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Tome 1, Chapitre 13 « Filius » Tome 1, Chapitre 13
La porte coulissante du hangar se refermait sur eux dans un bruit d'abattoir, engloutissant la lueur matinale. Les contours de l'encadrement vomissaient encore de minces faisceaux de grisaille ; ils venaient peindre des traits sur leur visage.
    
    Leur bouche disloquée pendait vers le vide. La sueur leur coulait dans les yeux.
    
    Leur respiration saccadée bouffait le silence.
    
    Bouffait le silence.
    
    Bouffait...
    
    Je les regardais avec une curiosité grandissante, déconnectée de leurs tourments, spectatrice dans le marasme d’angoisse. Pourquoi avaient-ils donc si peur ?
    
    Marchant lentement, je faisais nager la poussière paresseusement dans l'air confiné, jusqu’à leurs pieds. Elle progressait en vagues silencieuses, élément fantôme et perturbateur, qui faisait descendre des frissons dans les rangs fiévreux.
    
    Je mis du temps à me rendre compte que quelqu’un se tenait près de moi. Son profil était plongé dans la pénombre, seule l’arête de son nez, coupante, scintillait, touchée par un rayon se faufilant entre les tôles. Qui était-ce ? Mon ombre, peut-être, ou mon jumeau maléfique. Je ne savais pas. La personne ainsi apparue enleva de ses yeux ses lunettes et les percha sur ses cheveux que je discernais à peine, et je me sentis faire les mêmes gestes, mécaniquement.
    
    — Ma spécialité, à moi, c'est de couper les pieds, dit mon ombre, et j’avais bougé les lèvres en même temps qu’elle.
    
    La phrase me surprit. Sans me cacher, je fixai l’autre, sans pouvoir l’attirer hors de la pénombre. Quelque chose n’allait pas. C’était moi que les prisonniers, les esclaves ou les cobayes regardaient avec crainte. Le trouble s’empara de mon esprit. Ma vision s’était mise à tressauter, au rythme du sang qui concentrait une pression insupportable dans mes tempes.
    
    À mes côtés, il n’y avait plus personne. C’était moi qui venais de parler. J’étais le centre du monde.
    Perdue quelque part entre la réalité et le néant, coincée, figée, avec de la violence et de la haine dans l’estomac.
    J’allais les faire souffrir, il le fallait.
    
    Les respirations, autour de moi, devinrent à la fois plus profondes et plus pressantes.
    
    — Alors, surtout, murmurai-je sans savoir ce que je disais, goûtant les mots étrangers et pourtant si proches sur ma langue, ne vous gênez pas pour hésiter.
    
    Je me tus.
    
    Mon ombre était revenue et se mit en marche. Comme venue d’une autre réalité, elle dégaina un couteau dans un mouvement lent, accueilli par un hurlement collectif qui n’était pas encore formé mais grondait dans les gorges.
    Mon ombre sans visage bondit vers les diables terrifiés.
    
    Les lèvres pincées, sentant peu à peu le goût de mon propre sang se déverser sur la pointe de ma langue, mon corps maintenu par cette étrange immobilité, j'entendais le concert de cris désespérés. Des supplications. Des gens qui pleuraient.
    
    Mon cœur battait jusqu'au fond de mes talons.
    
    Un hurlement d'animal mortellement blessé.

    
    Oui… c’est moi.
    
    Dans ma poche, le couteau s’était trouvé dans ma poche.
    
    Non... pas moi. Non.
    
    Mais c’était bien ma poche, et ce sang intolérant de ma réticence, inévitable, me souillait le dessous des ongles.
    
    Il faut...
    
    Je brandis devant mes yeux le couteau, encore une fois, sa lame soulignée par les reflets de la pénombre.
    
    Il faut tuer.
    
    À la suite de mon double maléfique, arme au poing, je plongeai dans la foule.
    
    
:::

    
    Selena, Mathel et Ayn avaient procédé à la mise à l’essai de Bellona plus tôt que prévu. Encore une fois, l’expérience s’était soldée par un échec, mais les techniciens perchés sur le balcon avaient pu observer des changements significatifs dans le rêve. Ayn était parti un moment derrière la porte ornée du mot reliques afin de surveiller les stocks ; ce soir, avait-il dit, il faudrait mettre les bouchées doubles et activer plusieurs expériences simultanées, chose qu’ils avaient rarement faite. À cela, Selena comprit que les nouvelles envoyées par le client, celles-là même qui avaient fait pleurer le docteur mais qu’il avait refusé de communiquer, étaient mauvaises en effet. Soit le client s’impatientait, soit il s’était embarqué dans d’autres histoires sordides dont il ne parvenait pas à se sortir.
    
