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Tome 1, Chapitre 24 « Fatum » Tome 1, Chapitre 24
Il plongea le bras dans le champ protecteur, qui s’écarta en vaguelettes depuis le point d’impact. Sans prendre le temps de saluer leur victoire, s’agrippant l’un à l’autre, ils s’engouffrèrent dans le passage créé.
    
    Ils s’immobilisèrent dans un autre couloir. De chaque côté, des portes fermées. On aurait dit la réplique cauchemardesque du couloir plus que banal qu’ils venaient de traverser, avant de s’engager dans le chemin bétonné. L’endroit était baigné de la même couleur faiblarde que le champ protecteur. La moquette sous leurs semelles était douce, mais d’une froideur telle qu’elle en traversait le caoutchouc et le cuir. Les murs, eux semblaient si décrépits, suintants d’humidité qu’on aurait dit ceux d’une baraque abandonnée. Un écho perpétuel hantait l’air, celui d’une aération lointaine peut-être.
    
    — Ça doit être là… si Don m’a pas raconté de conneries, dit Duke, incertain.
    
    De concert, ils se retournèrent vers l’obstacle qu’ils venaient de franchir. De ce côté-là, ce dernier était invisible, c’était comme si rien ne les séparait de la volée de marches.
    
    — Bon. Au boulot. Si on est au bon endroit, ce qu’on cherche devrait pas être loin.
    
    Le Chasseur entreprit d’ouvrir les portes une à une. Sanne ne voyait pas bien ce qu’il y avait à l’intérieur, car aussitôt il les refermait sèchement en marmonnant que ce n’était pas là. Donovan avait dû lui confier une description…
    
    À la cinquième porte, il hésita.
    
    Ce fut à ce moment qu’ils entendirent les sirènes de la brigade. Le bruit ne les avait pas quittés, pas vraiment, ils avaient pu en percevoir les échos alors qu’elles hantaient d’autres parties de la ville, mais il se faisait subitement plus fort. Duke ouvrit franchement la porte et s’engouffra dans la pièce ainsi révélée.
    
    — La brigade est bien énervée ce soir…
    
    — Euh… oui. Je sais pas ce qu’ils ont, commenta Duke.
    
    Il ne se passa pas deux minutes qu’un bruit différent le figea complètement. Des pas et des murmures, quelque part dans la bâtisse. Ils n’étaient pas seuls à l’intérieur. L’alarme s’était éteinte.
    
    La brigade était-elle entrée ? Mais qui avait bien pu la prévenir ?
    
    — Tu as laissé la porte ouverte ? demanda Sanne dans le parler.
    
    Il lui lança un regard troublé.
    
    — Je sais plus.
    
    — C’est trop risqué, décida Sanne. S’ils nous trouvent…
    
    — Non, on a nos chances, on a nos chances si on fait pas de bruit, asséna-t-il. Reste ici, je vais trouver.
    
    Les murs du bureau fantôme étaient bardés de casiers en fer. Au centre, un bureau nu qui la mit très mal à l’aise. Cette pièce était vide de vie, un simulacre de bureau, sans crayons, sans ordinateur, rien pour travailler. Même pas de chaise.
    
    Sanne frissonnait. Elle se surprit à jurer aussi. Pourquoi diable la brigade avait-elle choisi de se déployer ce soir ? C’était peut-être sans aucun rapport avec eux. Ou bien c’était Donovan… il les avait peut-être trahi et s’en était allé quérir la brigade. Savait-il au moins qu’ils se trouveraient ici ? Improbable, sinon Duke n’aurait pas eu besoin d’entrer par effraction chez lui.
    
    Elle était revenue sur ses pas, au seuil du bureau. Duke continuait de s’affairer. Il déversait des murmures grossiers au sujet de Donovan. Sanne était pétrifiée, l’oreille tendue à démêler bruits parasites et inutiles pour se concentrer sur les pas.
    
    — Non, non, non, marmonnait Duke en faisant défiler des dossiers entre ses mains.
    
     Il paniquait. Fais moins de bruit, je t’en supplie…
    
    Là, quelque part dans ces fiches, se trouvait sa vie. Sanne ne savait plus si l’important était de connaître la vérité, elle ne savait même plus si elle en avait envie ou si cela lui faisait peur ; l’important était peut-être de partir tant qu’il en était encore temps.
    
    — Duke. Arrête.
    
    Il cherchait frénétiquement, sans réussir à cacher sa nervosité.
    
    — Je t’ai promis un truc. Je vais te le donner. Bordel, ça doit bien être là, j’y suis presque.
    
