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Tome 1, Chapitre 14 « Pueri Nati A Lumine » Tome 1, Chapitre 14

«  I was never myself, I was you, I forgot.  »
    Sophie Hunger – Headlights


    

    
    Pour le jour, une chemise repassée qui sentait la lessive. Elle aimait l’odeur qui se dégageait de ce col, doux contre sa nuque, contre ses cheveux propres et bien coiffés. Pour la nuit, un lit et un pyjama soyeux dans lequel elle se pelotonnait avec bonheur.
    
    Depuis que son père l’avait abandonnée pour se sauver à l’étranger, elle n’avait plus eu le loisir de dormir dans un pyjama si somptueux. Elle dormait où elle pouvait, dans les sacs de couchage abandonnés ou, quand elle en trouvait, enroulée de plusieurs couches de sacs poubelle pour se tenir au chaud. Pour boire, elle attendait les flaques ou, quand la situation était critique, se traînait jusqu’aux points de ravitaillement qui subsistaient encore dans certains quartiers. Pour manger, elle pêchait des restes dans les bennes de Beacon Hill.
    
    Elle ne savait pas où était son père. Son père, qui ne l’avait pas appelée Blaster – le surnom lui était venu dans la rue – et ne l’aurait pas reconnue s’il était revenu la chercher.
    
    Blaster ne se liait pas trop avec les autres enfants rôdeurs. C’était plus sûr et plus simple de rester seule. Bien sûr que la compagnie lui manquait, mais elle s’était contentée des parties de foot ou de basket improvisées pendant l’été de son abandon, avec une balle crevée, des boulettes de papier graisseux ou des boîtes de conserve trouvés par terre. Après, elle avait décliné leurs diverses invitations à partager leurs provisions ou faire un petit bout de chemin en leur compagnie.
    
    Elle avait tenu des mois. Autour d’elle, certains enfants dont elle connaissait vaguement le visage et le surnom disparaissaient. Enfin, ils n’étaient plus là. Elle s’était d’abord dit que le froid les avait rattrapés, mais en fait ce n’était pas vrai.
    
    L’hiver approchait. Avec lui, doucement, soufflait un vent de rumeurs sur les enfants bizarres. Ceux qui, toutes les saisons froides, passaient dans la rue pour choisir certains autres enfants et leur demander s’ils voulaient les suivre. Blaster avait cru comprendre que ceux-là n’étaient pas comme les autres. Bizarres. On lui avait dit qu’ils venaient de la lumière. Ça lui paraissait impossible de venir de la lumière, mais elle n’avait pas osé faire part de ses doutes.
    Elle s’était prise à redouter et espérer tout à la fois que ces gens de lumière viennent la voir.
    
    Son vœu craintif fut exaucé, son doux cauchemar devenu réalité ; enfin, elle ne fut pas tout de suite certaine qu’il s’agissait d’eux mais ils avaient l’air si différents… il y avait deux jeunes et une adulte qui, elle, était restée en retrait, dans un grand manteau et les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil. C’était ce détail stupide qui avait le plus intrigué Blaster. Des lunettes de soleil sans soleil. Ça, et le fait que la femme ne s’approche pas, tout en surveillant la scène.
    
    Les enfants devaient avoir deux ou trois ans de plus qu’elle. Ils avaient un visage blanc, une chemise blanche sous leur manteau noir à fermeture éclair.
    
    Ils l’avaient évaluée des pieds à la tête, avaient écarté sa bouche pour inspecter l’état de ses dents, observé ses doigts et ses orteils après avoir délacé ses chaussures trouées, pour vérifier qu’elle n’avait pas la gangrène ou gelé sur place, tapoté ses bras et ses jambes pour s’assurer que ses os n’étaient pas cassés ou ses muscles trop sous-développés. Elle, elle les avait regardés faire avec de grands yeux figés. Ils lui avaient posé des questions. Est-ce qu’elle n’avait pas trop faim, trop froid ou mal… à chacune, elle avait menti en répondant que ça allait. Alors l’un d’eux avait souri.
    
    — Tu veux venir avec nous ? avait-il lancé. On a de la nourriture et du chauffage.
    
