et exigu qu’elle crut le voir se refermer sur eux. Ce fut interminable. Enfin, la New Light fit halte devant un panneau fermé, qu’elle débloqua pour révéler une volée de marches.
    
    Les murs étaient contaminés d’une lueur anormale. On aurait dit qu’une source invisible était nichée derrière leur paroi lisse, dans la matière. Le bleu effacé se déversait de manière homogène, à la fois discret et oppressant.
    
    Sanne réalisa qu’on les conduisait aux quartiers d’euthanasie, parce qu’une odeur pharmaceutique plus prononcée descendait vers eux et lui filait l’envie de cracher ses poumons. Elle tenta de se raisonner. On ne pouvait pas les exécuter tout de suite. On voudrait d’abord les interroger, sûrement ?
    
    En haut, on les poussa le long d’un deuxième corridor. Les portes automatiques étaient solidement closes. Quelques individus tout de blanc vêtus les dépassaient sans un mot, mais leur regard était lourd à porter.
    
    L’esprit de Sanne lui jouait des tours. Surgis de son imagination, des voix étouffées et des gémissements faisaient vibrer ses tympans, comme sortis de cratères profonds. Les accents de détresse et la terreur en étaient si distendus et dénaturés qu’ils prenaient l’apparence de rires et de moqueries ravies, c’était un public sonore de monstres impalpables, railleurs et désespérés, qui la suivait dans les sillons de la mort.
    
    Pas la mort, non, se força-t-elle à penser. Pas encore. Elle vida son esprit et se concentra sur le son feutré de ses pas. Le concert tragi-comique disparut.
    
    La compagnie silencieuse tourna à gauche. Ici, il y avait de la moquette et, en-dessous, du bois ciré. La senteur médicamenteuse se dissipa au profit d’un effluve résineux pas déplaisant.
    
    On voulait mettre leur résistance à l’épreuve, les torturer par l’angoisse, mais l’heure de leur mort n’était pas encore arrivée. Le soulagement confiant de Duke derrière elle l’atteignit comme une vague d’énergie positive. Respiration apaisée, égrenage régulier dans la poitrine.
    
    On les arrêta dans une salle aux fenêtres dotées de verres noirs.
    
    — Asseyez-vous, je vous prie.
    
    Les employés du centre lâchèrent Duke et Sanne, qui attendirent sans bouger la suite des événements. Allait-on les menotter ou les attacher ? Mais la vieille, postée en bout de la table qui constituait le seul mobilier, leur désignait patiemment deux chaises. Le bruit de la porte qui se scellait à nouveau derrière eux leur donna la certitude de ne pas pouvoir s’échapper, quand bien même ils avaient les mains libres. Sur ce coup-là, Sanne s’en remettait à son coéquipier. Il lui avait fait des promesses de libération dans la cellule. C’était qu’il avait encore plus d’un tour dans son sac. Pas vrai ? Elle s’assit et se ratatina sur son siège, s’astreignant à garder les yeux levés vers le danger.
    
    — Je ne suis pas votre ennemie, commença la New Light en joignant les mains. Comprenez que j’ai des responsabilités et qu’il est de mon devoir de tout mettre en œuvre pour servir la ville. Savez-vous qui je suis ?
    
    Silence. Si les circonstances avaient été autres, Duke aurait balancé une remarque bien sentie, en aurait profité pour se ficher de sa poire. Sanne se sentit très triste. L’ancien Duke lui manquait… le Duke d’avant cette nuit qui avait été une erreur, celui d’avant Wyatt – un nom qui sonnait si faux qu’elle ne parvenait pas à l’utiliser. C’était drôle, et assez tragique, la façon dont on prenait pour acquises les choses qui faisaient partie intégrante de notre quotidien et de notre vie, jusqu’au moment où elles se réduisaient en fumée et nous filaient entre les doigts.
    
