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Tome 1, Chapitre 17 « Regeneratio » Tome 1, Chapitre 17
Un crissement immonde. Des lueurs artificielles traversant une nuit de brouillard… des cris et, sous la pulpe de ses doigts, écrasée, le volant. Une secousse à dégrafer la colonne vertébrale… la douleur… le sang et des bris de verre qui ouvraient des blessures scintillantes dans l’air.
    
    Tout cela en un éclair terrible. La sensation, dans son rêve, des griffes de verre contre ses joues inondées de larmes, de salive, de grumeaux sanglants et de morve le tira du sommeil. La transpiration collait ses membres au sol. Le bourdonnement de la machine à laquelle il était relié emplissait le silence.
    
    Il venait de faire le rêve de Nicholas. Le rêve de son accident.
    
    Incubus gémit de douleur et de chagrin. Ses doigts se tendirent convulsivement vers le lit à la recherche de Nicholas, de sa mère, en quête de soutien. Ses lèvres se tordirent sur un appel à l’aide qu’il ne parvenait pas à prononcer. Des bulles de salive éclataient aux coins de sa bouche. Ses dents claquaient de solitude et de regrets. Le poids d’une tristesse trop lourde pour un seul être clouait ses épaules et le faisait frémir de la tête aux pieds. C’était celle de Nicholas, et il la partageait avec une telle empathie qu’il n’arrivait plus à faire la différence entre eux deux, entre l’esprit de Nicholas, et le sien.
    
    C’était mauvais.
    
    Les émotions étaient vives en lui, cuisaient et coupaient comme des lames de rasoir ; elles se coulaient dans ses veines et en tapissaient chaque millimètre carré d’envie de pleurer et de hurler sa rage, son sentiment d’injustice. Les sentiments de son ancienne vie n’étaient jamais si présents et nettoyés de tout oubli qu’aux moments où il était au plus mal. En dehors de ses crises de nostalgie et de détresse, provoqués en grande partie par sa Transformation, il ne conservait rien de son ancienne personnalité. Il était Incubus tout entier.
    
    Des pas ébranlèrent l’escalier métallique qui rejoignait l’église, en haut. Elle descendait pour s’occuper de lui ?
    
    Il ne s’en était pas rendu compte mais des geignements de plus en plus forts sortaient de sa bouche et avaient dû alerter les rares âmes encore de passage à cette heure.
    
    Il vit la porte du sous-sol s’ouvrir, un trait clair qui lui transperça la pupille comme une lame. Il tourna son visage vers le sol. Quelqu’un actionna un interrupteur.
    
    Des images terribles et sombres remuaient dans sa tête. Il les avait déjà vues. Des souvenirs. Des souvenirs jetés dans une ombre omniprésente et terrifiante, plus forte que tous ses efforts pour y remettre un peu de vie. Chacune dansait un instant, toupie virevoltante, avant de s’évanouir et de laisser place à la suivante dans un méli-mélo dégoûtant.
    
    Des souvenirs heureux mais incompréhensibles à présent.
    
    Une main fraîche effleura sa joue.
    
    — C’est moi, annonça-t-elle, factuelle.
    
    Le cœur d’Incubus bondit dans sa poitrine. Il sourit, inspira l’air froid du sous-sol, le laissant se répandre dans son corps comme un poison.
    
    — Non, le rabroua-t-elle, un genou au sol et ses mains en coupe autour de son visage. Ne force pas trop. Tu vas te faire mal.
    
    Elle était penchée sur lui, deux mèches blondes encadrant son visage. Ses yeux bleu pâle étaient entourés de veines rouges, éclatées contre le blanc. Un éclat sérieux et presque dur se refléta dans ses iris, rayon de lune passant sur une flaque. Elle soupira, posa une main sur le front d’Incubus.
    
    Elle s’écarta.
    
    Entre les formes frétillantes de ses propres cils, il aperçut la silhouette de sa Mère majestueusement dressée vers le plafond, ses cheveux d’or lui retombant sur les épaules alors qu’elle faisait glisser sa blouse de médecin le long de ses bras. Elle se tourna vers la gauche et pressa un bouton. Un écran bleu se réveilla en grondant un peu. Incubus ouvrit la bouche sur un gargouillement et tendit les doigts vers elle.
    
    — Fais-moi voir ça, ordonna-t-elle.
    
    Elle s’accroupit de nouveau et saisit un index contre sa paume. Elle se pencha, lui caressa la joue en murmurant tout bas, ses lèvres pressées près de son oreille. Il ne comprit pas le sens des mots qui se déversaient dans son esprit sans qu’il puisse les saisir, dérivant vers l’inconnu et s’éloignant dans une brume d’oubli qui lui comprimait les mâchoires. Il y avait si longtemps qu’il n’avait plus réellement parlé, qu’il ne lui avait plus répondu.
    