     Elle était restée deux ans avec eux. Elle avait retrouvé des têtes connues, ces enfants qui avaient disparu de la rue et qu’elle avait crus victimes de l’hiver. Au début, elle s’était plu chez eux. Sauf pour les tests ; elle n’avait pas aimé les tests étranges que les adultes lui avaient fait passer. On lui avait fait comprendre qu’il faudrait les réussir pour s’installer bel et bien dans la communauté. Heureusement, elle les avait réussis, et elle avait eu le droit de profiter de la nourriture, du chauffage et des vêtements neufs et propres à sa taille.
    
    La femme qui était venue la chercher lui avait posé des questions sur sa vie d’avant et, à contrecœur, elle avait été obligée de révéler des choses sur son père. La femme lui avait tapoté la joue en simple signe de soutien.
    
    Les adultes étaient là, effacés, à la périphérie de leur existence. Les adultes passaient dans les couloirs et les dortoirs, disparaissaient derrière des portes verrouillées, sortaient parfois pour dispenser quelques mots et un petit sourire.
    Bref, les adultes étaient là sans vraiment l’être. Pendant les premières semaines, du moins. Après ce temps empli par le sommeil, les repas, le sommeil encore et les jeux vidéo ou de société avec les autres enfants, on avait commencé de lui demander des choses. On lui disait avant le repas, avant d’aller dormir, de lire des paragraphes de bouquins austères, ou de répéter des phrases dont elle ne comprenait pas tout à fait le sens.
    
     Pour le jour, une chemise repassée. Pour la nuit, un lit et un pyjama soyeux ; mais lors de quelques nuits exceptionnelles on leur prêtait de nouvelles chemises et on leur demandait de se mettre en rangs de deux.
    
    Commençait alors la descente vers la cave, encadrée par les enfants plus anciens dont faisait partie le garçon qui lui avait demandé si elle voulait de la nourriture, ce premier jour. Il s’appelait Oscar, il était plutôt gentil mais un peu bête.
    
     La cave était un endroit confortable et chauffé comme le reste du bâtiment. On les faisait s’aligner bien en ordre, et on les faisait crier des heures.
    
    On les faisait hurler à tue-tête dans la chaleur devenue étouffante du radiateur et des corps serrés, qui s’agitaient et transpiraient. Le poing droit serré, la main gauche qui le frappait sèchement, le poing projeté vers l’avant avec hargne ; et puis le manège qui recommençait.
    
    — Children of Light ! Children of Light ! Children of Light !
    
     Le poing droit serré, la main gauche qui le frappait, le poing projeté vers l’avant, trop violemment contracté, blanc de n’accueillir plus de sang.
    
    — Children of Light ! Children of Light ! Children of Light !
    
     Quand ils faiblissaient, étourdis de tant d’énervement et de soulèvement mystique, les anciens enfants les exhortaient à continuer, leurs yeux brillaient dans la vapeur de fatigue, leurs gestes étaient vifs, ils donnaient des tapes sur les épaules et reprenaient seuls le cri de guerre jusqu’à ce que le manège reprenne. Ça pouvait durer des heures. De toute façon, on n’avait plus la notion du temps dans un tel espace.
    
     Les enfants de la lumière n’aimaient pas les gens modifiés. Les boîtes de conserve, qu’ils les appelaient.
    
     Ça faisait partie de ce qu’on lui demandait de répéter. Mais quand on voulait faire court, quand on n’avait pas le temps, on lui disait de crier mort aux déviants.
    
     Les derniers mois avaient été les plus mouvementés. Par une quelconque loi vaseuse, les adultes l’avaient jugée suffisamment âgée et mûre pour les accompagner dehors. Ils ne prenaient que quelques enfants à la fois, observateurs muets de leurs besognes dans les rues nocturnes de Boston. Même si c’était un peu flou dans sa tête, Blaster avait compris qu’on attendrait d’elle, plus tard, de faire exactement les mêmes choses qu’elle avait vu se dérouler sous ses yeux.
    
    
:::

    
    Blaster avait roupillé huit heures. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait rêvé de son époque chez les satanés enfants. Elle se sentait nauséeuse.
    
    En colère aussi. En les suivant ce jour-là, appâtée par l’idée de la nourriture et du chauffage, c’était toute une part d’elle-même qu’elle leur avait abandonnée. Ils étaient allés jusqu’à lui filer des cadeaux pour la Noël. Deux petits trucs, un pour chaque année passée là-bas. Une boule à neige et une vieille médaille rouillée. Ce dernier cadeau l’avait déçue. Le métal était si abîmé qu’on ne voyait plus ce qu’il y avait gravé sur les faces de l’objet.
    
