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Tome 1, Chapitre 11 Tome 1, Chapitre 11
POISONS ET ANTIDOTES

    
Le charbon de bois médicinal

    
    Le charbon de bois médicinal, également appelé charbon activé, est présenté sous forme d'une fine poudre obtenue de charbon végétal. Son absorption permet d'assimiler de nombreuses substances toxiques présentes dans l'estomac et les intestins. Ces substances se lient au charbon et sont éliminées par les voies naturelles sans exercer leurs effets toxiques.
    
    Même si ce procédé n'est pas à proprement parlé un antidote, il s'avère être un antipoison efficace, à condition que ce dernier soit pris le plus rapidement possible après l'ingestion de la substance toxique, de préférence dans l'heure qui suit.
    

- Dictionnaire Médical, Médecine et Sciences Associées, par J. De Saisieux (1957)


    
    
***

    
    Les petits gâteaux ronds dégoulinant de miel auraient d'ordinaire grandement alléchés le pauvre Farid. Mais sachant la teneur de la poudre qu'il avait ajouté à la farine du boulanger d'Antarxes, payé gracieusement pour son silence et ses bons services, il s'abstint d'en déguster un morceau.
    
    L'eunuque rapporta une boîte contenant les pâtisseries encore chaudes. Faraz l'ouvrit et observa méticuleusement chacune d'entre elles. Rien ne devait trahir son plan. Elle s'était fait parvenir une pièce de tissu provenant d'un pays lointain et le noua soigneusement autour du contenant en bois, dans l'objectif d'en taire la véritable provenance. Le paquet entre les mains, elle sentait ce bouillonnement intérieur s'intensifier, cette soif de pouvoir et de vengeance grandir en son sein. Personne ne se mettrait jamais en travers de sa route.
    
    Ce matin-là, la reine s'était particulièrement apprêtée. Sa longue robe de soie rouge et légère flottait dans son sillage, voilant ses chevilles d'un fin drapé. A l'abri sous deux énormes ombrelles en plume d'autruche portées par ses serviteurs, le cliquetis des bracelets qui ornaient ses bras la précédait de peu alors qu'elle s'approchait de la Cité des Princes. Suivantes, gardes, eunuques et servantes composaient le convoi qui la succédait, marchant au même pas que leur maîtresse, marquant la pause lorsqu'elle s'arrêtait, pressant l'allure lorsqu'elle accélérait.
    
    Arrivée devant le palais du prince héritier la suite royale se stoppa.
    
    Un page annonça d'une voix forte l'arrivée de Faraz.
    
    La patience, voilà un mot qui ne décrivait au mieux la nouvelle reine. L'attente commençait à s'éterniser, jouant avec ses nerfs. Le prince n'allait pas la laisser moisir sur le parvis de son palais ? Cependant, elle se devait de contenir cette impatience. Elle était là pour faire bonne impression.
    
    Quelques minutes plus tard, Shahin sortait finalement de ses appartements.
    
    Il dormait encore lorsque son messager s'était précipité dans sa chambre pour lui annoncer l'arrivée de la reine devant ses appartements. La nouvelle avait eu l'effet d'un coup de fouet, le faisant se redresser soudainement de sa couche. Il s'était préparé en toute hâte, ameutant ses serviteurs pour recevoir la souveraine.
    
    Face à lui, l'épouse de son père, majestueuse, l'attendait calmement en vêtements d'apparat.
    
    Qu'est-ce qu'elle fait ici ?
    
    Bien qu'il connût parfaitement le code de conduite de la cour, il lui semblait particulièrement difficile de se montrer aimable face à celle qui avait volé la place de sa mère.
    
    « Mon Prince, salua Faraz. Je n'ai pas eu le plaisir de vous rencontrer depuis le couronnement, veuillez m'en excuser. »
    
    C'était la première fois qu'elle lui adressait la parole et il fut étonné par la douceur et l'intelligence avec lesquelles sa belle-mère maniait les mots.
    
