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Tome 1, Chapitre 19 « Amplexus » Tome 1, Chapitre 19
— Tu as appelé Duke ? répéta Fitz pour la vingtième fois. Il est au courant ?
    
    — Oui, je t’ai dit.
    
    Roy était au volant de sa Crown Victoria. Pittoresque, mais un peu inconfortable, se disait Blaster à l’arrière. Peut-être parce que la masse inconsciente de Sanne était renversée contre la vitre de l’autre côté de la banquette, et qu’elle devait la retenir lorsque la voiture faisait une embardée dans les cahots de la route. Fitz se retournait fréquemment depuis la place du passager pour vérifier que tout allait bien.
    
    Fitz avait mis un sacré pain à la Chasseuse, assez fort pour la mettre dans les vapes. À ce moment, l’adolescente avait été à deux doigts de faire une crise de colère, et de flanquer trois gnons à Roy qui avait voulu la retenir de se précipiter vers le docteur.
    
    Fitz et Roy avaient eu recours à des trésors de patience et d’ingéniosité pour la calmer et expliquer la situation. Ce qu’ils faisaient là n’en avait peut-être pas l’air – oh que non - mais c’était pour garder Sanne en sécurité.
    
    Oui, le coup, l’inconscience, le voyage en deux-chevaux jusqu’à Mattapan où Duke irait la chercher… tout ça pour que Memoria ne s’en prenne pas trop à elle. Fitz avait expliqué à Blaster que la jeune femme avait fait une crise grave dans son bureau et qu’elle était restée dans les vapes toute la journée. Il n’avait pas pu, pas voulu la réveiller. L’entreprise qui l’employait, elle, avait sans doute remarqué son absence.
    
    À dire vrai, si Blaster avait consenti à monter à bord avec ces deux zigotos, c’était pour veiller sur la jeune femme. Elle la tenait par le bras, mal à l’aise, sans oser lever les yeux sur ce visage qui faisait remonter des souvenirs désagréables. Elle avait le sentiment de s’être montrée déloyale. Que Sanne soit sans connaissance et sur le point de se faire abandonner dans la rue n’arrangeait rien. Franchement !
    
    Il faisait nuit. Il neigeait. La deux-chevaux glissait sur la route. Roy et Fitz échangeaient des paroles à voix basse et tendue. L’homme courbé sur le volant ne cessait d’essuyer le pare-brise de sa manche pour en chasser la buée. Blaster rentra les épaules, grelottant de froid. Quel tableau on fait… songea-t-elle, et elle eut besoin de rire.
    
    Une dizaine de minutes et quelques cahots plus tard, la voiture dérapa sur une portion de trottoir. Un gros cinquantenaire sortit du côté passager. Il n’avait pas de manteau. L’œil soupçonneux sur les alentours, il alla ouvrir l’arrière. Il se pencha pour attraper un paquet volumineux et l’extirpa avec soin de la banquette.
    
    C’était un corps qu’il avait pris par les épaules. À la suite, une adolescente fluette se dégagea de l’arrière. Elle portait la personne évanouie par les pieds. Resté dans l’habitacle, éclairé par une lumière qui s’était déclenchée à l’ouverture des portes, le conducteur leur débita une phrase nerveuse à laquelle le cinquantenaire répondit par un chuchotis. Lui et la gamine hésitèrent un moment, chargés de ce corps qu’ils ne savaient pas où déposer. Ils se mirent d’accord pour un autre morceau de trottoir, contre un vestige d’usine.
    
    Ils déposèrent leur fardeau avec délicatesse. L’homme se redressa mais l’adolescente demeura accroupie. Elle leva le menton vers lui et fit un signe négatif du chef.
    
    Le conducteur éleva la voix, impatient. L’enveloppé dit quelque chose sur un ton doux. Puis il s’éloigna.
    
    La voiture se remit en marche. Ses phares jaunes glissèrent sur la scène de crime, illuminant brièvement la silhouette de la jeune fille et celle de la femme sans connaissance, projetant leur ombre gigantesque sur le mur. Puis la carcasse brinquebalante disparut pour de bon.
    
    Duke n’était pas encore arrivé. Blaster n’avait pas pu la laisser là, toute seule.
    
    Elle ne tenait pas non plus à rester au beau milieu de la rue, comme ça, accroupie à côté de ce qu’on aurait aisément pris pour un cadavre. Elle allait se cacher quelque part, de sorte à pouvoir garder les yeux sur elle et à se tenir prête à agir en cas de nécessité.
    
    — T’inquiète pas, ma grande, dit-elle.
    
    Sanne ne pouvait pas l’entendre. Roy avait dû lui enfiler son manteau et toutes ses affaires. Habiller une personne inanimée était un exercice compliqué. Son écharpe était tellement mal mise que Blaster s’appliqua à bien l’enrouler autour du coup de la Chasseuse avant de se relever en quête d’un endroit où attendre la suite des événements.
    