    Durant l’absence de Ayn, la jeune femme tenta une approche auprès de Mathel. Ce n’était pas la personne la plus facile à aborder, surtout pour Selena, qui traînait comme un boulet sa condition. Elle, avec son presque diplôme que jamais elle n’aurait entre les mains, avec ces qualifications qui ne lui seraient jamais accordées, elle qui avait retourné les étiquettes d’honneur que la société lui avait collées pour afficher désormais paria, hors-la-loi, et d’autres qualificatifs dans le même registre. Mais au revers de ces mots, il y en avait d’autres ; les anciens, les cachés, la gloire d’avant qui toujours resterait secrète, mais qu’elle n’avait pas oubliée. Elle pouvait bien tenir tête, un peu, à la froideur de Mathel, qui ne serait rien du tout sans elle à ses côtés.
    
    Selena dut attendre que Mathel s’occupe de l’Incube. Ce dernier avait faibli, s’était assis sur le banc, la tête à demi renversée, le corps tremblant comme s’il venait de recevoir un choc ; sur ses genoux, ses longs doigts fins et blancs tressautaient, recouverts de leur bandage. La bouche entrouverte, les paupières à peine écartées sur un mince croissant de blanc d’œil irisé de sang et de jaune, il formait un tableau pitoyable. La femme lui caressait les cheveux - geste tendre a priori mais dénué ici de douceur, fait mécaniquement.
    
    — Attendez-moi ici, dit-elle à Selena. Il a besoin de soins.
    
    Il arrivait parfois qu’Incubus soit sujet à des crises et ne puisse pas officier pour Memoria, du moins pas longtemps. Visiblement, il en avait fini pour ce soir.
    
    Selena voyait potentiellement s’échapper la possibilité de soutirer des informations à la docteure. Mais elle n’était pas non plus fâchée de voir disparaître l’Incube. Elle lui vouait une émotion doucement sinistre, chargée d’une perversité larvée. Ce n’était pas sa faute mais, parfois, le cerveau humain était ainsi fait qu’on rejetait le blâme sur les innocentes victimes.
    
    Ayn n’était toujours pas de retour lorsque Mathel remonta du sous-sol, frottant le dos de sa main contre sa manche. Incubus avait dû se calmer rapidement. Impassible comme à son habitude, avec cette pointe d’acidité dans les traits, Mathel fit mine de passer devant Selena pour rejoindre Ayn, marmonnant à propos de sa lenteur exaspérante. Néanmoins elle s’arrêta et pivota pour faire face à son assistante, une lueur d’intérêt dans les yeux. Selena devait s’être trahie par un mouvement des lèvres ou une nervosité apparente. Mais Judith Mathel la paralysait.
    
    — Je…
    
    Les iris gris restèrent dirigés vers elle. Elle avait conscience de franchir une limite implicite. Demander à l’une de révéler ce que l’autre avait voulu garder secret, ce n’était pas la meilleure des idées. Mais la curiosité la poussa à persévérer :
    
    — Il me semble que le docteur Ayn a reçu des nouvelles du client.
    
    — En effet.
    
    — Vous êtes au courant ?
    
    — Je les ai reçues également. Que croyez-vous ?
    
    — Je ne suis pas au courant, articula-t-elle.
    
    Mathel eut un rire tranchant.
    
    — C’est bien son genre de ne rien vous dire. Ne vous laissez pas impressionner par ses accès de panique. Résumons : l’Armée exige que nous mettions en route vingt autres expériences. Tout doit être prêt pour dans trois jours. Nous avons reçu des menaces explicites de la part, sans nul doute, de gens haut-placés. Par explicites, j’entends des menaces de mort.
    
    Selena avait entrouvert la bouche, muette de stupéfaction. Des menaces de mort ?
    
    — C’est insensé, balbutia-t-elle enfin. Nous n’allons tout de même pas nous laisser faire !
    
    — Vous croyez que c’est si facile ? Dites-vous bien que l’Armée est plus puissante que nous.
    
    — Mais pourquoi tout à coup des menaces ?
    
    À cette question, Mathel devient plus sérieuse. Elle avait mis les mains dans les poches de sa blouse, et haussa presque tristement les épaules.
    
    — Écoutez, l’affaire est compliquée. Nous venons d’apprendre que le gouvernement fédéral sera bientôt sur le territoire.
    
