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Tome 1, Chapitre 13 Tome 1, Chapitre 13
AL-SHÊNAZ

    
    Fondée par Bahram Ier lors de la Grande Conquête, Al-Shênaz se situe à deux cent cinquante kilomètres de l'antique capitale d'Antarxes. Ville appréciée pour ses thermes, elle devint rapidement le centre du savoir et de la culture d'Elôn grâce aux nombreuses académies de médecines qui y virent le jour.
    
    La légende raconte qu'elle aurait été bâtie sur les ruines d'un village dont les sources d'eau auraient eu le pouvoir de guérir les maladies. Est-ce la raison pour laquelle la plus grande école de médecine antique y a vu le jour ? Quoi qu'il en soit, avec les avancées scientifiques d'aujourd'hui, il semble que la forte teneur en soufre des sources d'eau de la région possède de grandes vertus curatives.
    

- Encyclopédie Polymathe de la Culture Antique et des Civilisations (1849)


    
    
***

    
    La nuit était sans fin, chaque seconde qui s'écoulait durait une éternité.
    
    Elle n'était pas celle empoisonnée et pourtant, à chaque nausée, à chaque grelottement, à chaque asphyxie du prince, son âme s'ébranlait profondément.
    
    Il était hors de question que qui que ce soit dans la Porte du Roi n'apprenne la vérité. C'est pourquoi Benyamin et elle restaient au chevet du prince sans jamais le laisser seul.
    
    Ehsan remplissait une bassine en cuivre à l'eau de la fontaine qui jaillissait au sein même des appartements princiers. Le gargouillis reposant de l'eau était couvert par le son écœurant des vomissements du prince. Cela faisait déjà plusieurs heures que la situation durait. Et bien que son estomac fût vide, son corps se tordait de douleur en rejetant jusqu'à la bile.
    
    Devant le teint livide et nauséeux de l'héritier et la mine déconfite de Benyamin, qui recueillait la vomissure dans une cuve, la jeune femme se demandait presque qui était le plus à plaindre des deux. Heureusement, elle s'approcha à hauteur de l'eunuque et le remplaça dans sa tâche.
    
    Les yeux tombants, sans trop oser la regarder, Benyamin baissa légèrement la tête en marmonnant une excuse, réprimant un haut-le-cœur. Cet air navré, il n'était pas le seul à l'arborer. Shahin aussi semblait terriblement désolé. Elle imaginait à quel point l'orgueil de cet homme en prenait un coup ! Lui, d'ordinaire si infaillible, était contraint de leur dévoiler ses plus vulnérables facettes.
    
    Jusqu'alors aveuglée par sa haute-naissance, sa fortune, son physique avantageux et ses privilèges, elle en avait oublié qu'il n'en restait pas moins un homme.
    
    D'une main délicate elle effleura sa joue, dégageant les mèches de jais trempées de sueur qui collaient à son front. Elle ne le connaissait pas intimement, cependant elle ne pouvait se résoudre à le voir mourir. Dans le secret de son cœur, elle chercha fébrilement une raison qui justifiait ses sentiments, une explication logique au fait que son patient soit plus précieux que tous les autres qu'elle avait déjà eu l'occasion de soigner. Était-ce dû à la soudaine confiance que ce dernier lui accordait ? Ou bien par fidélité pour sa bienfaitrice, la défunte reine ?
    
    Elle rassembla précautionneusement les cheveux du prince à l'arrière de son crâne et d'un lien en cuir les noua en un chignon maladroit.
    
    La tirant subitement de ses pensées, les yeux noirs et intenses de Shahin se plantèrent dans les siens. Son cœur manqua un battement.
    
    
***

    
    L'impression qu'il allait rendre jusqu'à ses intestins ne le quittait plus. Shahin sentait la sueur dévaler son dos, trempant tunique et draps. Son être tout-entier lui paraissait affreusement repoussant, et l'air dégoûté de son eunuque ne l'aidait pas vraiment à penser le contraire.
    
    Néanmoins, cela n'empêchait pas sa jeune servante de faire des va-et-vient à la fontaine, depuis des heures maintenant, pour essuyer son front et les coins de sa bouche après chaque haut-le-cœur. Elle prêtait même attention à lui faire avaler quelques gorgées d'une infusion mentholée pour le débarrasser de l'infâme âpreté de ses renvois.
    