    Par un jeu de gouttières, de pierres grossièrement taillées et de vieux balcons rouillés, et parce que des années de trafic avaient bien entretenu ses talents de grimpeuse, elle réussit à se percher sur le toit juste en face. Elle se pelotonna le plus confortablement possible contre une cheminée.
    
    :::
    
    Sanne fut brutalement tirée de l’inconscience, par la douleur et le son de pas précipités. C’était une douleur différente de celles causées par la Transformation. Celle-là était franche et entière, elle ne se cachait pas. C’était presque agréable de souffrir comme les gens normaux, enfin, ceux qu’on n’avait pas trafiqués.
    
    Presque… il ne fallait pas exagérer non plus.
    
    La toile vivante de la ville se rappelait à elle. Vrombissements lointains, rumeur nocturne brouillée, couinements de rats dans les égouts et, plus simplement, le doux murmure des nuits glacées. Le crissement de la neige sous les pas et les roues, la lente fonte de la neige sous ses cheveux.
    
    On appela son nom.
    
    Ses yeux ne voulaient pas s’ouvrir. Elle tenta de se décoller du bitume craquelé et du froid mais ses mains ne firent que glisser dans la flotte. Elle s’étala voluptueusement par terre à nouveau. Elle était perdue dans un brouillard tel que des pensées délirantes lui venaient par poignées, se succédaient en tourbillons. Par exemple, elle vit Blaster.
    
    Blaster ? Sanne fut un instant confuse, mais l’idée saugrenue que l’adolescente se trouvait ici, avec elle, s’évanouit au profit d’autres élucubrations
    
    On la souleva par les épaules. Quand elle sentit la chaleur de deux bras autour d’elle, Sanne entrouvrit les paupières.
    
    — Où je suis ? murmura-t-elle.
    
    — Sanne, tu vas bien ? lui renvoya un Duke inquiet.
    
    — Mais où je suis ?
    
    — À Mattapan. Viens, je vais te reconduire chez toi. Tu peux te lever ?
    
    Elle aurait voulu lancer sur un ton acide que, oui, parfaitement, elle pouvait se lever, mais elle était trop sonnée. De fait, elle avait le tournis et ses gestes imprécis ne suffirent pas à la mettre sur pieds. Elle s’appuya de tout son poids sur son coéquipier.
    
    — Tu as saigné.
    
    C’était vrai, un côté de son crâne lui semblait lourd. Elle leva une main hésitante à sa tempe et y découvrit une croûte en formation.
    
    Ses vêtements étaient trempés, elle frissonnait, elle était sale, son écharpe l’étranglait à demi – qui l’avait nouée comme ça ? - et il y avait probablement des miettes de sang séché partout dans ses cheveux. Fantastique.
    
    Lentement, Duke la ramena à l’église. Sanne, pendant ce temps, revenait à la réalité. Son métabolisme entier hurlait et protestait avec véhémence. Elle s’était enrhumée pour de bon. Elle avait mal à la tête, aux pieds et dans les articulations.
    
    — Tu n’es pas en train de gâcher ta soirée de travail par ma faute ? demanda-t-elle.
    
    Duke rit, resserrant une étreinte protectrice autour de sa collègue.
    
    — Si, un peu. Mais c’est pas grave.
    
    Silence. Elle titubait comme une grand-mère qu’on aurait repêchée dans un bac à ordures, il la soutenait, et le périple jusqu’à l’église semblait interminable.
    
    — C’est un peu ma faute, avoua enfin Duke.
    
    La Chasseuse fronça les sourcils. Puis, une réminiscence passa derrière ses paupières. Un visage vieillissant… des lunettes suspendues sur un pull vieillot. Un abat-jour très moche. Des moustaches et de la brillantine. Absurde.
    
    Et pourquoi, pourquoi avait-elle la tenace impression que Blaster avait quelque chose à voir dans tout ça ?
    
    Elle laissa reposer sa tête contre l’épaule de Duke, vaincue par de nouvelles vagues de douleur.
    
    Ce fut Donovan qui les reçut. Sanne s’adossa au mur pour reprendre son souffle, les mains sur les cuisses. L’entrevue fut brève. Derrière les lunettes dont la monture scintillait dans la pénombre du couloir, il jetait des éclairs accusateurs. Pour ne pas changer. Sanne voulait bien admettre qu’elle n’avait l’air de rien, mais elle se serait volontiers passée de son jugement.
    
    Finalement, Donovan accorda à Duke de raccompagner Sanne chez elle. Ce n’était de toute façon pas dans cet état qu’elle serait utile à Memoria.
    