    Sanne était déchirée entre l’envie de courir l’aider pour accélérer le processus, savoir enfin, ou prendre la fuite. Pouvait-elle décemment partir sans lui ? C’était pour elle qu’il faisait ça. Sanne sentit ses muscles se tendre, prêts à se lancer dans la course.
    
    Après tout, il y avait des chances pour que le danger continue son bout de chemin sans les remarquer. Il y avait des chances que la brigade soit ici par hasard et que ces gens ne possèdent pas la clé pour désactiver le champ. Mais il restait une petite possibilité que Donovan les ait trahis. Et si c’était le cas…
    
    Sanne commença de remonter le couloir. Si Duke remarqua son absence, il ne s’arrêta pas de chercher pour autant.
    Elle progressait très lentement. De la sueur froide coulait dans son dos. Son corps pesait une tonne. Derrière, les bruits de papier s’amenuisait ; devant, les présences étrangères se rapprochaient.
    
    Elle s’arrêta devant le champ invisible. Si elle le franchissait, sans la clé, il lui serait impossible de faire marche arrière.
    
    — Personne ici, entendit-elle.
    
    — Redescendez. Ils sont peut-être restés au rez-de-chaussée.
    
    — Duke, souffla-t-elle.
    
    D’autres bruits lui parvenaient de la rue, toujours la toile de fond de la ville en nocturne, puis ces pas et le cliquettement de quelque chose. Ces pas assassins qui convergeaient vers eux.
    
    — Duke ! cracha-t-elle à voix haute, tentant le tout pour le tout.
    
    Pas de réponse. Aveuglée par une panique latente, Sanne avança une main vers le champ. Elle ne rencontra aucune résistance. Les présences humaines qui se mouvaient avec professionnalisme dans la bâtisse étaient suffisamment loin pour qu’elle ait une chance d’atteindre la sortie. Si elle courait vite… et laissait Duke derrière elle.
    
    Sanne franchit totalement la barrière. C’est alors qu’une lumière crue, violente, lui brûla la rétine et lui fit tourner la tête.
    
    — Madame ? retentit une voix inquisitrice.
    
    Un véritable gong qui la renversa en arrière. Les yeux douloureux, submergée, elle sut confusément que l’échéance était proche. On l’attrapa par le bras.
    
    — Vous allez bien ?
    
    Le stress s’était transformé en malaise, et l’agression visuelle avait eu raison de sa résistance. Sa dernière crise remontait à très peu de temps ; son corps en gardait les traces, forcément. Voilà qu’il se vengeait de l’angoisse qu’elle lui avait fait subir : écroulée, les mains serrées contre ses cuisses, elle ne voyait presque plus rien. Sa conscience se délitait et partait en poussière ; du liquide chaud, gélatineux comme du miel, semblait couler de ses oreilles, clapoter dans son crâne. Sanne put tout juste distinguer une silhouette penchée sur elle, se faire la réflexion que les champs de protection avaient un curieux effet sur les sons et l’audition. En fait, ces gens l’avaient attendue juste au pied de l’escalier.
    
     Les dernières miettes de conscience disparurent.
    
    
    
:::

    
    
    Effy travaillait dans un des centres d’euthanasie de la ville. Cela faisait deux ans.
    
    Le monde d’ordinaire si calme, si mesuré de l’euthanasie avait été secoué par une étrange vague de détérioration, voilà quelques heures à peine. Selon les informations officielles qu’elle avait reçues, deux centres étaient hors d’état. On avait précipitamment rappelé les employés cette nuit pour leur ordonner de se tenir à leur poste. C’était une première ; les centres ne fonctionnaient d’ordinaire pas la nuit.
    
    Selon les informations officieuses que Daredevil lui avaient transmises, la moitié du réseau s’était pris d’une furieuse envie de ruer dans les brancards. Soit elle était devenue folle et parano, soit cette histoire flairait le piège.
    
    Plusieurs éléments parmi les plus fragiles et marginaux tenteraient de fuir. Si les New Lights avaient constitué des prisonniers, ils ne tarderaient pas à leur soustraire des détails croustillants.
    
    Effy avait fait le choix de répondre à l’appel du gouvernement cette nuit. Il lui faudrait ensuite réfléchir sérieusement à la suite des événements, car elle n’était pas hors de danger.
    
    Son centre avait été épargné par les attaques, rutilant comme au premier jour. Elle salua son collègue en enfilant la blouse blanche de fonction.
    
    — La brigade vient de nous amener du monde, indiqua-t-il.
    
