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Tome 1, Chapitre 16 Tome 1, Chapitre 16
HUMANITÉ ET ESCLAVAGE

    
    L'esclavage existait dans la société élonite. A la manière d'un animal, l'esclave peut être acheté, vendu ou donné. Marqué au fer rouge ou battu en cas de faute, on parle alors de déshumanisation de l'esclave, qui ne possède aucun droit. Certains écrits antiques utilisent même les expressions « troupeaux » et « cheptels » pour désigner l'acquisition simultanée d'un grand nombre d'esclaves.
    

-Encyclopédie Polymathe de la Culture Antique et des Civilisations (1849)


    
    
***

    
    Le grondement cadencé des pas vibrants sur la pierre résonna à travers la Porte du Plaisir. L'arrivée fortuite de la garde personnelle de la reine ameuta les serviteurs et les résidents des palais qui s'y trouvaient.
    Le visage fermé, le regard sévère et l'allure martiale de chaque soldat ne trompaient personne, ils étaient là pour exécuter les ordres. La milice se dirigea comme un seul homme vers le bâtiment qui se trouvait à l'arrière du Palais de la Reine.
    
    Il était encore tôt dans la matinée et déjà une épaisse fumée blanche s'échappait des fenêtres des cuisines. A quelques pas de là, femmes et concubines du sérail du roi s'étaient agglutinées aux balcons afin de mieux observer l'intrusion des hommes de Faraz. Cette agitation allait nourrir les bavardages de celles-ci pour les semaines à venir. Alors que la plupart des assistants s'attendait à voir les gardes retourner la cuisine de fond-en-comble à la recherche d'ils ne savaient quoi, la curiosité et les murmures firent place à la stupéfaction et au silence lorsqu'ils ressortirent de là, dans le calme.Néanmoins, une chose avait changé. Au milieu d'eux, le dos voûté par le poids des ans, une femme. Le regard vif, elle suivait docilement ses gardiens, ses mains rougies par le labeur entravées par des chaînes épaisses.
    
    Les plus anciens la connaissaient. Depuis sa plus tendre enfance elle arpentait les coursives de la Porte du Roi, au service des reines qui s'y étaient succédées.
    
    Zohreh.
    
    
***
    

    
    A distance de la résidence royale, Ehsan ne se doutait pas un seul instant de ce qu'il se tramait de l'autre côté de ces murs. Toute son inquiétude et son attention étaient portées sur Shahin.
    
    Benyamin venait de s'en aller discrètement, afin de trouver quelques calmants à sa douleur dans les pharmacies situées dans les quartiers des eunuques, en désespoir de cause. Mais elle, elle se tenait seule face à la mort, impuissante. Elle percevait les contours du destin funeste du prince se préciser.
    Sa volonté était puissante mais elle ne faisait que repousser de quelques instants la fatale évidence.
    
    Cela faisait un moment déjà qu'elle avait cessé de lui conter les aventures d'êtres imaginaires. Elle préférait lui caresser gentiment la joue, ôtant de son visage ses mèches trempées par la sueur, tout en fredonnant les mélodies que Zohreh lui chantait des années auparavant.
    
    Le souffle court, un râle douloureux déchirait la gorge de Shahin à chaque fois que sa poitrine se soulevait. Son corps était si faible qu'il ne possédait plus la force de lutter contre le poison qui courait dans ses veines. Le simple fait de garder les yeux ouverts devenait une véritable gageure.
    Luttant de toute son âme pour sa vie, son regard trouva celui d'Ehsan. Dès qu'il venait se perdre dans l'ambre de ses yeux, un sourire étirait ses lèvres, mais cette fois des larmes roulèrent sur ses joues.
    Face à ces larmes, le cœur de la servante se serra douloureusement.
    
    Etait-ce le poison qui embrumait ses souvenirs ou était-elle la seule personne à lui avoir démontré autant d'empathie de toute sa vie ?
    
    Dans un ultime effort, il essaya de tendre son bras afin de ressentir la chaleur réconfortante de la jeune femme sous ses doigts. Son bras tremblant lui obéissant à peine, Ehsan le devança et enroula ses doigts autour des siens.
    Une autre qu'elle serait-elle restée à ses côtés de son plein gré ?
    Reconnaissant, il ferma les yeux.
    
    « Ehsan... » souffla-t-il.
    
    Merci...
    
    Car il était des dons si précieux et des gratitudes si immenses, que même s'il en possédait la force, le langage humain n'aurait pas suffi à les décrire.
    
    La servante attendit, pantelante, la suite de sa phrase qui ne vint jamais. Ehsan pressa un peu plus fermement la main du prince, espérant que celui-ci ouvre de nouveau ses paupières. Mais ces dernières restèrent closes.
    Les secondes s'égrainèrent lentement, et à chacune qui s'écoulait, elle sentait la peur l'envahir malignement. Elle commença par l'appeler calmement, comme elle l'avait fait jusqu'alors pour le réveiller. Cependant, plus la réponse tardait plus sa voix devenait pressante et paniquée.
    
