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Tome 1, Chapitre 4 « Épreuve » Tome 1, Chapitre 4

La caresse d'un rayon de soleil sur mes paupières me tira du sommeil. Je me redressai au milieu d'un tas de feuilles mortes, plus étonné d'avoir pu dormir tout mon content que de n'être point dans mon lit. Je restai un instant assis, le temps de revenir au lieu et à l'instant présents. À première vue, j'étais seul.

Je me levai et picorai quelques baies en guise de petit déjeuner puis me mis en quête de mon ami. Un examen approfondi de tous les troncs alentour me confirma qu'il n'était pas dans les parages.

Je me trouvai alors bien démuni. Devais-je rester ici tout seul ou bien partir à sa recherche, au risque de me perdre ? La forêt s'étendait sur des centaines de kilomètres et la seule chose dont j'étais certain était que la promenade de veille nous avait menés très loin de ma maison et du village. Mais qu'adviendrait-il de moi s'il ne revenait pas ? Ses apparitions avaient souvent été espacées de plusieurs mois, voire plusieurs années… Je décidais finalement de me mettre en route. Je devrais bien être capable de remonter notre sente de la veille et de le retrouver de moi-même. Je songeais en particulier au figuier et à la source qui m'avaient offert un goûté délicieux. Avec un repère pour manger et boire et un autre pour me laver et dormir, je pourrais bien vivre en ermite dans les bois jusqu'à la fin de mes jours. Adieu leçons, devoirs, corvées et punitions ! J'allais passer mes journées à gambader, à jouer et les animaux seraient mes nouveaux camarades.

J'allégeai ma sacoche du poids de mes livres, mes cahiers, mon plumier et mon encrier. Ils ne me seraient d'aucune utilité dans ma nouvelle vie, et j'avais besoin de transporter mes provisions. Je ne gardai que mon petit canif pour m'aider dans mes cueillettes et me défendre en cas de danger.

Ainsi libéré, je partis à toutes jambes à travers les bois. Je m'arrêtais parfois pour ramasser quelques herbes ou champignons que ma mère m'avait appris à identifier comme comestibles, ou empocher un caillou particulièrement intéressant. Après une bonne heure de marche, je crus reconnaître la colline qui surplombait le lieu de notre halte de la veille. Je la gravis en courant, mais, arrivé à son fait, constatai que je m'étais trompé.

Cette impression de familiarité devait se reproduire encore trois fois avant que je ne dusse m'avouer que je m'étais égaré. Je voulus alors revenir sur mes pas. Hélas, là encore, le labyrinthe de ces bois trop peu familiers eut raison de mon sens de l'orientation. Le soleil avait depuis longtemps passé son zénith. J'étais seul, perdu au beau milieu d'une forêt profonde, affamé, assoiffé et fatigué. Je continuais de marcher au hasard en essayant de ne pas pleurer, me répétant que mon ami allait venir me chercher.

Mais avec la lumière du jour, mes espoirs déclinaient peu à peu. Enfin, lorsque l'ombre des grands arbres se fut étirée jusqu'à envahir tout le sous-bois, je me laissai tomber au pied d'un sapin, épuisé. Je me roulai en boule, grelottant, les joues mouillées de larmes. Les bruits qui une nuit auparavant m'avaient bercé me terrifiaient. Chaque craquement me semblait naître sous une énorme patte munie de griffes, chaque cri d'une gueule hérissée de dents et d'une gorge assez large pour m'avaler tout entier. Je tenais entre mes mains crispées sur mon couteau, défense dérisoire contre les prédateurs qui hantaient ces bois.

La fatigue finit cependant par avoir raison de ma peur et je sombrai dans un sommeil peuplé de cauchemars.

Ce fut le tapotement humide et insistant des gouttes de pluie sur mon visage qui me réveilla. Je me redressai aussitôt et ouvris grand la bouche pour avaler cette eau providentielle. Je piochai dans ma sacoche une poignée d'herbes ramassées la veille et les mâchonnai en surcroit de la boisson céleste. C'était un petit-déjeuner plus que frugal, mais ma gorge desséchée s'en trouva soulagée.

Comme la pluie se muait en bruine fine, je m'éloignai de mon abri de fortune pour aller soulager ma vessie.

Je vis alors ce que la nuit m'avait caché : à quelques pas de moi, la lumière du jour, blanche et crue, pénétrait entre les arbres. Il y avait donc là une lisière, annonciatrice d'un champ ou au moins d'un chemin, donc d'un retour possible au monde des miens. Je m'y précipitai autant que me le permettaient mes jambes engourdies par le froid mais m'arrêtai presque aussitôt : il n'y avait ni route ni culture.

Le vide. J'étais au bord d'une haute falaise.

Face à moi, dans le soleil levant, se détachait la silhouette de fines et élégantes flèches de pierres, si blanches qu'elles en étaient presque aussi brillantes que l'astre lui-même. Je la reconnus aussitôt : Le palais des Archiducs d'Ecphrasis, les seigneurs de toute la région. Je sentis ma gorge se serrer.

Ma maison se trouvait quelque part, dans l'ombre de leur immense demeure. Il me suffisait de prendre le chemin que j'apercevais non loin de là pour descendre le flanc de ma montagne et de remonter sur l'adret la route menant à l'imposant château.

Je pouvais retrouver mon lit, mon père et ma mère, des repas chauds et des vêtements secs… Mais aussi les fessées, les corvées, les longues heures enfermées… Puis un jour prochain entrer au service des Maîtres, passer chaque jour une livrée pour aller dès l'aube travailler et ne rentrer qu'à la nuit tombée…

Les leçons inculquées par mes parents me revinrent à l'esprit : "Un bon serviteur est toujours à l'heure" "Un bon serviteur ne perd pas de temps à rêvasser" "Un bon serviteur ne perd pas ce qu'on lui confie" "Un bon serviteur…"

… Et si moi, je n'avais pas envie d'être un bon serviteur ?

Un domestique, même adulte, pouvait être battu si les maîtres n'étaient pas satisfaits de ses services. Mon père avait raconté un jour que la reine avait fait fouetter un laquais qui avait brisé une théière et une tasse de porcelaine fine par maladresse. Le brillant avenir de palefrenier à son service que l'on me promettait depuis ma plus tendre enfance me semblait bien terne comparé à la liberté que m'offrait la forêt.

Par défi, je dégrafai ma culotte et urinai en direction de l'écrasante demeure des nobles. Tout ici leur appartenait. Les terres, les bois, les animaux et les gens.

Cette vie faite d'interdits et de contraintes, de tâches, de devoirs, de craintes, d'ordres et de coups, je n'en voulais pas. Tant pis pour la faim et le froid et la pluie. Et tant pis si je finissais dans le ventre d'une bête sauvage. Tout était préférable à la servitude.

En me rhabillant, je me détournai de la citadelle et repartis résolument à la recherche de mon libérateur.

Alors le sapin qui m'avait abrité la nuit durant s'ébroua, répandant partout ses épines. Son tronc s'arqua lentement vers moi et les branches s'écartèrent, révélant un visage d'écorce. Mon guide était là, tout près de moi. Sans doute l'avait-il toujours été.

Tel un sage de conte de fée, il m'avait mis à l'épreuve, et je venais de triompher.


Texte publié par Leliel, 24 janvier 2021 à 18h24
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