    — Des… Transformés ? Des rebelles ?
    
    Il haussa les épaules.
    
    — L’un ou l’autre. Ou les deux.
    
    — Quelle cellule ?
    
    L’homme la regarda bizarrement.
    
    — Je veux juste voir la tête qu’ils ont, se reprit-elle avec un sourire. Tu me connais, moi et mes petites obsessions…
    
    Dans le couloir désert, Effy dut se dresser sur la pointe des pieds, comme à chaque fois, pour atteindre l’œil de bœuf de la cellule de détention.
    
    — Merde… maronna-t-elle.
    
    La femme là-dedans ne lui disait rien, mais elle reconnaissait l’autre : c’était le frère de Roy.
    
    
    
:::

    
    
    — C’est fini. Calme-toi.
    
    Sanne avait ouvert les yeux. La panique coulait encore dans ses veines fatiguées, mais la main ferme de Duke l’avait maintenue sur le sol, ou la banquette, bref, l’endroit où elle était allongée.
    
    Elle décida de rester tranquille, autant pour maintenir sous contrôle les premiers signes de tournis qui sonnaient l’alarme dans sa tête que pour ne pas contrarier Duke. Il ne fallait pas le contrarier ; il avait accompli des choses pour elle… il avait pris des risques.
    
    — On a réussi ? demanda-t-elle.
    
    Duke la serra plus fort. Elle laissa ses yeux s’habituer à l’obscurité. Elle avait bien noté qu’il ne confirmait pas leur réussite, mais préférait attribuer son silence au fait qu’il souhaitait lui laisser le temps de récupérer. Sanne prit donc ses repères : la paume du jeune homme contre son épaule, le sol dur, le rai de lumière blafarde qui tombait du vasistas sur une table et une chaise. Elle aurait voulu savoir quelle heure il était.
    
    Duke ne pipait mot.
    
    — On n’a pas réussi, conclut-elle.
    
    — Non.
    
    — Est-ce que la brigade…
    
    — Oui. Tu as fait un de ces grabuges en tombant dans les pommes, dit-il avec un semblant d’humour. J’ai compris que t’étais repassée de l’autre côté du champ. Alors tant pis, je suis revenu et…
    
    Il n’eut pas besoin de finir sa phrase, embraya sur la suite :
    
    — Ils ont commencé à vouloir t’embarquer. Et moi, sans le savoir, je me suis présenté à eux comme un fruit mûr qu’il suffisait de cueillir… 
    
    — Tu aurais pu m’abandonner. Tu en aurais eu le droit.
    
    Maintenant qu’elle voyait mieux, elle distinguait l’hématome sur le front de son coéquipier. Et la brûlure sur son doigt. La brûlure, elle se souvenait, mais le reste… comment ne pas se sentir coupable ?
    
    — Tu t’es battu ?
    
    — Oh, comme un lion.
    
    Elle ne put retenir un sourire.
    
    — Où sommes-nous, là ?
    
    — Ils nous ont coffrés dans je sais pas quel centre. Ah, et avant ça ils nous ont… pesés, je crois.
    
    — Pesés. Pourquoi ça ?
    
    — Aucune idée. La routine, sans doute.
    
    Sanne grogna. La routine… elle lorgna du côté du vasistas.
    
    — Peut-être que…
    
    — Non. Je sais pas en quoi c’est fait, mais c’est du solide. Puis on est trop gros.
    
    Sanne le croyait. De toute façon, elle n’avait pas l’énergie de se battre dans l’immédiat. Le sang battait dans son crâne au niveau de sa blessure et elle se sentait exténuée.
    
    Ils étaient donc prisonniers d’un centre d’euthanasie. Voilà qui s’annonçait bien.
    
    — Est-ce que… par hasard, tu as trouvé quelque chose ? voulut-elle savoir. Tu sais. Sur moi.
    
    Il la lâcha puis s’assit, les bras autour des genoux. Il ne la regardait plus mais fixait le mur.
    
    — Même juste une petite information, continua-t-elle. Et si c’est dur à entendre, je m’en fiche, je veux savoir.
    
    — C’est pas ça, dit-il, difficilement. J’ai pas eu le temps.
    
    Sanne se mit en position assise elle aussi, et le simple effort la fit vaciller. Elle se massa les tempes en espérant que le mal se dissiperait.
    
    — Je vois, murmura-t-elle. Rien, donc.
    
    — Rien.
    