    — À vrai dire, mon nom importe peu, reprit la femme. Je travaille pour les New Lights et suis entre autres chargée de m’assurer que la population de Boston est saine. C’est avec la santé de la population que nous pourrons avancer. Vous savez peut-être que plusieurs de nos centres on fait l’objet d’attaques terroristes la nuit dernière. La situation a été maîtrisée mais nous avons tragiquement perdu une partie de nos éléments. Les terroristes ont payé le prix, beaucoup sont morts sur les lieux, d’autres ont été faits prisonniers. Deux ou trois seulement se sont échappés mais nous les traquons en ce moment-même. Ils nous permettront de remonter jusqu’à leurs complices restés en arrière.
    
    Silence. Son regard cherchait à les transpercer, à fouiller derrière les os, la chair et le sang pour révéler leurs secrets.
    
    Sanne se composa un masque qu’elle espérait serein. En vérité, elle venait d’apprendre ce que Duke n’avait pas pris le temps de lui expliquer. Embarrassée, elle se demanda si Blaster avait trempé dans ces histoires souterraines. Si elle était en danger. La dernière fois qu’elle l’avait vue, Sanne s’était montrée si dure.
    
    — La brigade de bioéthique dépêchée sur place pour désamorcer les actes de terreur a ensuite été contactée par une personne dont nous ignorons le nom…
    
    Les deux Chasseurs parvinrent à garder leur calme. Se pouvait-il que cette personne sans nom soit Donovan ?
    
    — Cette personne avait des renseignements intéressants à nous faire parvenir. Quand nous vous avons trouvée, vous ne sembliez pas aller bien, Ms… ?
    
    — Martin. Sonia Martin.
    
    L’autre haussa un sourcil mais ne posa pas plus de questions concernant son identité.
    
    — Que vous est-il arrivé, Ms Martin ? Vous êtes blessée, et on me dit que vous avez fait un malaise.
    
    Sanne s’humecta les lèvres et effleura le pansement que Duke lui avait fait plus tôt. Elle fit une moue neutre.
    
    — J’ai les nerfs fragiles en ce moment. Je suis surmenée. Je suis… tombée dans les escaliers.
    
    — Vous êtes… aussi tombé dans les escaliers, Mr…
    
    — Jenkins, prétendit Duke. Comment ça, tombé dans les escaliers ?
    
    — Je ne sais pas. Vous avez une marque suspecte au doigt. Je m’informe.
    
     De sa main saine, Duke recouvrit impulsivement la brûlure, ce qui n’échappa pas à son interlocutrice. Il se força à sourire.
    
    — Quoi, ça vous arrive jamais de vous brûler avec un rond de cigarette, pour le plaisir ? Cigarette à l’eucalyptus, c’est meilleur, précisa-t-il.
    
    —  Je dois vous confesser que non.
    
    — Moi non plus, en fait. C’est…
    
     Il haussa les épaules.
    
    — Hmm… peu importe. Ms Martin, réattaqua la New Light. Que faites-vous dans la vie ?
    
    Sanne avait réactivé sa capacité à mentir rapidement, en dépit de l’épuisement.
    
    — Je suis serveuse dans un restaurant. Enfin, un restaurant, un fast-food si vous voulez. Freedom Burgers, sur Ames Street. Vous comprenez pourquoi je craque ? On travaille jusque tard et le quartier est difficile. Vous devez le savoir aussi bien que moi.
    
    — Vous n’avez jamais songé à chercher un autre travail ?
    
    — J’y ai songé. Mais le travail, ça ne court pas les rues.
    
    Sourcils froncés, Duke acquiesça.
    
    — Hm. Je vois, concéda la New Light. Mais pourriez vous m’expliquer, Ms Martin, et vous Mr… Jenkins, n’est-ce pas ?
    
    Cela pourra se vérifier. Je disais, pourriez-vous m’expliquer ce que vous faisiez à cet endroit précis ? Qu’y avait-il dans cette remise de si important ? Derrière un champ protecteur de surcroît. Comment possédiez-vous le code ? Les locaux vous appartiennent-ils ?
    