    Elle le serra brièvement contre elle. Il voulut faire taire le grondement de sa poitrine. Il n’y arrivait pas. Ce n’était pas grave. Elle reporta son attention sur l’index et tira doucement sur le fil qui s’y était agrippé. Incubus eut un grognement de douleur qu’elle étouffa d’une paume sévèrement plaquée sur sa bouche et son nez. Il ne pouvait plus respirer. Elle tira un coup plus sec, remettant à nu l’extrémité à vif du doigt. La chair fraîche était écarlate, mais ne saignait pas. Un trou aux bords inégaux s’y découpait, léché par des traits noircis, de minuscules brûlures. Incubus posa ses yeux emplis de larmes sur son index et le secoua pour en décrocher la souffrance, mais rien n’y fit.
    
    — Ça suffit, s’énerva-t-elle.
    
    Il se tut. Il avait déjà entendu ce ton, qui remuait quelque chose, des réminiscences dans le fond de son crâne.
    
    Ses yeux roulaient à vide. Ses sensations et émotions se faisaient plus opaques de seconde en seconde.
    
    — Tu as besoin de plus d’énergie. Je vais te laisser un peu.
    
    Elle renfonça l’extrémité du fil dans le carré de doigt à vif. De petites lanières se resserrèrent instinctivement autour de la chair, à la manière des cinq doigts d’une main, et s’y agrippèrent profondément. Incubus ressentit un picotement abrutissant, puis plus rien. Il n’avait plus conscience de son doigt, et l’insensibilité remonta bientôt son poignet et son avant-bras. Elle avait augmenté la puissance de la machine.
    
    — Repose-toi, Nicholas… entendit-il, et sa tête bascula sur le côté.
    
    :::
    
    Judith Mathel n’était pas certaine de ressentir grand-chose. Elle venait de prodiguer à Nicholas les soins dont il avait besoin pour régénérer son énergie. Cela lui prenait de plus en plus de temps ; les premiers mois suivant sa Transformation, il ne lui fallait guère plus d’une heure pour être sur pied. À présent huit heures ne suffisaient plus. Méthodiquement, Mathel notait sur un calepin l’heure exacte de début de traitement, l’heure exacte de fin. Ça n’était pas régulier bien sûr, mais sur le long terme, on voyait la différence se creuser. Elle devenait… pour le moins, préoccupante.
    
    Pourquoi un calepin ? Parce que, si tout le monde aurait un jour ou l’autre l’idée et l’audace de fouiller son ordinateur – elle n’était pas dupe concernant, par exemple, Ayn ou Moors - ces mêmes personnes ne penseraient sans doute pas à chercher dans les pages d’un carnet dont ils ignoraient même l’existence, et qu’elle ne quittait pas.
    
    Juste une question de fierté. Car ce n’était pas comme si la déchéance et la dégradation de Nicholas étaient un secret. Le sort de tout Transformé était de voir sa vie significativement écourtée, et Mathel savait que la fin de son fils était proche. Elle le prédisait en analysant les chiffres en pattes de mouche sur ses pages, et les signes extérieurs du désordre de ce corps long, hâve et maigre.
    
    Mathel n’avait pas été présente lors de l’accident. Un accident de voiture terrible sur la 93, lui avait-on rapporté. Nicholas, passablement ivre, avait percuté un camion. Sa mère n’avait pu se libérer de ses engagements professionnels avant le petit matin – la collision avait eu lieu dans la nuit. De toute façon, des chirurgiens urgentistes avaient procédé aux opérations de la dernière chance dans l’espoir de le sauver. Encore en tenue de travail, Mathel était arrivée à l’hôpital après l’aube mais on ne lui avait pas permis de voir son fils.
    
    Docteure elle-même, bien qu’œuvrant au sein d’un autre complexe, elle avait échafaudé un stratagème consistant à se faire passer pour un élément de l’hôpital qui avait accueilli Nicholas.
    
    En clair, elle leur avait volé son fils mourant. Mourant, oui ; elle avait immédiatement calculé que les efforts fournis par les chirurgiens ne suffiraient pas. Leur esprit étriqué ne leur avait pas permis d’envisager d’autres voies. Alors, plutôt que d’attendre et de voir son garçon s’éteindre, elle avait pris les choses en main.
    
    Encore une fois, une question de fierté et d’honneur dans ce geste à première vue désespéré. Nicholas était son propre enfant, son rejeton unique de surcroît. Il ne pouvait pas disparaître à seulement dix-huit ans.
    
    Dès les premiers instants de son exercice de la médecine, Mathel avait été une admiratrice et pratiquante du Transhumanisme. Il y avait du bon et du moins bon comme dans toute science ; mais ce genre de recherches et d’expérimentations avait le mérite de renverser les perspectives et de remettre en question bon nombre de convictions parmi les plus profondes qui, souvent, étaient aussi déraisonnées, vides de sens, illusoires. Qu’avait la vie humaine de plus sacré et inviolable que les autres vies, par exemple ? Rien. Elle pouvait être considérée comme un vivier dans lequel puiser en vue de concrétiser des avancées qui, ensuite, profiteraient au plus grand nombre. Mathel était pour la distribution des savoirs et du confort que le Transhumanisme, à terme, ne manquerait pas d’apporter. En cela, elle se croyait humaniste. C’était compliqué, tout de même.
    
    Pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut. Ce satané Descartes avait raison. Et Mathel pensait, à son âge, avoir suffisamment douté de tout et de tout le monde pour être en droit de se forger opinions et valeurs, pour tout étranges et contradictoires qu’elles paraissent.
    
    Sauver Nicholas n’avait pas été une mince affaire. Elle l’avait transporté dans son laboratoire, installé au sous-sol de leur maison familiale dans un quartier de Beacon Hill, où elle menait une vie ordinaire – un mari, un chien, un barbecue, une collection d’instruments et de substances qui auraient aussi bien pu appartenir à une tueuse en série ou une adepte de sorcellerie.
    
    Elle avait œuvré des heures durant à préserver la vie de Nicholas, était ensuite restée près de lui, à patiemment scruter les informations distillées sur son écran. Elle avait assisté à son premier frétillement de réveil.
    
    À bien des égards, l’opération était un succès.
    
    Elle en avait profité pour expérimenter quelques-unes de ses idées, qu’elle n’avait pas eu l’occasion de toutes tester sur d’autres cobayes en vérité ; mais elle était désormais certaine que Nicholas vivrait, alors pourquoi pas ?
    
    Mathel avait pris un congé suffisamment long pour le veiller durant sa phase de régénération. Elle l’avait mis sous perfusion, couvert quand il faisait froid, lavé. Elle dormait, buvait, mangeait près de lui et son mari lui-même – cet être faible, se rendait-elle compte à présent – n’avait pas été admis au sous-sol durant la convalescence. Nicholas avait besoin de calme. Et surtout, il avait besoin de sa Transformeuse. De rien, ni personne d’autre.
    
    Assise à son bureau de Memoria, seule, Mathel écoutait le silence et détaillait les brins de poussière qui flottaient dans le halo de sa lampe. Que ressentait-elle ? Le spectre d’un passé qu’elle avait cru profondément enfoui en elle, incapable de la blesser derechef, refaisait surface et agitait les restes d’émotions violentes. De la honte, de la haine, la sensation cuisante d’avoir perdu un honneur dans lequel elle avait placé ses meilleurs espoirs. Le picotement était cependant étouffé, lointain ; anesthésié par la contemplation forcée, minutieuse qu’elle faisait de ces grains de poussière passant devant elle, enroulés dans une danse lénifiante.
    
    Le suicide avait peut-être semblé la solution la plus logique, la plus simple du moins. Pour lui. Il n’avait pas supporté l’idée que son fils, aux mains de sa femme qui plus est, devienne un Transformé. Au réveil et dans les jours qui avaient suivi, Nicholas s’était révélé méconnaissable. Il n’avait d’ailleurs jamais, jamais retrouvé sa personnalité d’antan. Son humour, sa paresse ; sa loquacité aussi. Tout était parti comme cendre au vent. Tout, sauf d’aléatoires restes de l’enfance la plus tendre, dont sa passion pour la construction et le bricolage, son amour pour l’ours qui avait accompagné ses nuits. Enfin… l’ours en question était depuis longtemps parti à la poubelle mais Mathel en avait trouvé un presque semblable. Puis un troisième, et un quatrième. Nicholas ne se rendait compte de rien. Il lui arrivait de le serrer contre lui des heures durant. Il lui arrivait aussi d’entrer dans une colère telle qu’il le griffait, le mordait, cherchait à le déchiqueter. Garçon brisé… non, pas brisé. Garçon sauvé, nouveau, simplement imprévisible. Doux comme un agneau ou violent comme si un démon avait pris possession de son corps.
    
    À l’époque, Mathel avait eu beau assurer à son mari que l’ancienne personnalité de leur fils lui reviendrait par touches, comme quand un peintre ajoute des nuances de couleur après-coup sur une toile, elle n’avait eu aucun moyen de savoir si cette prophétie de fortune se réaliserait un jour. La réponse, elle le savait à présent, était non.
    
    La veille de son suicide, l’homme qui avait partagé sa vie lui avait reproché d’avoir tué Nicholas. Assassiné leur enfant. Puis il était monté s’enfermer dans leur chambre et n’en était jamais ressorti.
    
    Si celui que l’on nommait aujourd’hui Incubus n’avait plus de Nicholas que le corps et le visage, Mathel gardait pour elle la certitude d’avoir déployé des efforts considérables pour maintenir sa vie, et estimait ce reproche tout à fait injuste. Son expérience était un succès : le cœur, les poumons, tous les organes de Nicholas fonctionnaient encore. Elle l’avait sauvé. Bon sang.
    
    Une vie pour une vie…
    
    Judith Mathel n’était peut-être pas une mère aimante au sens habituel du terme, mais jamais elle n’abandonnerait le fruit de ses entrailles. Elle avait tout fait pour lui.
    
    Et Memoria qui vacillait sur ses fondations, et l’Armée qui devenait folle et leur tombait dessus à bras raccourcis… chose rare, Mathel avait désespérément besoin d’une boisson chaude.
    
    Un cappuccino, voilà qui aurait été merveilleux.

Texte publié par Jamreo, 22 mars 2018 à 13h23
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