    Shahin hocha la tête. Prudent, il scruta chaque membre de ce convoi extraordinaire, en quête de réponses. La dizaine de servantes qui accompagnaient la reine portaient précautionneusement de nombreux coffres. Faraz, remarquant que le jeune homme étudiait sa cargaison, poursuivit :
    
    « Pour me faire pardonner, voici quelques modestes présents. »
    
    D'un grand geste de la main, elle engloba ses nombreux serviteurs, qui s'avancèrent et déposèrent les cadeaux au pied des escaliers du palais.
    
    Le prince descendit les quelques marches qui les séparaient et se tint face à la souveraine. Lentement et sans la lâcher du regard, il inclina la tête pour la remercier.
    
    Elle croit vraiment pouvoir me corrompre avec des présents ?
    
    Le Grand Conseil approchait à grand pas. Il ne restait plus que deux jours à la reine pour qu'il change d'avis et il distinguait bien là une tentative de rapprochement de sa part.
    
    De son côté, Faraz analysait chaque rictus qu'elle apercevait sur le visage de son nouveau « fils », cherchant à décrypter ses pensées. Bien qu'un sourire courtois soulignait l'élégance de ses pommettes, elle remarqua une terrible froideur se dégager des sombres iris de l'héritier.
    
    « Ma reine, permettez-moi de vous offrir mon hospitalité... » proposa-t-il sur un ton douceâtre.
    
    Faraz inspira à pleins poumons, voir le futur roi potentiel de ce royaume s'incliner de la sorte devant elle était déjà en soi une grande victoire, mais elle ne s'arrêterait pas en si bon chemin !
    
    « Je vous suis. » dit-elle en lui emboîtant le pas.
    

    ***

    
    Toujours présente, Ehsan s'empressa de servir son maître et son invitée lorsqu'ils s'installèrent sur le tapis finement tissé du petit salon.
    
    Ehsan n'était pas une novice en ce qui concernait l'art. Depuis de nombreuses années, elle côtoyait, manipulait et astiquait chaque trésor que contenait la Porte du Roi. Son œil amateur savait reconnaître les belles choses : objets précieux, peintures exquises, étoffes luxueuses... Et le tableau qui s'esquissait devant elle était fabuleux. D'un côté Shahin, avec ses traits masculins et fins, ses yeux d'obsidienne et son teint délicieusement doré par le soleil. Il exsudait la virilité et la force tranquille, ne pouvant que fasciner son spectateur.
    
    En contraste, la quintessence même de la féminité et de la sensualité : Faraz. Une chevelure opulente et brillante, des parures magnifiques qui valorisaient son profond décolleté et des prunelles céladon artistiquement maquillées.
    
    Jamais n'avait-elle observé de beauté plus saisissante que ces deux êtres d'exception réunis.
    
    Magnifique... Sont-ils des dieux ?
    
    D'un claquement de doigts impérieux, la reine fit apporter quelques-uns de ses présents autour de la table basse qui la séparait du prince.
    
    Les serviteurs ouvrirent les coffres pour en dévoiler leur contenu : ivoire, joyaux, essences de bois rares et parfums jonchèrent le sol de marbre. Faraz tendit un paquet emballé d'un tissu qui provenait des terres de l'autre côté de la Grande Mer Occidentale. Le prince jeta un coup d'œil à Ehsan, qui comprit l'ordre silencieux. Elle vint dénouer le paquet et dévoila une boite finement sculptée. Elle ouvrit celle-ci et y découvrit une dizaine de gâteaux appétissants.
    
    Dieux ce qu'elle avait faim ! Elle aurait volontiers mordu dedans si on le lui avait proposé... Le nappage sucré et translucide faisaient de ces gourmandises de véritables gemmes rutilantes. Alors qu'elle se retenait de baver d'envie, elle fut horrifiée de constater que Shahin ne semblait pas prompt à les déguster.
    
