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Tome 1, Chapitre 9 « Legatus » Tome 1, Chapitre 9
— Mr… Ezekiel ?
    
    Ezekiel s’éveilla en sursaut, ouvrant les yeux sur une réalité floue et déformée. Il secoua la tête pour chasser les larmes de fatigue. Il avait fait un rêve étrange où Beacon Hill dans son entier était devenue noire, comme recouverte de peinture. Lui-même tentait de remonter la rue principale mais ne pouvait plus avancer, englué dans les marées poisseuses de cette peinture qui dégoulinait du ciel telle une pluie démentielle.
    
                Le sommeil l’avait finalement rattrapé, en traître. 
    
    — Excusez-moi. Quelle heure est-il ?
    
    Il se trouvait encore dans la salle de réunion.
    
    — Bientôt huit heures trente. Mrs Kendry vous attend dans son bureau, quand… quand vous serez prêt.
    L’air débonnaire, il hocha la tête et congédia d’un geste la personne qui était venu le quérir. Il se figura que la salle devait être équipée de caméras. Il imagina des agents de sécurité se gaussant dans leur cabine à le voir s’endormir ici, et cela ne lui plut pas. Il prit le temps de lisser plusieurs fois son habit et ses cheveux, là où quelques mèches avaient dû prendre le tour de rebiquer. Pas le temps de passer aux toilettes vérifier son expression et la fraîcheur de son regard, il se fabriquerait un masque en route.
    
    Quelqu’un, la même personne que tout à l’heure sans doute, l’attendait pour le conduire à l’endroit souhaité. Ils croisèrent une flopée d’individus en cravate ou chemise ajustée, regards perdus derrière des verres de lunette ou dirigés vers leurs pieds ; des gens à première vue insignifiants, tous autant qu’ils étaient, détenteurs pourtant d’un pouvoir immense sur la plèbe. Deux ou trois scrutaient leur paume ouverte devant eux, désemparés. Leurs capteurs personnels avaient dû leur afficher le message fatidique : No synchronization ; les voilà privés d’écrans mobiles pour la journée.
    
    Arrivé à destination, le New Light toqua deux coups brefs et entra sans attendre de réponse. Son escorte anonyme s’effaça.
    
    Dans le bureau, Mrs Kendry n’était pas seule. Elle était assise dans son fauteuil de ministre en face d’un homme en chemise-cravate réglementaire qui semblait peiner à détacher ses yeux de la moquette. Deux autres personnes étaient là, contre le mur, dans l’ombre. Des New Lights qui gardaient les mains nouées devant eux. Ezekiel répondit par leur attention appuyée par un hochement de tête. Oui, il était en retard. Non, il n’avait pas oublié.
    
    — Bonjour, Mr Ezekiel, dit la femme derrière son bureau.
    
    Elle avait dit le nom du bout des lèvres, et ses traits s’étaient brusquement tendus. C’était étrange comme il fallait que le commun des mortels ait peur de lui, et des New Lights par extension. Mais ce n’était pas une mauvaise chose en soi.
    
    En outre, peut-être avait-elle été contrariée par la nouvelle qu’Ezekiel ici présent avait passé une partie de la nuit dans la salle de réunion, usant librement de son laissez-passer. Possible.
    
    — Veuillez excuser mon retard, dit-il courtoisement.
    
    — Pas du tout. Asseyez-vous, je vous en prie.
    
                L’homme en chemise sembla reculer légèrement en lui-même quand Ezekiel prit place à côté de lui. Amusé, le New Light lui adressa un sourire, ce qui eut pour effet de sévèrement lui empourprer les joues.
    
    — Je vous présente Chris Renton, mon assistant, souligna Mrs Kendry.
    
    — Enchanté.
    
    — … chanté.  
    
    L’assistant avait son fessier juste au bord de la chaise, le profil droit, les mains serrées sur un dossier qui débordait de feuilles. Visiblement, la panne des capteurs affectait tout le monde au Département et, faute de réseau fonctionnel, on avait eu recours au bon vieux papier.
    
    — Qu’est-ce ?
    
    — Pardon ? fit Chris Renton.
    
    — Ce que vous avez entre les mains. Qu’est-ce ?  
    
    — C’est… oh, c’est au sujet de l’Armée, avoua-t-il.
    
    Mrs Kendry remonta ses lunettes sur son nez. Elle froissait nerveusement le coin d’un carnet sur son bureau.
    — Ah oui, commenta Ezekiel. Vous savez, ce n’est pas bien joli ce qui se passe en Irak.
    
    La phrase, sitôt formulée, lui parut décalée. Il remarqua un changement dans l’expression de ses interlocuteurs ; Kendry s’était fermée et l’assistant paraissait au bord d’un éclat de rire angoissé.
    