    Elle s'approcha une nouvelle fois de lui et attacha avec soin ses cheveux. Chacun de ses gestes paraissait tendre, presque maternel. Quelle était donc cette chaleur qu'il ressentait au fond de lui ? Il se retourna soudainement et la dévisagea un instant. Était-ce la rondeur enfantine de son visage ou bien les quelques taches de son qui fleurissaient sur ses joues, donnant à ses traits cette candide bienveillance ?
    
    Ses pensées franchirent la barrière de ses lèvres avant même qu'il n'ait le temps d'y songer.
    
    « Qu'as-tu vécu dans ta courte vie pour ne pas même être écœurée par tout ça ? »
    
    Le regard de la jeune femme fuit le sien et ses pommettes prirent des teintes écarlates.
    
    Il venait d'entrouvrir une porte qu'elle préférait garder close. Un flot d'images jaillit devant les yeux d'Ehsan. Des plaies purulentes, des enfants squelettiques, des vieillards crachant le sang, des nourrissons mort-nés abandonnés dans les ruelles... Ehsan, sentit un nœud terrible lui enserrer la gorge. Tant bien que mal, elle réprima le tremblement de ses mains en les essuyant sur son tablier.
    
    Au même instant, Benyamin réapparut à ses côtés et d'une pression légère dans le dos, lui fit comprendre qu'il la consolait silencieusement.
    
    « Ehsan, va cueillir quelques fruits dans le verger de Son Altesse. Un peu de sucre peut lui faire grand bien. »
    
    A la simple idée de manger, Shahin vomit pour la énième fois, laissant à Ehsan la liberté de fuir dans les jardins. La rangée de colonnades passée, elle se retrouva dehors, face à un éblouissant clair de lune. Cherchant refuge à l'arrière d'un sycomore, elle ne parvint plus à maîtriser l'avalanche de souvenirs qui s'abattait sur elle. La digue protectrice qu'elle s'était évertuée à bâtir ses huit dernières années fissura, se rompit et vola en éclat à travers son esprit. Étranglée par la détresse, un cri salvateur échappa de sa gorge et un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Son désarroi sans fond ayant pour seuls spectateurs les sycomores.
    
    Et pourtant, dans les appartements du prince un écho déchirant résonna tristement.
    
    Shahin comprit à la vue du regard sévère de son eunuque qu'il avait abordé un sujet tabou chez Ehsan. Le cœur serré par la culpabilité cette fois il vomit du sang, comme puni par les cieux.
    
    
***

    
    La lune illuminait la route qui menait à Al-Shênaz. Suivant le cours de l'Ahrnôn, l'étalon et son cavalier fendaient la plaine à vive allure.
    
    Que les dieux soient avec moi !
    
    Zakaria avait déjà parcouru plus de la moitié du trajet mais désormais la fatigue commençait à peser. Il abaissa le pan du turban qui cachait son nez, il laissa l'air frais de la nuit fouetter son visage, ravivant son esprit.
    
    Il posa son regard sur la robe alezane de son étalon. D'ordinaire il aurait préféré monter le pur-sang qui lui avait été offert le jour de son entrée dans l'armée royale. Mais pour un pareil voyage il lui faudrait changer de monture avant que celle-ci ne meurt d'épuisement.
    
    Il savait qu'il lui en demandait beaucoup, cependant elle devait tenir, au moins jusqu'au prochain campement de vendeur équin plus à l'est.
    
    Échouer, voilà un mot qui ne lui était pas envisageable.
    
    
***

    
    Du haut de la muraille qui surplombait le Palais du prince héritier, des yeux épiaient scrupuleusement les mouvements au sein de la demeure princière. Quelques serviteurs allaient et venaient sans la moindre hâte inhabituelle. Aucun cri, aucun affolement, seul le piaillement des commérages du sérail parvenait jusque-là.
    
    L'espion interrompit son observation à l'arrivée de l'eunuque de sa maîtresse. Le dos voûté, le regard en biais, la main devant la bouche, il était d'une piètre discrétion.
    
    « Quelles sont les nouvelles ? chuchota-t-il.
    
    - Toujours rien à signaler. »
    
    L'épieur fixa à nouveau le palais, ignorant la présence de l'émissaire.
    
    L'eunuque gratta son crâne lisse. Voilà qui ne présageait rien de bon pour lui.
    
    De retour au Palais de la Reine, l'homme fut accueilli par le regard froid et inquisiteur de Faraz.
    
    « Alors, qu'attends-tu ? Parle ! »
    
    Se rapprochant davantage, Farid se prosterna devant sa propriétaire.
    