    « Ce sont quelques douceurs qu'un ami proche m'a offert lorsqu'il est rentré de son dernier voyage. Il aurait été trop injuste d'en profiter seule ! » commenta la reine.
    
    Remarquant la réticence de l'héritier, elle prit les devants et s'empara de l'une des pâtisseries. Elle souleva le voile transparent qui couvrait sa bouche et la savoura longuement.
    
    « Il connaît si bien mes goûts ! rit-elle. Elles sont tout bonnement succulentes ! »
    
    Elle replongea la main dans la boîte et tendit l'un des gâteaux à son beau-fils.
    
    « Tenez ! Goûtez ! »
    
    Shahin ne put s'empêcher d'être frappé par la beauté de son sourire. Il illuminait son visage, donnait à ses traits un aspect candide et pur.
    
    Voilà comment Père a succombé...
    
    Il accepta l'offrande et croqua dans le biscuit au miel. Shahin s'aperçut, à sa plus grande stupeur, que son regard s'attardait un peu trop longuement sur la gorge abondante de Faraz. Il se demanda si, à la place de son géniteur, il ne serait pas lui-même tombé sous le charme de cette femme.
    
    « Majesté... » commença-t-il.
    
    Bien qu'il n'en laissât rien paraître, ce titre lui écorcha la bouche.
    
    « Que suis-je censé voir dans votre intérêt soudain pour ma personne ? Une tentative de corruption ? »
    
    Faraz s'amusa de sa question et de son ton narquois.
    
    « Suis-je si peu discrète ? » minauda-t-elle.
    
    Le Haut-Général essaya d'analyser la situation stratégiquement. Plus il observait cette femme, moins il en percevait la dangerosité. Il avait beau tenter de décortiquer la moindre de ses actions, il n'y trouvait aucune intention cachée.
    
    « Pardonnez ma franchise, mais ce ne sont pas ces gâteries qui changeront mon point de vue quant à votre présence au sein du Grand Conseil.
    
    - Puis-je en connaître la raison ? »
    
    Faraz battit des cils, plaça une main sous son menton, feignant l'intérêt. Ses prochaines actions étaient capitales pour le bon déroulement de son plan. Elle devait choisir avec grand soin ses mots, ses mouvements, et même jusqu'à la plus insignifiante de ses respirations. Elle jouait un rôle, le rôle le plus important de sa vie, et rien ne devait la trahir.
    
    « Je pense que la sagesse d'une reine se trouve justement dans le fait qu'elle ne connaît pas tous les détails d'une affaire, répondit-il sérieusement. Elle peut apporter un regard neuf sur une situation. Et j'ai peur que cela ne se perde si vous entendez le point de vue et l'avis de tous les conseillers. »
    
    Shahin l'observa avec soin. Elle semblait prendre le temps de réfléchir réellement à ses paroles. Il avait tellement de difficultés à la cerner...
    
    Souhaite-t-elle véritablement aider Père ou cherche-t-elle juste plus de pouvoir?
    
    Avec grâce, la souveraine se leva, ses colliers d'or étincelèrent, illuminant de mille reflets le plafond de la chambre.
    
    « Vos paroles sont empruntes de sagesse. J'y réfléchirai... »
    
    Elle inclina le menton une dernière fois et quitta la pièce suivie par sa ribambelle de serviteurs. Une fois la porte refermée, Shahin appela Ehsan à ses côtés. Une lueur calculatrice dans l'œil, il lui donna ces instructions à l'oreille :
    
    « Cette après-midi, rends-toi discrètement au Palais de la Reine. Rapporte-moi chaque rumeur circulant parmi ses domestiques. Je veux savoir qui elle est vraiment, pas juste le masque qu'elle arbore en public.»
    
    Etait-ce le souffle chaud de son murmure ou le souvenir terrifiant de sa dernière escapade « discrète » qui hérissait les cheveux du haut de sa nuque ?
    