    Silence. Sanne aurait pu dérouler un autre mensonge, non, des tas, mais c’était à Duke de prendre la parole. Si elle intervenait, cela créerait une brèche de vulnérabilité dans leurs barrières et la vieille ne manquerait pas de s’y engouffrer.
    
    — C’est à ma sœur, sortit le Chasseur d’une voix bourrue. J’allais chercher un peu d’argent de la famille dans le coffre fort. Y a rien de criminel à ça, si ?
    
    — Hm. Votre sœur, Ms…
    
    — Jenkins. Jenkins et Jenkins.
    
    Sanne dut réprimer un sourire nerveux.
    
    — Vous maintenez votre version, Mr Jenkins ? Et vous, Ms Martin, vous corroborez ?
    
    Sanne fit un geste et un bruit censés signifier qu’elle n’était pas vraiment au courant de la situation mais que, oui, c’était possible. Les yeux de la femme glissèrent sur elle comme sur une portion de vide et revinrent au Chasseur.
    L’essentiel était que leur fable ne prenne pas trop l’eau et les protège durant ce premier interrogatoire. Tant pis si elle s’effondrait ensuite ; et elle s’effondrerait. Ils auraient peut-être d’ici là trouvé le moyen de se faire la malle.
    
    — Je ne vous cache pas que c’est étrange. Des membres de la brigade sont restés sur place après que vous avez été transférés ici. Il y avait une clé dans votre poche, Mr Jenkins. Ce qu’a découvert la brigade derrière le champ ne ressemblait pas à un coffre fort. En fait, il s’agissait de fiches… identitaires, qui n’ont rien d’officiel. Elles émanent d’un organisme probablement suspect. Nos équipes continuent de les éplucher et de creuser la question. Nous saurons bientôt. J’ai une dernière question pour vous. Nous nous en tiendrons là pour le moment. Réfléchissez avant de mentir : avez-vous, oui ou non, été Transformés ?
    
    Silence. Son visage n’avait pas changé, neutre jusqu’à l’impossible. On aurait dit qu’elle demandait sans nécessairement chercher à savoir. Sanne avait envie de la frapper et de lui faire avaler ses dents.
    
    — Vous ne le pensez pas sérieusement ? s’offusqua-t-elle.
    
    Elle ne produisit certainement pas l’effet escompté avec son filet de voix.
    
    — Je peux demander à ce que votre dossier médical me soit communiqué. Je ne m’attends pas à ce que ce genre d’intervention y soit répertorié, mais si jamais il vous est arrivé, ne serait-ce qu’une fois, de recourir aux voies légales de la médecine pour traiter des troubles suspects, malaises, chutes d’énergie, pertes de contrôle, évanouissements impromptus… je le saurai. Il serait plus facile, non seulement pour moi, mais surtout pour vous, de me dire directement la vérité.
    
    Si elle se mettait en tête de chercher le dossier médical inexistant de Sonia Martin et de Jenkins-sans-prénom… de toute façon, quand elle en arriverait là, les deux Chasseurs seraient déjà loin. L’important, se répétait Sanne, était de ne pas se laisser intimider maintenant.
    
    — Et si on n’a rien à dire ? se défendit-elle. C’est du harcèlement. Je vous ai dit que j’étais exténuée et…
    
    — Je ne fais que mon travail. De plus, si vous vous montrez agressive, je suis en droit de demander à ce qu’on effectue des tests sur votre personne. Sur vous deux. Lorsqu’il s’agit de santé, nous sommes sérieux.
    
    Silence. Les périodes de ce vide trop sec et précis commençaient à ronger les nerfs de Sanne. Elle se disait que recevoir des chocs électriques dans le corps devait faire à peu près cet effet, à la fois brûlant et frigorifiant. Ni elle, ni Duke ne firent mine d’ouvrir la bouche.
    
    — Vraiment pas ? murmura la New Light. Dans ce cas.
    