    « L'espion a guetté toute la nuit et aucun médecin ne s'est présenté au Palais du Prince. »
    
    D'un coup de pied rageur, la reine envoya valser la table basse qui se trouvait devant elle. Puis avec une lenteur terrifiante, elle s'accroupit au côté de son serviteur.
    
    « Farid, c'est ça ? »
    
    Malgré la dizaine d'année qu'il avait passé à la servir, elle se plaisait encore à lui demander son nom. Au moins, elle ne l'avait pas écorché cette fois.
    
    Elle saisit d'une main le menton pointu de l'eunuque et le regarda droit dans les yeux. A l'aperçu de ses prunelles incandescentes de fureur Farid manqua de s'étouffer.
    
    « Tu es bien certain d'avoir mis la poudre que je t'ai confiée dans les gâteaux qui ont été offerts au prince, Farid ? »
    
    L'ongle de son pouce s'enfonça davantage dans sa peau à mesure qu'elle lui posait la question.
    
    « C-certain...
    
    - Je trouve que tu manques un peu trop de certitude pour quelqu'un de certain ! »
    
    En guise de ponctuation, elle lui gifla soudainement la joue. Puis recoiffant la mèche qui s'était échappée de son chignon, elle poursuivit.
    
    « Il faut continuer d'observer les appartements princiers, il finira forcément par se passer quelque chose ! »
    

    ***

    
    Ehsan avait retrouvé contenance et était retournée auprès du prince. Son état se dégradait atrocement, la bile s'était transformée en sang et les quintes de toux en étouffements. Elle craignait que la puissance de ses crises ne viennent à bout de son cœur.
    
    De plus en plus faible, elle ne parvenait même plus à lui faire boire une gorgée d'eau sans qu'elle ne soit recrachée. Elle multipliait les compresses d'eau froide, mais celles-ci ne venaient pas à bout de la température de son corps si élevée qu'il peinait à garder les yeux ouverts.
    
    Tout son être luttait contre le poison mortel qui brûlait dans ses veines, en vain.
    
    Ahra Maza, faites que le Général Zakaria parvienne à sauver le prince !
    
    Ehsan avait vu suffisamment de personnes mourir autour d'elle pour ajouter un nom à cette longue liste. Elle ne le supporterait pas. Mais avant toute chose elle se devait de garder Shahin éveillé, car elle craignait que s'il perdait connaissance il ne se réveille jamais.
    
    « Votre Altesse, que savez-vous d'Antarxes ? »
    
    Les yeux hagards de l'héritier se posèrent sur elle. Où voulait-elle en venir ? Cependant, sans chercher à comprendre davantage, il lui répondit, heureux de détourner son esprit de ses souffrances.
    
    « C'est la capitale d'Elôn, riche de par la Porte du Roi, centre socio-économique et culturel du royaume. Elle regroupe les personnages les plus influents du pays et possède le plus grand nombre d'habitants des nations voisines. »
    
    Essuyant les gouttes de sueur qui perlaient sur le front du malade, la servante prit quelques secondes avant de répondre.
    
    « Vous ne savez pas grand-chose, en fait. »
    
    Surpris, Shahin trouva la force de se hisser sur ses coudes, mais la jeune femme l'obligea à se rallonger. Du coin de l'œil, elle aperçut Benyamin bouche bée face à son impertinence. Inquiet pour elle, il gesticula dans tous les sens, mimant une courbette et articulant en sourdine de s'excuser. Certes le prince était souffrant, mais ce n'était pas une raison pour profiter de sa faiblesse pour le défier !
    
    Ehsan baissa légèrement la tête, fuyant le regard de son maître, mais elle ne s'excusa pas pour autant.
    
    « Tout à l'heure, vous m'avez demandé ce que j'ai vécu... »
    
    Ben racla ostensiblement sa gorge, attirant l'attention de Shahin sur lui. D'un sourire bien trop affable, il invita gauchement le prince à changer de sujet. Et bien que les intentions de son ami fussent dans son intérêt, Ehsan poursuivit sur sa lancée.
    
    « Je ne sais pas quel âge j'avais lorsque mes géniteurs m'ont abandonné, mais je sais que j'ai assisté à quatre fêtes du solstice d'hiver après cela, avant d'entrer à la Porte du Roi. »
    
    Épongeant le cou du prince, elle se concentra davantage sur sa tâche que sur ses mots dans l'espoir de contrôler ses émotions. Shahin, quant à lui, sentait les battements de son cœur s'apaiser tandis qu'il écoutait avec sollicitude le récit de sa servante.
    