    Quoi qu'il en fût, Ehsan ne songea pas un instant à protester car elle avait donné sa parole, et sa parole était sacrée. Son honneur était la chose la plus précieuse qu'elle possédait. Elle se souvenait parfaitement de l'époque où cette notion importante lui avait été inculquée. Distraitement, Ehsan porta une main à la cambrure de son dos.
    
    Des années auparavant, à cause d'un vol échoué, un homme cruel l'avait capturée et vendue en esclavage. Sans considération pour son statut d'enfant et d'orpheline, le bourreau aux yeux céladon lui avait administré une punition terrible : un fer incandescent au creux de ses reins, une souffrance infinie et une marque avilissante. Une humiliation et une douleur telle qu'elle avait supplié Ahrman, dieu de la mort, de la recueillir, et lorsque les ténèbres l'enlevèrent, elle avait cru sa prière exaucée. Pourtant elle s'était réveillée des jours plus tard, alors qu'une femme mûre changeait ses bandages et qu'un garçon maintenait fermement ses membres.
    
    Zohreh, Benyamin...
    
    Pour la première fois de sa jeune existence, on avait pris soin d'elle. La cuisinière avait fait preuve d'une patience infinie pour apprivoiser la petite bête sauvage qu'elle était.
    
    Un soir, alors que Ben et elle se chamaillaient à cause d'une promesse enfantine qu'elle avait brisée, Zohreh leur avait inculqué l'un des principes fondamentaux de sa vie :
    
    « Ce monde peut nous retirer argent, famille, dignité et vie... Mais il y a une chose qu'il ne peut pas nous enlever : nos valeurs. »
    
    A partir de ce jour, Ehsan s'était jurée de tenir ses valeurs en haute estime. La loyauté et l'honneur en faisaient partie.
    
    De ce fait, bien que l'angoisse tordît douloureusement ses entrailles, elle traversa la Porte des Plaisir et se faufila discrètement derrière les arbustes feuillus qui menaient au Palais de la reine.
    
    
***

    
    Zohreh était discrètement affairée à ranger de grandes nappes en tissu dans l'un des coffres des appartements de la reine, lorsque l'épouse du roi rentra précipitamment de sa promenade matinale. Les esclaves et les domestiques n'étaient pas censés se trouver là à cette heure de la journée, c'est pourquoi Zohreh préféra rester cachée à l'arrière d'un paravent plutôt que de se faire violemment houspiller par la femme colérique.
    
    La souveraine bût avec grand empressement un liquide noirâtre, sûrement infect à en juger par le juron qui lui échappa.
    
    Les connaissances culinaires de Zohreh étaient assez étendues pour savoir que cela n'était pas un aliment qui se trouvait habituellement dans les cuisines élonites. Et pourtant, cette boisson ne lui était pas inconnue...
    
    Elle recula à pas de velours pendant que la reine avait le dos tourné. Mais la cuisinière heurta maladroitement une table dont les pieds grincèrent sur le sol.
    
    « Qui est là ? » s'exclama la propriétaire des lieux.
    
    Sachant que ses genoux douloureux ne lui permettraient jamais de fuir assez vite pour échapper à sa maîtresse, Zohreh sortit de derrière sa cachette.
    
    Des yeux emplis d'animosité la transpercèrent.
    
    La domestique s'agenouilla prestement et plaqua son front contre le tapis rouge et or qui reposait sur le sol.
    
    « Que fais-tu ici ? » demanda Faraz.
    
    Elle se rapprocha d'un pas prédateur et, du bout du pied, obligea la vieille femme à la regarder en face. Néanmoins, Zohreh fuyait son regard respectueusement.
    
    « REPONDS-MOI ! s'agaça-t-elle.
    
    - Je rangeais les nappes, votre Majesté. »
    
    S'il y avait une chose que personne ne pouvait retirer à Zohreh, c'était son courage. Même dans pareille situation elle ne se départait jamais de son ton assuré et de son naturel. Mais cela n'empêcha pas la gifle cinglante de la reine de s'abattre sur sa joue ridée par le temps.
    