    Un moment, elle contempla l’échec retentissant de leur entreprise. De sa vie. Et derrière cette chose pas très belle qui lui filait envie de vomir, se profilait l’horreur de leur capture par la brigade, plus sourde encore de ce qu’elle avait fait à Duke. Elle avait décidé de le laisser derrière et de se sauver sans lui. Voilà à quoi ça l’avait menée.
    
    C’était peut-être bien la fin. Il n’y aurait pas d’autre occasion de se réapproprier son passé.
    
    — Je suis désolé, articula-t-il.
    
    — Non, c’est moi qui suis désolée. C’est à cause de moi que tu es ici. Si je n’avais pas…
    
    — Tu m’as forcé à rien, Sanne. C’est moi qui ai voulu t’aider.
    
    La Chasseuse resta les mains contre le crâne, à considérer le sol entre ses pieds. Puis, fatiguée, elle reposa son front contre ses genoux.
    
    — De toute façon, je vais bientôt mourir, s’entendit-elle prononcer.
    
    — Dis pas ça, c’est faux.
    
    — J’apprécie l’effort, mais ça ne sert à rien de me mentir.
    
    — Écoute. On va sortir d’ici et ensuite, mon père…
    
    — Ne fais pas l’enfant, s’énerva-t-elle. Tu m’as dit toi-même que c’était impossible. On ne sortira pas d’ici à moins d’un miracle.
    
    — Je te dis que c’est pas fini, ajouta-t-il avec ferveur. Bientôt, tu verras, on sera libres. On sera libres et on reprendra les recherches.
    
    Sanne n’insista pas. S’il voulait croire à leurs chances de s’en tirer, après tout…
    
    — Bon, dit-il. Je t’ai dit que j’avais rien trouvé. Mais y a des choses que je sais au sujet des Chasseurs.
    
    Cette histoire de familles décimées. Sanne hocha la tête.
    
    — Je me suis toujours préparée, dit-elle, à l’éventualité qu’il ne me reste personne. Je me disais que ce serait plus facile de partir du principe que j’étais la seule survivante. Comme ça, je ne serais pas trop déçue. Mais de l’entendre…
    
    Duke lui frotta gentiment l’épaule.
    
    — Pourquoi ? demanda-t-elle simplement.
    
    — Les familles des Chasseurs se sont rebellées contre la guerre en Irak. Ouais, tous les Chasseurs sont liés à L’Armée. Toi, moi… ce qui est sûr, c’est qu’au moins un membre de ta famille en faisait partie et a commencé à dire stop. Peut-être même que c’était toi. À partir de ce moment, l’Armée a trouvé que tous ces gens qui savaient à peu près ce qui se passait et qui commençaient à l’ouvrir posaient problème.
    
    Quel genre de monstre serait capable d’une telle chose ? Sanne ne posa pas la question. Elle croyait entrevoir un début de réponse : après tout, il n’était pas bien compliqué de tomber dans la cruauté. Il suffisait d’un peu d’habitude, d’un soupçon de mauvaise foi. Elle-même, peut-être, aurait pu devenir un monstre obéissant aux ordres et se plaisant un peu dans son rôle, secrètement.
    
    C’était terrible, mais elle trouvait presque du réconfort à être dans le rôle de la victime. On avait la conscience plus pure, plus propre quand on était victime… des images de sa vie perdue, assemblées par son cerveau en surchauffe, lui revinrent en force. Des scènes qu’elle avait maintes fois imaginées, des broutilles minutieusement façonnées : un chat se roulant en boule sur ses genoux dans une cuisine baignée de soleil, et la présence d’un père et d’une mère derrière elle, leur profil projeté en ombre sur le plan de travail. Une dispute dans un jardin planté de petits arbustes, avec un jeune garçon - une houppette blonde et rebelle sur le front. Il voulait toujours avoir raison, son frère factice. Une séance d’études à côté de sa sœur, sa grande sœur qui avait une façon si personnelle de plisser le coin de la bouche quand elle réfléchissait, et d’émietter entre ses doigts - au lieu de les manger – les gâteaux que Sanne leur préparait pour tenir le coup des révisions.
    
    Maintenant, elle voyait un uniforme aux couleurs de l’Armée, des épaulettes et des décorations dont son oncle lui répétait sans cesse, avec un grand rire, quel grade elles représentaient. Information qu’elle semblait incapable de retenir. On la traitait de poisson rouge.
    
    Duke ne parlait plus. Partageait-il son dégoût en ce moment-même, ou avait-il fait dériver son esprit plus loin ?
    Elle aurait seulement souhaité qu’il continue de parler.

Texte publié par Jamreo, 9 janvier 2019 à 14h52
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