    « Votre Altesse, votre Altesse, s'il-vous plaît répondez-moi ! »
    
    Sa main libre se dirigea nerveusement vers le visage de l'héritier. Elle tapota rapidement sa joue et la tête du malade bascula de l'autre côté, inerte. Avec une horreur grandissante, Ehsan remarqua que ses lèvres bleuissaient. Terrifiée, elle colla son oreille contre la poitrine de Shahin et tenta de contrôler ses sanglots le temps d'entendre les battements de son cœur.
    Son pouls était devenu affreusement faible et erratique.
    
    Elle se redressa vivement et l'appela plus fort cette fois, presque en criant.
    
    « Votre Altesse, ouvrez les yeux ! Votre Altesse !»
    
    Que les convenances soient maudites !
    
    Faisant fi de toutes les supposées bonnes manières inculquées depuis son enfance, Ehsan décocha une gifle magistrale au futur roi d'Elôn.
    
    « Shahin ! »
    
    Ses ongles se plantèrent sauvagement dans les épaules du prince inconscient. Elle le secoua avec force.
    
    « SHAHIN ! »
    
    Étendu là, inerte et blanc comme un linge, il offrait un tableau d'une beauté tragique. Il était si jeune, si fort, si plein de promesses... Qu'il soit arraché de ce monde maintenant était tellement injuste. Cet homme l'avait traité avec égard et respect. Elle venait de trouver un maître honorable et voilà qu'on le lui arrachait.
    
    Ravalant un gémissement de détresse, elle apostropha l'homme à demi-mort :
    
    « Par Ahra Maza, ne me laissez pas ! »
    
    Les sanglots qui s'accumulaient saccadaient ses phrases.
    
    « La mort ne vient pas chercher les princes en premier normalement. Battez-vous, s'il vous plaît... N'avez-vous pas mené pire combat ? »
    
    S'arrêtant soudainement, elle adressa aux cieux sa complainte.
    
    « Vous vous êtes trompés ! Ce n'est pas son heure ! N'avez-vous donc aucune pitié pour les fils d'Astar ? Quel dieu a-t-elle offensé pour que vous n'accordiez la paix à aucun de ses princes ? »
    
    Des larmes inondèrent ses joues. Si les douces paroles et les blasphèmes ne fonctionnaient pas, elle allait tenter autre chose.
    
    « Par tous les dieux Shahin, ressaisissez-vous ! Vous n'allez pas baisser les bras maintenant ! Du sang royal coule dans vos veines, c'est le moment de prouver que vous êtes digne de vos ancêtres ! »
    
    D'un revers rageux de la main elle essuya larmes et morve qui coulaient sur son visage. Le désespoir menaçait de l'engloutir, et Ehsan franchit la dernière barrière qui les séparait :
    
    « Shahin, bats-toi, tu ne vas pas tous nous abandonner, pense à Zakaria, pense à ton père, pense à ton peuple."
    
     Elle sanglotait ouvertement désormais, ses ongles plantés dans les épaules nues du prince draguant son sang. Elle s'en moquait. Il devait se réveiller.
    

    ***

    
    Sans réel intérêt pour les papiers qu'il survolait, le roi apposait passivement son cachet sur les documents à soumettre au Grand Conseil lors de son prochain rassemblement, ce soir même.
    
    A l'ordre du jour, le vote concernant la présence de sa nouvelle épouse au sein du système décisionnaire de la nation. Il s'était senti extrêmement contrarié par l'entêtement de son fils cinq jours plus tôt. Bien qu'il comprît ses réticences, il y voyait davantage un refus d'accepter que son vieux père puisse aimer et privilégier une autre femme que sa défunte mère. Néanmoins, Dastan savait mieux que quiconque ce qui était bon pour lui. Le partage de ce poids, qui s'était considérablement alourdi depuis le décès d'Astar, serait un véritable soulagement... Tant pour lui, que pour le peuple.
    En effet, s'il continuait de se murer de la sorte dans le silence, paralysé face à la moindre prise de décision, les royaumes alentours ne feraient qu'une bouchée d'Elôn. Faraz était providentielle, un cadeau des dieux.
    

    ***

    
    Shahin ne réagissait plus, ni à ses appels ni même à ses violentes secousses.
    Elle entendait les voix affolées des serviteurs de l'autre côté de la porte. Bien qu'elle ne fût sûrement pas la première femme à hurler le prénom du prince de derrières ces battants, son ton alarmé les avait inquiété. Le régisseur du Palais du Prince ne tarderait certainement pas à faire son entrée malgré les ordres donnés par le résident des lieux.
    Mais plus la possibilité de se faire surprendre au chevet de Shahin se précisait, plus elle prenait peur.
    
    Ehsan sentait la situation lui échapper, même si elle n'avait jamais été réellement sous son contrôle. Une affreuse dualité naquit en son sein : fuir et laisser le prince dépérir, seul. Ou bien rester à ses risques et périls, à prier les dieux d'épargner son âme.
    Son instinct de survie lui criait de s'en aller. Mais son cœur ne pouvait se résoudre à abandonner son maître. Ce terrible affrontement intérieur ne fit qu'accroître son état de détresse.
    