    « Lorsque je suis arrivée au service de votre mère, au vu de ma taille et de ma corpulence, ils ont jugé que j'avais huit ans. Mais j'étais malnutrie, alors il est probable que j'en ai eus davantage. »
    
    Le linge qu'elle tenait entre ses doigts était d'une blancheur éclatante à l'origine, mais après avoir essuyé le sang coagulé qui restait sur la lèvre inférieure du prince, le tissu avait pris une teinte brunâtre.
    
    « Voler, mendier, se battre, sont des délits qui m'étaient familiers... jusqu'au jour où j'ai volé la mauvaise personne. Il était terrifiant, glacial... »
    
    A ces simples mots, elle ne parvint pas à réprimer le frisson qui la secoua.
    
    Concentre-toi sur autre chose !
    

    Le drap de soie était froissé et taché par la sueur, il fallait le changer !
    
    « J'avais cru pouvoir m'échapper, mais il m'a rattrapé si vite... Il a écrasé mon visage sous son pied. Et même si j'ai bien amoché son genou avec mon couteau de fortune, ses hommes étaient déjà sur moi... »
    
    Sans même s'en rendre compte, des larmes roulaient sur son visage dénué d'émotion.
    
    Ce qui s'était passé ensuite, elle préférait le taire à jamais. D'une main absente, elle effleura la marque boursouflée au bas de son dos.
    
    « Bref, c'est ainsi que je suis entrée à la Porte du Roi. »
    
    Lui changer les idées semblait aider grandement le prince qui, pour la première fois depuis des heures, retrouvait un semblant de calme.
    
    Plissant les yeux et plein d'empathie, il scruta Ehsan en tentant de percevoir l'invisible. De prime abord joyeuse, innocente et impulsive, la jeune femme semblait cacher en son for intérieur une vérité bien plus triste.
    
    « Les lois d'Elôn ne punissent-elles pas l'esclavage de mineurs sans l'aval de leur famille ? »
    
    Benyamin ne put retenir un gloussement face à la naïveté de son maître.
    
    D'une main experte, Ehsan déploya un drap propre sur la couche du prince. Lissant les plis avec application, elle poursuivit.
    
    « Si cette loi était véritablement appliquée la moitié des esclaves du Palais se verrait affranchie ! »
    
    Une toux brutale secoua Shahin, il peinait à reprendre son souffle. Les tapes vigoureuses qu'Ehsan asséna dans son dos pour dégager ses bronches n'aidèrent que très peu. Fatalement, le sang teinta le mouchoir que Benyamin tenait devant sa bouche pour atténuer le son de ses crises, afin que nul n'eût vent de l'état du prince.
    
    Signe d'espoir ou triste rappel du temps passant, les premiers rayons du soleil illuminèrent la pièce.
    

    ***

    
    Le soleil pointait à l'horizon et dévoila à contre-jour les contours d'une ville.
    
    Le cœur battant, les cuisses brûlantes, le souffle court, Zakaria atteignait son but, enfin ! Saurait-il trouver cet homme que Shahin surnommait « le Sage » ? Al-Shênaz n'était peut-être pas comparable à Antarxes, mais elle n'en restait pas moins une grande ville.
    
    Des champs entouraient la cité, mais la majorité d'entre eux étaient secs, brûlés par le soleil et le manque de pluie. Seules les cultures en bord de l'Ahrnôn parvenaient à faire fleurir quelques herbes médicinales. Les portes à l'entrée de la ville étaient grandes ouvertes, laissant aller et venir ses habitants.
    
    Zakaria tira sur ses rênes, ralentissant son allure.
    
    Des échoppes d'herboristes bordaient de part et d'autre l'avenue principale. En revanche, le général n'aperçut ni auberge, ni taverne. Mangeait-on seulement à Al-Shenâz ? Son ventre émit un bruit effrayant.
    
    Arrête, Zak ! Ne pense pas à la nourriture ! Reste concentré !
    
    Quantité de médecins, à en juger par leur turban distinctif, traversaient les rues. L'un d'entre eux était-il « le Sage » ? Soudainement, la tâche devint colossale, impossible, encore plus ardue que de chevaucher dix heures sans manger ni-même dormir. Pourtant, il était impératif qu'il trouve se mystérieux médecin, quitte à arpenter chaque recoin de cette ville ! La vie de son seigneur et ami en dépendait.
    
    Alors, malgré sa fatigue extrême, Zakaria éperonna sa monture et débuta sa laborieuse recherche.
    
    

Texte publié par Sali, 31 mai 2020 à 12h15
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