    Son regard s’était fait fuyant et c’était de mauvaise grâce qu’elle répondait à l’expression mi-interrogative, mi-alarmée de Selena.
    
    — Ils vont utiliser massivement le système d’introspection de Blak-out sur les éléments militaires. Cela vous suffit-il ?
    
    Selena ne savait pas quoi répondre. La nuit précédente, Ayn n’avait pas prévenu que le délai serait si court… pas étonnant qu’il ait pleuré.
    
    Ainsi, l’Armée craignait de se faire prendre la main dans le sac, et voulait se débarrasser de ses saletés commises en guerre, même si ces choses-là n’avaient empêché personne de vivre jusqu’à présent. La nouvelle était funeste pour l’entreprise, qui avait beau s’être sensiblement développée, elle ne l’était tout de même pas assez pour mener à bien ce genre de projet fou.
    
    
:::

    
    Environ une heure plus tard, les Chasseurs qui n’étaient pas en congé hebdomadaire arrivèrent dans l’église. On en avait rappelé beaucoup à qui une nuit de repos avait été accordée ; il fallait plus de cobayes et cela n’attendrait pas.
    Selena consulta la liste des noms, rayant mentalement ceux qui étaient présents devant elle.
    
    Les Chasseurs dernière génération se démarquaient des anciens modèles. Ils étaient plus énergiques et efficaces. Mieux réussis, en somme. Et puis, ils ne souffraient pas encore de l’âge. Leurs fonctions vitales n’avaient pas commencé à faiblir, leur cerveau n’était pas sujet aux hallucinations ou aux dérèglements chimiques. Chez certains vieux spécimens, tout cela devenait invalidant. Il fallait les retirer du circuit avant même leur véritable fin.
    
    Selena nota une certaine angoisse dans les rangs, un manque de rigueur. La disparition récente d’Alec et de Trini se lisait sur les visages, et ce rappel surprise pour les Chasseurs de repos n’arrangeait pas les choses.
    
    Elle finit de répertorier les éléments présents et nota un problème. Elle s’approcha de Duke qui, pour une fois, ne tentait pas de la séduire – il semblait distant, ailleurs. Cela ne lui ressemblait pas. Son visage était si vide sans son sourire chargé d’autosuffisance, sa présence était si lointaine. Elle ne s’était pas attendu à le voir, lui, chamboulé à ce point de la perte de ses coéquipiers.
    
    — Duke, où est Sanne ? Elle était censée venir ce soir. Elle est sur la liste.
    
    — Ça va, je suis au courant. Je sais pas ce qu’elle fait.
    
    Il jeta un coup d’œil rapide à sa montre. Elle tenta bien de lui arracher ce qu’il savait de plus, éventuellement, mais c’était fini : Duke s’était fermé comme une huître.
    
    — Très bien, dans ce cas…
    
     Elle attrapa son com dans sa poche.
    
     Sanne ne répondit pas. Plus étrange encore, le signal ne sembla pas aboutir. Selena réitéra la manœuvre, pour le même résultat. Sanne s’était-elle débarrassée de son com ? L’avait-elle cassé ?
    
    — Je ne sais pas où elle est allée se fourrer. Tant pis pour elle, conclut-elle, nous réglerons le souci plus tard.
    
    Les portes menant au couloir s’ouvrirent pour laisser passer Smythe, le cou et les membres épais comme ceux d’un bœuf, la démarche lourde. Dans son sillage, les robots fous bondissaient et entraient en collision les uns avec les autres. Smythe les chassa d’un geste exaspéré du pied et accorda aux Chasseurs un regard lourd de haine. Il était de notoriété publique qu’il les enviait et mourait de jalousie. Il ne se rendait pas compte des souffrances qu’ils enduraient, et estimait secrètement qu’ils avaient été choisis par le destin pour accomplir de grandes choses. Lui-même n’avait aucun pouvoir particulier et cela le faisait enrager.
    
    Don était un imbécile, rien de nouveau.
    
    — Qu’est-ce que vous fichez ? jeta-t-il d’une voix mauvaise. Vous prenez le thé ? Les patrons ne vont pas être contents…
    
     Selena l’ignora. Il s’éloigna vers les sous-sols, en ronchonnant sur un ton désagréablement proche de la chansonnette.
    