    « Dans ce cas tu t'annonces ! s'écria la femme en colère.
    
    - Veuillez me pardonner, Majesté, continua Zohreh en s'inclinant davantage. Mais votre servante commence à être avancée en âge... je n'entends plus très bien.» se justifia-t-elle.
    
    Pour une fois que son ancienneté devenait une alliée, elle ne se privait pas d'en jouer.
    
    La colère de la souveraine retomba peu à peu. Le courroux laissa place au mépris.
    
    « Pour la peine, tu seras seule en cuisine ce soir ! »
    

    ***

    
    L'après-midi touchait à sa fin, et la domestique avait retrouvé ses cuisines, seule. Les marmites, remplies de nombreuses préparations en train de mijoter, exhalaient des odeurs alléchantes de viande en sauce et d'épices. D'ordinaire, se retrouver seule dans cette pièce ne l'aurait pas dérangée mais ce soir elle se sentait particulièrement épuisée. Son dos la tiraillait, ses hanches brûlaient, et alors qu'elle massait ses mains pleines de rhumatismes, elle perçut des bruits de pas provenant de la réserve de bois sec.
    
    Ils n'avaient pas lieu d'être, personne ne devait se trouver en cuisine ce soir. Méfiante, la cuisinière s'arma d'un lourd rouleau à pâtisserie, marchant en direction des bruits suspects. Elle aperçut une silhouette accroupie derrière les fagots de branches. Alors qu'elle s'apprêtait à fracasser le crâne du fouineur, elle reconnut Ehsan.
    
    « Par tous les dieux ! jura la vieille femme. Ehsan ! N'as-tu donc aucune considération pour mon pauvre cœur ? »
    
    Elle posa une main sur ce dernier pour calmer son rythme effréné.
    
    Sans bouger de sa cachette, la jeune femme lui fit signe de baisser le ton. Zohreh croisa les bras devant sa poitrine et regarda l'épieuse avec amusement. Elle leva les yeux au ciel face au soin particulier que la jeune fille mettait à rester à l'abri des regards.
    
    « Ehsan, lève-toi, tu es ridicule ! On ne voit que toi dans ce tas de bois mort ! la charia-t-elle. Allez viens, je suis seule en cuisine ce soir. »
    
    Soulagée, la jeune servante bondit d'au dehors de son refuge et serra chaleureusement sa mère d'adoption entre ses bras. Toutes deux ne s'étaient pas revues depuis la nuit de son agression et la mine débonnaire de la cuisinière lui avait vraiment manquée.
    
    Les étreintes passionnées d'Ehsan rendaient toujours Zohreh empotée, même si, au fond d'elle-même, elle avait toujours adoré cela. Elle tapota le dos de la jeune fille d'une main malhabile.
    
    « Pourquoi es-tu ici ? Ne t'avais-je pas demandé de ne plus revenir afin de ne pas te mettre en danger ? la sermonna-t-elle.
    
    - Je sais bien, mais aujourd'hui je suis venue sur ordre du prince, chuchota l'apprentie espionne. Il m'a demandé de collecter des informations au sujet de la reine... et il n'y a personne à son service en qui j'ai plus confiance que toi ! »
    
    Elle s'empara des mains de la vieille femme. Ces dernières étaient sèches et calleuses, mais à la fois chaudes et réconfortantes. C'étaient celles-ci qui l'avaient recueillie, pansée, câlinée, éduquée... L'affection qu'elle ressentait pour sa mère adoptive lui apportait la chaleur et le réconfort dont elle avait tant besoin, à la manière d'une couverture douce et enveloppante lors d'une froide nuit d'hiver.
    
    Tandis que Zohreh la faisait s'asseoir sur un rondin de bois, elle la questionna :
    
    « Pourquoi notre cher prince cherche-t-il à avoir davantage d'informations sur notre reine ?
    