    Elle fit un signe en direction des employés restés en retrait. Ces derniers passèrent derrière une porte qui se referma derrière eux.
    
    Sanne se sentait flancher. Le courant électrique forcissait dans ses muscles et, si cela ne se voyait pas, c’était un miracle. Elle coula un regard vers son coéquipier et ce qu’elle vit ne lui plut pas ; ce pli au front indiquait une inquiétude qu’il ne parvenait plus à maîtriser.
    
    Elle vit le moment précis où l’idée prit le dessus dans son esprit. Elle vit ses muscles se contracter avant même que ce soit vraiment le cas. Le Duke de son imagination avait un temps d’avance sur celui de la réalité. Sanne aurait voulu lui hurler de tenir sa langue, mais trop tard : ses lèvres me bougèrent presque pas, les mots quasi-inaudibles en tombèrent pour se dissoudre presque instantanément.
    
    — Accuse-moi. Accuse-moi, je te dis.
    
    L’accuser ? D’être un Transformé ? Espérait-il que l’accusation allait interrompre le rouage inéluctable des tests ? C’était peut-être un risque à prendre. S’il s’avérait que Duke avait subi une Transformation, si la New Light se concentrait là-dessus et déterminait par interrogatoire la nature des modifications…
    
    Les employés étaient de retour.
    
    — Arrêtez. Je vais vous le dire, crachota-t-elle. Lui, c’est un Transformé.
    
    Elle tendit un doigt tremblant vers Duke. La New Light haussa un sourcil. Geste de mépris, mais la révélation l’intéressait.
    
    — Sonia, qu’est-ce que tu dis ? grogna Duke. Elle ment.
    
    — Laissez-la continuer.
    
    — Je vous dis qu’elle ment.
    
    Il y avait quelque chose de terrible à entendre la détresse dans sa voix, cachée, mais décelable pour qui savait écouter. Impossible de déterminer s’il s’agissait d’une prestation ou d’une réelle angoisse.
    
    — Je ne mens pas. Il a été Transformé, il me l’a dit. Il y a plusieurs années. Je peux vous dire comment, il me l’a raconté aussi.
    
    Les muscles de Duke roulaient sous la peau de ses mâchoires, mais il ne rouspétait plus. Après avoir ordonné aux employés de ne pas approcher, la vieille posa ses paumes sur la table et se pencha en avant.
    
    — Allez-y, Ms Martin.
    
    — Je ne sais pas tout, balbutia-t-elle. Mais ils lui ont fait quelque chose aux oreilles. Il entend mieux qu’un renard. Il entend tout, je vous assure.
    
    — Une Transformation qui altère l’ouïe, donc. Quel organisme servez-vous, Mr Jenkins ?
    
    — Je te faisais confiance, marmonnait Duke, sans se tourner vers Sanne.
    
    — Mr Jenkins, je vous ai posé une question.
    
    Il la regarda un long moment. Il paraissait effrayé. Au fond, il devait calculer les mots qu’il serait bon de dire à ce moment précis pour tenir la menace des tests à l’écart.
    
    — J’ai peur, murmura-t-il. Je sais pas ce qu’ils vont me faire si je parle.
    
    La New Light se reversa lentement sur le dossier de sa chaise.
    
    — Vous êtes disposé à parler, à présent ?
    
    — Maintenant qu’elle m’a trahi, cracha-t-il.
    
    Elle les considéra. Un sourire dépourvu de joie étirait ses lèvres. Pourquoi ne reprenait-elle pas la parole ? C’était elle qui avait le plus parlé ; pourquoi se taisait-elle subitement, si près de son but – du moins le croyait-elle ?
    
    Sanne perçut comme au ralenti le geste de la main qu’elle adressa aux employés. Ça ressemblait à un salut discret, sans en être un. Son cœur se serra douloureusement.
    
    — Ce sera tout pour le moment, annonça la New Light en se levant. Nous reprendrons plus tard.

Texte publié par Jamreo, 13 octobre 2019 à 12h23
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