    L’adolescente attendit un moment avant d’ouvrir les yeux, de peur de découvrir que son cauchemar s’était implanté dans la réalité. Elle aurait voulu appeler Oscar à l’aide. Mais que pouvait-il bien pour elle, Oscar ?
    
    Ils s’entendaient bien chez les Children of Light. Même si Oscar était un peu effrayant, il restait gentil.
    
    Au fond, elle avait inconsciemment attendu ce moment où il deviendrait violent. Ça n’avait pas loupé. Un soir, elle l’avait vu de ses yeux casser le nez d’une fille parce qu’elle avait refusé de gueuler mort aux déviants. Comme ça, il lui avait balancé un poing et son nez avait cédé dans un bruit immonde, libérant des vannes de sang.
    
    Le garçon avait observé son poing maculé, un peu sans comprendre, bouche bée. Puis son regard avait croisé celui de Blaster. C’était précisément là que, chacun de son côté, ils avaient pris la décision de se barrer. C’était drôle, cette convergence de décisions. Finalement, ça leur avait permis d’unir leurs efforts. Les premiers jours de leur liberté, de retour dans la rue, ils en avaient beaucoup parlé.
    
    Puis ils avaient arrêté de parler. Blaster se disait qu’il n’avait jamais digéré ce coup de poing ; encore moins le fait qu’elle en avait été témoin. La gêne s’était installée entre eux, aussi difficile à déplacer qu’un bloc en béton.
    Ils s’étaient engouffrés dans la voie du trafic de médicaments, d’autres les avaient rejoints, et il y avait eu encore moins de choses à se dire. Surtout depuis que cet imbécile d’Oscar s’était mis en tête de tomber amoureux, ou quelque chose du genre.
    
    Un détail convainquit Blaster de séparer ses paupières : la musique épique et les bruits de lutte que crachotait la vieille console de jeux portable, celle de Lloyd. Pas de doute, elle se trouvait chez Oscar.
    
    Mais Oscar n’était pas là. Lloyd devait s’être calé dans un coin pour jouer, elle l’entendait renifler.
    
    Blaster passa quelques minutes à observer le cendrier plein à ras-bord sur le rebord de la fenêtre clouée, puis un poster déchiré au mur. Elle avait l’impression de ne pas avoir dormi du tout.
    
    Oscar était de plus en plus souvent absent. Elle le soupçonnait de préparer quelque chose. Elle avait cru qu’il lui ferait confiance, plus qu’aux autres qui s’étaient ajoutés tardivement au trafic. Ils se connaissaient depuis longtemps et avaient vécu des choses ensemble. Pas jolies, non, mais du genre qui vous soude n’importe quelle paire, même aussi mal assortie qu’eux deux. Alors, qu’Oscar mijote des affaires sans lui en parler, ça la chagrinait. Elle détestait ce très ancien sentiment, vieux comme le monde au moins, d’être rejetée.
    
    Elle secoua la tête. Ce n’était pas honnête de sa part d’en vouloir à Oscar, compte tenu de tout ce qu’elle-même lui cachait.
    
    Elle se leva, attrapa sa casquette pour la planter de travers sur ses cheveux, entreprit de fouiller des placards. Un morceau de brioche un peu vieille constitua son petit déjeuner de fin d’après-midi. Mâcher lentement, c’était le secret.
    Ce soir, elle avait rendez-vous chez le doc et se disait vaguement qu’il lui faudrait changer de vêtements. Elle n’avait pas quitté ceux-là depuis cinq jours. D’habitude elle s’en fichait, surtout que les clients étaient intéressés par ce que contenait son sac et point barre. Mais pour aller chez le doc, il s’agissait de passer par Beacon Hill. Même si elle savait quelles rues prendre pour atteindre le quartier sans trop être embêtée, on ne savait jamais et elle n’avait pas envie d’être prise pour cible de la hauteur et du mépris des gens qui habitaient là-bas.
    
    Enfin, elle avait encore le temps de penser à tout ça.
    
    — Hé, fit-elle à Lloyd lorsqu’elle eut fini sa brioche. Je peux essayer ?
    
    Il leva les yeux de l’écran. Un sourire anima son visage d’enfant et il lui fit une petite place.

Texte publié par Jamreo, 1er février 2018 à 09h39
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