    - Eh bien, je ne suis pas certaine mais depuis sa visite de ce matin, je crois qu'il cherche à comprendre ses ré...
    
    - Quand a-t-elle rendu visite au prince Shahin, dis-tu ? la coupa Zohreh, soudainement alarmée.
    
    -C-ce matin, pourquoi ? »
    
    La question subite de la cuisinière avait surpris Ehsan, elle ne s'attendait pas à une telle réaction de la part de Zohreh à ce sujet. Pour quelle raison s'inquiétait-elle tout à coup ?
    
    Les jambes de la vieille femme se dérobèrent de dessous elle, Ehsan se précipita pour la faire asseoir à ses côtés.
    
    « Zohreh, tu es affreusement pâle, que se passe-t-il ? »
    
    Le regard dans le vague et d'une voix atone, elle répondit :
    
    « Ehsan, j'ai peur que le prince vienne d'être empoisonné. »
    
    La sentence eut l'effet d'un coup d'épée dans le ventre d'Ehsan, soudainement envahie par une vague d'angoisse. Comment cela se pouvait-il ?
    
    La jeune fille ne comprit pas la force de sa réaction. La simple empathie ne pouvait l'expliquer. Il était son maître et elle, son esclave, elle ne lui devait rien... A moins que ce ne fut l'inverse. Dans ce monde elle n'était rien et lui, son maître, lui donnait tout.
    
    Zohreh prit le temps d'exprimer ses doutes à sa « fille ».
    
    « Ehsan, écoute-moi bien. Ce matin, j'ai vu la reine renter dans ses appartements en toute hâte et boire une boisson noire...
    
    - Noire ? demanda la jeune servante, intriguée.
    
    -Oui, cela m'a également semblé étrange, mais je me souviens pourquoi ce breuvage ne m'était pas inconnu. »
    
    Alors qu'elle rassemblait ses souvenirs pour les partager le plus fidèlement possible, Ehsan pressa davantage les mains de sa tutrice, impatiente de connaître la vérité.
    
    « C'était il y a douze ans, bien avant ton arrivée. Je servais déjà la reine Astar. Je me souviendrais toujours de ce ballet de médecins, de guérisseurs et de prêtres dans les appartements de la reine. »
    
    Un frisson parcourut l'échine de Zohreh.
    
    Quel horrible souvenir...
    

    « Savais-tu que le prince Shahin n'est pas le premier né du roi ?
    
    - Comment ? »
    
    Les yeux d'Ehsan s'écarquillèrent de surprise.
    
    « Son frère, Gilgamesh, de deux ans son aîné, était tombé subitement malade. Personne ne trouvait ce qu'il avait. Certains songeaient à une maladie inconnue, d'autres à une malédiction.»
    
    Elle fit une pause dans son récit, secouant tristement la tête.
    
    « Il n'avait pas douze ans, et il était là, à demi-mort dans les bras de sa mère ! »
    
    La voix de la cuisinière se brisa, ce souvenir était certainement traumatisant et Ehsan y voyait là une explication au fait que personne n'en parlait jamais dans la Porte du Roi.
    
    « C'est le jour où il s'est mis à vomir du sang que les médecins se sont aperçus que celui-ci était bien trop fluide. La reine a tout de suite pensé à un empoisonnement... C'est ce jour-là que j'ai vu cette eau charbonneuse. Le médecin de la reine disait que c'était un très bon anti-poison, mais il était déjà trop... bien trop tard. »
    
    L'image mentale qu'Ehsan se créa lui retourna le cœur. Elle s'imaginait le petit corps sans vie, embrassé frénétiquement par les baisers mouillés de larmes de sa mère. Elle parvenait presque à entendre les cris de détresse du jeune Shahin privé de son frère.
    
    Des larmes dévalèrent ses joues.
    
    Pourquoi personne n'en parle jamais ?
    

    Elle s'en voulait subitement d'avoir cru un jour qu'être prince d'Elôn protégeait de tous les malheurs.
    
    « