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Tome 1, Chapitre 3 « Initiation » Tome 1, Chapitre 3

Le brouillard s'intensifiait. Il devint si épais que j'eus bientôt le sentiment d'être enveloppé dans un cocon. J'étais monté sur le dos de mon ami et nous progressions, bien que j'ignorasse dans quelle direction.

Je ne l'avais jamais vu se déplacer plus vite que le pas de l'enfant que j'étais, et pourtant, la silhouette furtive des troncs passant à côté de nous me paraissait indiquer une allure plus vive. Je voulus tendre la main pour en caresser un et m'en assurer, mais je glissai sur la mousse, perdis l'équilibre et tombai sur le côté. La couronne de bois de ma monture me rattrapa. Un vent glacé soufflait sous mon dos et j'entendis le grondement d'une cascade, loin en contrebas. Mon cœur aurait dû s'emballer dans ma poitrine : Je venais certainement d'échapper de très peu à la mort. Pourtant, l'idée de la peur me toucha à peine ; elle était comme anesthésiée.

Mon sauveteur tordit le cou et me déposa sur ses épaules. Je me cramponnais à sa crinière de gui, pour ne pas risquer de chuter à nouveau.

Je sentis quelque chose me chatouiller le mollet droit. Je ne bougeais pas, confiant. Tout autre esprit d'enfant aurait sans doute inventé un serpent terrible et venimeux, et beaucoup auraient crié de la note la plus aigüe que pût produire leur gorge. Cependant, lorsqu'il s'agissait de la nature, ma curiosité l'emportait sur tout le reste. Je guettais la chose qui se faufilait lentement entre ma peau et l'écorce de ma monture. Elle rampait à présent sur ma cuisse, coulait entre mes jambes. Enfin je la vis. Elle me parut bien être un serpent, tout d'abord : Une tête triangulaire montait vers moi. Elle grossissait, grossissait… Et sembla soudain éclore pour prendre la forme d'une feuille de lierre.

Ce n'était qu'une liane, enroulée autour de moi pour m'empêcher de choir à nouveau. Une bouffée de tendresse et de reconnaissance envers le roi de la futaie me saisit et j'enlaçai son encolure de toute la largeur de mes bras pour l'en remercier.

J'étais toujours ainsi lové contre lui lorsqu'il s'arrêta soudain. Lentement, il tourna la tête, comme pour me désigner quelque chose. Je suivis son regard. Le brouillard sembla se déchirer, tel un voile de soies d'araignées sous un coup de balais. Toute la vallée s'offrit à mes yeux émerveillés. La forêt automnale s'était vêtue d'un patchwork de verts, de jaunes, d'oranges et d'ocres adoucis par la brume légère qui subsistait dans les combes. Le village, si loin en contrebas, semblait si minuscule qu'on l'eut dit construit par des farfadets. Un rayon de soleil se glissa entre les montagnes et frappa le paysage de couleurs éclatantes. L'air embaumait le pétrichor, les rossignols égayaient la scène de leurs chants légers et cristallins.

Ce spectacle grandiose éveilla en moi un ravissement tel que ce qui m'encombrait l'esprit s'en trouva effacé. Plus rien n'avait d'importance que la magnificence de cet instant. Ici, loin du tumulte de la ville, des cris de mes camarades, du son de la cloche, de la voix forte du maître, des colères de mes parents, la paix régnait.

Ma royale monture reprit sa marche tranquille sur la crête. La pente de part et d'autre était si raide que le monde disparaissait. J'avais l'impression de voler. J'ouvris grand les bras et laissais l'air me porter tel un oiseau. Nous flottions au dessus d'une mer de nuages tourbillonnants, baignés de lumière. Je me sentais grisé d'insouciance et de liberté.

La journée avançant, nous redescendîmes lentement vers le val. Le ciel s'était dégagé et je distinguais mieux notre environnement, à présent. Notre route croisa un troupeau de y'les paissant dans le sous-bois, paisibles. Une famille de renards d'ombres vint jouer sous les pattes-racines de leur prince, et un couple de mésanges valser entre ses bois. Un petit sk'vader se posa maladroitement sur sa croupe, à quelques centimètres de moi, pour y grignoter un bouquet de trèfle. Aucune de ces créatures d'ordinaire si craintive ne semblait s'inquiéter de ma présence, comme si l'aura mystique qui nimbait le souverain de la forêt me rendait à elles invisible ou familier. J'étais fasciné de pouvoir les contempler de si près et mon sentiment d'extase ne retombait pas.

Comme le soleil commençait à décroître, mon ventre me rappela à ma réalité charnelle en criant sa faim, d'une voix rauque et insistante. Mon compagnon me déposa alors devant un immense figuier qui étalait ses branches généreuses au pied d'une falaise. Y pendaient de magnifiques fruits d'or, tel des bijoux sous l'étal d'un joaillier. Je me régalai de leur chair juteuse et sucrée jusqu'à plus faim. J'eus ensuite grand soif. Sans que je n'eusse le besoin d'exprimer quoi que ce fût, mon hôte glissa son large museau sous mes genoux, et, me portant ainsi sur son front couronné, m'amena jusqu'à une exsurgence à l'onde pure.

J'avais entendu maintes fois les adultes et mes camarades évoquer une source fabuleuse, cachée quelque part au plus profond des bois, qui aurait le pouvoir d'accorder à quiconque y boirait force et longévité. L'idée me traversa, tandis que je me désaltérais, que ce pourrait bien être celle-ci. Cette eau me semblait bien meilleure que toutes celles que j'avais jamais goûtées jusque là et j'avais bien la sensation qu'elle déversait en moi une puissance magique.

Nous reprîmes notre route, allant de mamelons en vallons et de collines en ravines. Nous trouvâmes la nuit nichée dans une gorge profonde où jaillissait des flots fumants, issus des entrailles de la terre.

J'y pris un bain délicieux, parfumé de fleurs de jasmin. Puis je dînai de noisettes et de mûres avant de m'allonger contre mon ami, sur une couche de mousses épaisses. Je contemplai la lune, rousse et pleine au milieu de la voûte étoilée, jusqu'à m'endormir, bercé par le chant de la rivière et des chouettes.

Pas un instant je n'avais songé à ma maison, à mon assiette de soupe chaude et à ma tartine de pain frais, ni à mon lit douillet ni aux doux baisers de ma mère.


Texte publié par Leliel, 26 avril 2020 à 20h46
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