    Duke se montrait prévenant. Il lui racontait des épisodes de sa journée, des petits détails sans importance d’une voix engageante, pour la mettre à l’aise et la détourner de la souffrance. Il signifiait ainsi à Sanne qu’elle n’avait pas à rester sur ses gardes, comme elle avait pris le pli de le faire lorsqu’ils bossaient ensemble ; cette fois il n’y aurait pas de tentatives de drague maladroites. Sanne eut plus de facilité à supporter la promiscuité qui s’était installée entre eux : car il la tenait près de lui, contre lui, et son bruit l’enveloppait. C’était un chant ténu, pas désagréable en soi mais extrêmement vulnérabilisant. Elle était consciente que lui aussi l’entendait de la même façon, mais l’épuisement et ses efforts pour la mettre à l’aise lui épargnaient d’en rougir.
    
    Le métro fonctionnait encore. Duke fit rapidement cracher deux billets à la machine et ils se rendirent sur le quai. Il l’entourait toujours de son bras comme s’il voulait la soustraire totalement aux regards. Heureusement, il y avait peu de curieux, mais ces derniers se retournaient sur le costume de Chasseur de Duke ; les Chasseurs ressemblaient peu ou prou à des motards sans casque, avec leurs vêtements au ton uniformément noir renforcés en cuir. Sauf qu’ils portaient à la ceinture, entre autres, un filin et un petit grappin. Malgré les efforts de Duke, Sanne ne passait pas inaperçue non plus, pleine de sang séché et de neige fondue, probablement plus pâle qu’un cadavre. Le métro était un endroit peu sûr pour un Chasseur et une rescapée. Néanmoins, elle n’aurait pas eu la force de terminer le trajet à pied. C’était la meilleure décision.
    
    Duke lui présenta des bouchons de mousse qui s’adaptaient au conduit de l’oreille. Sanne les connaissait, ils donnaient l’impression d’évoluer dans un aquarium. Elle évitait le plus possible d’y avoir recours parce que l’étouffement des sons, s’il amenait une diminution de décibels, lui faisait tourner la tête. Avec le grondement du métro, c’était comme recevoir des coups de gong répétés en plein crâne. Elle déclina poliment l’offre.
    
    Ils ne parlèrent plus durant le voyage qui les emmena jusqu’à Jackson Square. Sanne observait Duke, avec ses bouchons dans les oreilles et fixant la vitre et les dégradés de noir, murs, tuyaux déchiquetés par intermittences de lumières vertes ou rouges. Dans les tunnels souterrains, tout était différent et pourtant se ressemblait.
    
    À partir du métro, il leur fallut quelques minutes à pied.
    
    Sanne n’avait pas pensé à vérifier que ses clés étaient toujours dans sa poche ; heureusement, pas de mauvaises surprises. Elle eut de la difficulté en revanche à maîtriser ses gestes pour déverrouiller la porte. Sur le chemin, la mémoire lui était partiellement revenue, de nombreuses pièces du puzzle avaient regagné leur place. Oui, même l’abat-jour moche, la moustache et la brillantine.
    
    Elle se souvenait avoir vu Blaster, aussi.
    
    L’appartement était en en désordre et dégageait dès qu’on franchissait le seuil une terrible bouffée de renfermé. Mais la vision de ce petit intérieur qui ne payait pas de mine la réchauffa en profondeur : elle était de retour chez elle, à l’écart de tout danger direct, de tout pépin immédiat. Il ne lui vint même pas à l’esprit de se sentir gênée vis-à-vis de Duke, qui découvrait la splendeur de son laisser-aller et de sa désorganisation chronique.
    
    Dans sa poche, en plus de la clé, elle avait retrouvé la carte de visite froissée qu’il lui avait donnée.
    
    Sanne alluma la lumière, posa ses clés sur la table surchargée et se retourna. Elle devait avoir l’air très peu amène : Duke était penaud.
    
    — Bon, merci. Ca ira maintenant, dit-elle.
    
    — Sanne…
    
    Il n’osa pas continuer sa phrase. Sanne laissa passer un moment de silence.
    
    — Oui, explosa-t-elle au bout d’un moment. Oui, je me souviens d’à peu près tout.
    
    — Chut, pas si fort ! réagit son coéquipier.
    
    Il avait levé le menton. Leurs regards se croisèrent, et chacun comprit ce que l’autre avait en tête.
    
    — Tu sais, ça fait longtemps que je me dis que tu caches quelque chose, siffla-t-elle dans le parler.
    
    Une sensation diffuse partant de ses cordes vocales avait envahi sa gorge, montant de ses poumons. Ce n’était pas désagréable, simplement fragile ; et au moindre relâchement d’attention le son infime se transformerait en véritable parole.
    
    — Mais là, j’ai bien compris. Tu as passé ton temps à me mentir.
    
    — Il faut pas le prendre comme ça…
    
    Elle le coupa d’un geste énervé de la main. Sa colère l’épuisait, et elle se sentit chavirer. Duke voulut la rattraper. Elle se déroba, préférant se retenir au bord de la table, haletante. Son collègue paraissait mécontent, mais c’était comme s’il s’était attendu à ce qui allait suivre.
    
    — J’aimerais que tu me dises, reprit Sanne, depuis quand tu as de la famille en ville.

Texte publié par Jamreo, 14 avril 2018 à 14h05
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