    — Bon, nous n’avons plus le temps d’attendre, indiqua-t-elle. Chasseurs, nous avons besoin de rafler seize cobayes supplémentaires pour nos expériences, qui doivent aboutir dans trois jours. Je sais, dit-elle plus fort pour couvrir les protestations qui s’élevaient du groupe, mais nous n’avons pas le choix. Rappelez-vous que Memoria est votre seule protection. Si elle tombe, vous tombez avec elle. Ne vous montrez pas ingrats.
    
    Selena ne ressentait pas de pitié pour ces gens. Elle avait ouvert la boîte crânienne et tranché les nerfs de certains d’entre eux, pour les doter de leur Amnésie providentielle et de leur superbe ouïe. Chaque détail de chaque opération était définitivement ancré dans sa mémoire, à elle ; les tressautements et gémissements pré-anesthésie, les instruments à lame étincelante, le silence, le sang. Ça ne l’empêchait pas de bien dormir la nuit.
    
    Maintenant, si les Chasseurs ne se pliaient pas cette nuit à ses désirs – ou ne se montraient pas à la hauteur - il serait facile de les éliminer, ou de les signaler aux Département d’Assainissement… et, de son côté, de prendre la fuite pendant qu’il en était encore temps. Avant que Memoria ne s’effondre.
    
    Serait-elle seulement capable de se comporter de manière aussi lâche ?
    
    
:::

    
    Son nounours en peluche serré contre la poitrine, assis par terre, Incubus reversait méthodiquement un sachet de vis et de boulons devant lui et passait sa paume sur la surface piquante du fatras. Le contact éphémère s’imprimait sur sa peau, chaude alors que le métal, lui, était froid. À côté, une clé à molette et un tournevis noircis, pour toutes ces fois où il les avait manipulés les mains sales. Il ne pouvait pas les attraper à cause de la machine à laquelle le bout de ses doigts était relié.
    
    L’ours avait perdu une oreille. Incubus avait recousu son crâne avec patience mais les coutures lâchaient régulièrement, et un peu de mousse dépassait. Ça le rendait triste.
    
    Triste et fatigué. Il eut un bâillement énorme et sut qu’il allait dormir. Pas de regret, puisqu’il ne pouvait pas bricoler. Il repoussa les boulons, les outils, et s’allongea avec son ours entre les bras.
    
    Lorsqu’il se réveilla, il entrouvrit les paupières et voulut lever la main. Une douleur fine parcourut ses muscles quand il les contracta. Ses doigts déployés devant son regard endormi lui semblaient trop décharnés. Dans la pénombre coulait une sombre lumière rouge, provenant de la machine. Il ne voulait pas la regarder. Le bandage au bout de ses dix doigts avait disparu. La souffrance aiguë propre aux chairs à vif avait pulsé, coulé elle aussi. Mais sa Créatrice qui s’occupait de lui quand il n’allait pas bien avait soulagé ses maux en murmurant des paroles de réconfort. Il aimait tellement l’entendre murmurer comme cela.
    
    Ce soir, il n’allait pas bien. Des fils reliaient les endroits déchirés où auraient dû se trouver ses ongles à la machine qui dégoulinait de rouge. Incubus était submergé par un mélange de soulagement, d’angoisse et de fatigue, comme à chaque fois. Comme toujours. C’était pour recharger son énergie. Sinon, il mourrait.
    
    Incubus était sincèrement reconnaissant à sa Créatrice.
    
    Mais l’urgence… l’urgence. Memoria était en danger. Il avait entendu des choses… des bribes murmurées dans les couloirs. Les autres pensaient qu’il ne comprenait pas. Mais Incubus savait qu’on avait besoin de lui… il était le grand frère de tous les cobayes, l’enfant et l’adorateur, tant de choses à faire… le tourbillon dans sa tête l’écrasa et tira un sanglot de sa bouche. Il voulut de redresser mais n’en eut pas la force. Le grignotement revint dans le bout de ses doigts et lui fit serrer les dents. Il ne pouvait pas, il ne pouvait pas.
    
    Sa tempe se reposa sur la froideur du béton. Le lent murmure de la machine bourdonnait dans ses oreilles. Le tourbillon de pensées avait disparu. Il se sentait exténué, mais apaisé. Il se sentait en sécurité. Près de Nicholas. Il y avait un lit mais Incubus ne s’y couchait jamais. Il préférait le laisser à Nicholas, le pauvre Nicholas, et s’allongeait par terre.
    
    Un jour, on le lui avait promis, il aurait son propre lit. Son lit à lui.
    
    Incubus ferma les yeux et partit flotter dans un demi-sommeil comateux.

Texte publié par Jamreo, 1er février 2018 à 09h33
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