    — Je vous assure, reprit-il. Nos méthodes paraîtront barbares aux non-initiés, à ceux qui ne nous connaissent que de loin, à la… plèbe, déclara-t-il avec un mouvement dédaigneux de la main. Mais vous, bien sûr, vous saurez que nous ne sommes pas amoureux de la violence. Au contraire, nous voudrions apporter à ce monde un peu plus de joie et de sérénité. Malheureusement…
    
    Il marqua une pause et affecta une mine contrite, croisant les mains à l’intérieur de ses manches. Ce  n’était pas le sujet de l’entrevue mais une subite inspiration lui était venue.
    
    — Lorsque le mal est irréversible, il ne nous reste que l’attaque. Toutes les brebis égarées ne sont pas récupérables. Le Transhumanisme est une idée répugnante, éructa-t-il dans un brusque accès de dégoût, et notre société en est pourrie jusqu’à la moelle. Aux grands maux, il n’y a que les grands moyens. Mais ce qu’il se passe en Irak, non… ce n’est pas bien. Il faut parler aux ignorants et aux hérétiques, leur apporter la vraie parole de Dieu, et non les massacrer à des fins purement vénales.
    
    Il se tut, la tête légèrement baissée, absorbé dans la contemplation de ses manches. Ni l'assistant, ni sa supérieure n’osa reprendre la parole. Ezekiel ramena son habit monastique autour de ses jambes.
    
    — Bien, mais ce n’est pas le sujet, dit-il comme si rien ne s’était passé. Nous devions parler des centres. Je n’ai pas grand-chose à vous dire, je n’aurai pas la prétention de vous apprendre votre travail.  Mais il faut les maintenir en bon état de marche et nous sommes là pour nous en assurer.  
    
    — Ils sont en bon état de marche, répondit Chris d’une voix atone.
    
    Les centres, comme on les appelait communément par peur de trop souvent prononcer leur nom complet, étaient en fait des centres d’euthanasie. Mis en place dans la ville et l’Etat, ils avaient pour fonction de mettre fin à la vie de ceux qui ne correspondaient plus à certaines normes établies. Le procédé paraissait barbare, mais le malaise disparaissait aisément lorsqu’on travaillait à la gestion administrative de tout cela. Une fois la réalité transformée en papier, en projections sur des écrans mobiles et en chiffres, la douleur s’atténuait nécessairement. Les normes étaient les normes ; il n’y avait rien de plus légal que de les suivre et éradiquer ce qui ne s’y rapportait pas.
    
    Ezekiel hocha la tête.
    
    — Nous savons que vous en prenez soin. Mais est-ce suffisant ?  Au vu de la visite prochaine de la Gouverneure fédérale, il nous faudra veiller à ce que le problème des Transformés clandestins de la ville soit réglé, au moins en partie. Ne pouvez-vous pas accélérer la cadence ? Les appareils ne souffrent-ils pas d’un léger retard ? Quels sont les chiffres ?
    
    Renton fouilla méthodiquement dans ses feuilles, les joues de plus en plus écarlates à chaque seconde qui s’écoulait. Encore un peu et on aurait vu de la vapeur s’échapper de ses oreilles.
    
    — Quarante-deux, dit-il finalement en brandissant une feuille passée au fluo. Quarante-deux Transformés clandestins ont été enregistrés aux centres d’euthanasie, ces deux dernières semaines, soit par leur volonté propre, soit après avoir été arrêtés par la brigade de bioéthique.
    
    Les silhouettes debout contre le mur remuèrent, mais n’émirent pas un mot.
    
    — Bien. Mais pas suffisant. Combien de cette vermine traîne encore parmi les citoyens respectables ? Mais n’ayez crainte, je crois en notre pouvoir de purification. Avec l’aide de Dieu, notre Père, nous aurons convenablement nettoyé les rues de Boston d’ici peu.
    
    — Bien entendu, nous redoublons chaque jour d’effort, assura Mrs Kendry. Mais vous devez comprendre que…
    
    — Ce que je comprends, coupa-t-il avec ce même sourire mince, mais subitement chargé de glace, c’est que la Gouverneure arrive dans quatre jours.
    
    Il n’y avait rien à ajouter. Ezekiel laissa d’ailleurs passer un silence avant de poursuivre :
    
    — Vous vous sentez capable de continuer ?
    
    — Naturellement.
    
    — C’est parfait. Croyez bien que je vous prêterai main forte. Je suis prêt à tout pour redonner à cette ville l’éclat qu’elle avait autrefois. Quand je pense à cette crasse qui nous souille…
    
    Son ton s’était fait violent, tranchant. Un éclair de haine avait crispé son visage et révélé des rides prématurées sur son front, qui disparurent aussi vite qu’elles n’étaient venues. Comme par enchantement, la peau retrouva son caractère lisse.
    
    — Je vais vous confier un numéro.
    
    Il fit glisser une carte sur le bureau.
    
    — C’est ma ligne personnelle. Inutile de passer par le bureau des New Lights pour me joindre, appelez directement ce numéro. Ainsi, nous resterons en contact. Bien… ce sera tout, je pense.
    
    Sans plus de cérémonie il se leva, accorda un dernier sourire à l’assistant qui en était à un stade avancé de fusion nerveuse, puis fit signe à ses collègues muets qu’il était temps de partir.
    