    Et si la mort devenait la seule issue prévue pour lui ? Seuls Zohreh, Benyamin et Zakaria connaissent la vérité. De quoi aurais-je l'air à accuser la reine de la mort de Shahin ? Ne suis-je pas en train de signer mon arrêt de mort ? Quel père ne se hâterait pas de venger la mort de son fils ? Le roi me jugerait-il coupable ?
    
    Ehsan blêmit tandis que ces pensées traversaient son esprit. La pièce entière s'était mise à valser devant ses yeux. Fixant ses pieds, elle se vit s'échapper, enjambant le muret qui séparait la chambre des jardins. Elle se réfugierait au détour d'un bosquet en attendant le crépuscule, avant de s'enfuir dans un dernier élan par la Porte du Nord. Elle retrouverait alors une vie qu'elle avait déjà connue. La vie au-dehors. Certes, la mort en était également la seule issue, mais elle lui paraissait moins proche que si elle restait là, à ses côtés.
    
    A ses côtés...
    
    Elle détacha son attention de ses pieds, redressa le menton et balaya gentiment la forme immobile du prince étendu là. Les nouvelles larmes qui perlaient au bout de ses longs cils finirent par tomber lorsqu'elle fixa le visage éteint de son protégé.
    Durant ces trois jours d'alitement, il avait perdu du poids, faisant ressortir ses pommettes saillantes. Ainsi, ses traits paraissaient plus sévères, plus abrupts. Une barbe épaisse mangeait ses joues, il n'avait pas seulement maigri, il avait vieilli aussi, pourtant il restait toujours aussi beau.
    
    Peu à peu, elle était parvenue à ramener quiétude et paix dans son cœur. Le calme avant la tempête.
    L'avenir du prince ne reposait plus entre ses mains désormais, mais bel et bien dans celles de Zakaria. Elle priait que sa mission ne soit pas vaine et qu'il la soulage très prochainement des affres de l'angoisse qui la menaçaient.
    Désormais, elle n'avait qu'une volonté : honorer sa promesse de rester aux côtés de son maître.
    
    Le teint cadavérique de Shahin et ses mains froides l'avaient poussée à s'allonger à ses côtés, comme si la chaleur de son propre corps suffisait à deux êtres. L'oreille posée sur son torse, elle veillait. Gardienne de ses battements, à la fois fragiles et vaillants.
    
    L'apparente tranquillité des lieux fut violemment brisée par le vacarme soudain de la dizaine d'hommes qui pénétrèrent brusquement dans la chambre.
    Instinctivement, elle se plaça devant le prince inconscient, transformant son corps en bouclier. Pourtant, quel mal pouvaient-ils lui faire ? Sachant cela, elle ne se recula pas pour autant. Elle se sentait engagée auprès de son maître. Plus qu'une mission, un sacerdoce. Elle avait une dette immense envers lui, elle lui était redevable. Être esclave, femme qui plus est ; personne ne l'avait jamais considéré comme un être vivant, encore moins un être humain, avec ses propres sentiments, ses propres idées... Et lui, Shahin, il avait fait plus que cela : il l'avait écouté, il l'avait cru, il lui avait accordé de l'honneur.
    
    La tempête tant redoutée était là.
    
    Sans comprendre ce qui lui arrivait, deux hommes se ruèrent subitement sur elle, agrippèrent fermement ses bras et la soulevèrent de dessus du lit. Ils étaient si grands, si imposants, que ses pieds ne touchaient pas terre.
    
    Ehsan se débâtit de toutes ses forces, agitant inutilement chacun de ses membres dans les airs.
    
    « Lâchez-moi ! s'écria-t-elle en se cambrant sauvagement. LÂCHEZ-MOI ! »
    
    Sa voix se brisa dans les aiguës tant la rage lui enserrait la gorge. Ces hommes la séparaient de l'unique place qu'elle refusait de quitter. Elle ne se laisserait pas faire. Cette fois-ci elle chercha à diriger ses assauts plus stratégiquement, visant rotules et entre-jambes.
    
    Les coups fusèrent, les deux gardes hoquetèrent de douleur et relâchèrent leur emprise.
    Ehsan parvint à se dégager le temps d'un instant, courant vers le lit où était étendu Shahin. Elle n'eut pas le temps de l'atteindre qu'elle était déjà rattrapée par les huit autres soldats qui la plaquèrent au sol.
    
    L'impact de sa cage thoracique contre le marbre émit un bruit sourd, ainsi qu'un étrange craquement.
    
    Elle voulut crier mais aucun son ne sortit, et aucun air n'y entra non plus.
    Un goût ferreux emplit doucement sa bouche tandis qu'une vive brûlure sembla lui dévorer les côtes. Luttant pour retrouver de l'air, elle porta son regard sur la masse étendue plus loin, dans le lit.
    
    Shahin, pardon...
    
    A cet instant elle sut. Elle avait échoué.
    La pénible souffrance fit finalement place à une langueur chaude et inattendue, une atonie bienvenue qui s'empara de chacun de ses membres, pour finir par obscurcir sa vision.
    
    La nuit ? Déjà ?
    
    Ténèbres.
    

Texte publié par Sali, 19 juin 2020 à 16h07
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