    — A bientôt, j’espère, lança-t-il.
    
    Il n’y avait personne dans ce couloir. Lorsqu’ils eurent fait quelques pas, Abigail quitta son capuchon et, par le même coup, son air éminemment menaçant et mystérieux. Elle était amusée, ses yeux pétillaient.
    
    — Bien joué, Ezekiel, dit-elle tout bas. Tu as fait forte impression. Bon, le coup de laisser ta ligne personnelle… je ne sais pas, avoua-t-elle dans une moue pensive. Mais le reste, ton attitude, cette parenthèse sur la guerre, rien à redire.
    
                Abigail était plus âgée que lui. Elle devait approcher de la trentaine et pourtant, le voir investi d’une mission à sa place, lui le nouvel arrivant, ne l’avait pas ébranlée. Théoriquement, il n’avait pas une position décisionnaire et demeurait en-deçà de ses collègues ; si Eve lui avait confié ce travail auprès du Département, c’était uniquement dans l’espoir de le mettre mal à l’aise et Abigail avait dû le comprendre. Dès le début, avant même son élection, elle s’était montrée gentille envers lui. Honnête et droite.
    
    A ses côtés Ezra, vieux, prudent et déplaisant, n’avait pas dévoilé son visage.
    
    — Peut-être ne devriez-vous pas, avait-il objecté quand Abigail s’était révélée. Nous ne sommes pas encore sortis.  
    
                De bonne grâce, sa collègue remit en place son accoutrement.
    
    — Tout de même, insista-t-elle, tu dois avouer qu’il s’en est bien sorti.
    
    — Bien heureusement pour lui. Il était en retard.
    
                Ezekiel se savait plus ou moins détesté d’Ezra, ce chien d’Eve qui rêvait d’être son second sans y parvenir, enrageait silencieusement dans sa vénération et se marquait la chair de trop boire pour oublier la frustration. Bien sûr, c’était un secret de polichinelle. Mais lorsque l’excès d’alcool se serait trop inscrit sur son visage et dans ses manières, il serait évincé. Il aurait tout raté, nécessairement.
    
                Ezekiel avait connaissance d’autres menues choses au sujet de ses collègues, par la seule grâce de celui qui l’avait élevé. Samuel. Lui aussi faisait partie des New Lights et lui avait donné ces armes pour se défendre ; vrai, Ezekiel était parti avec un net avantage. Avant même d’intégrer leurs rangs, il connaissait un peu leur monde.
                Il avait aussi appris le monde des Transformés.
    
    Les politiques et plus généralement la société leur étaient hostiles depuis peu de temps. Au long du XXe siècle, ils avaient au contraire été considérés comme les précurseurs d’une nouvelle génération humaine, augmentée grâce aux progrès de la science. Le monde était enthousiaste à l’idée d’adoucir les faiblesses de l’humanité, de lui rendre la vie plus facile. On scandait que le Transhumanisme était un humanisme, son évolution naturelle.
    
    Une faculté avait vu le jour à Boston dans les années 1930, peu avant la guerre. Le but était d’étudier les possibilités de créer, pour l’Armée uniquement, des éléments plus résistants et performants. Graduellement, les opportunités avaient été ouvertes  à la société civile et les laboratoires s’étaient multipliés. La faculté avait grandi et formé des médecins très compétents.
    
     Le Quatrième Grand Eveil n’avait pas encore éclaté. Le Département, lui, ne s’était jamais trop mêlé des affaires du Transhumanisme, préférant se tenir à une saine distance. L’observation passive valait parfois tous les vains efforts pour s’interposer dans une situation ; sans doute, mais c’était une attitude lâche et détestable. Maintenant que les New Lights avaient effectivement intégré le gouvernement, il en était autrement.
    
    Cela faisait quelques temps déjà que le Transhumanisme sous toutes ses formes était fermement condamné pour des raisons religieuses. La solution trouvée au problème épineux des Transformés clandestins, ces gens qui n’étaient plus naturels, inacceptables, était de mettre en place des centres pour leur permettre un départ en douceur. Cette mort était réputée sans douleurs pour le sujet. Soit les indésirables se rendaient d’eux-mêmes aux centres, soit on les pourchassait.
    
    Ezekiel, rasséréné par la présence à sa droite d’Abigail, qui agissait comme un talisman contre l’aura glaciale d’Ezra qui cherchait à aspirer son essence et son énergie, se félicita une fois de plus de faire partie du vaste engrenage de purification qui s’amorçait.  Il n’avait pas cru bon de le mentionner à Renton et sa supérieure, mais savoir que, ces quinze derniers jours, on avait dénombré quarante-deux individus passés de vie à trépas dans l’étreinte du gaz le comblait d’espoir.
    
    Cependant le nombre ne pouvait faire oublier la masse inconnue de spécimens qu’il restait à débusquer par la force, ou à convaincre de se rendre et mourir.

Texte publié par Jamreo, 4 novembre 2017 à 16h32
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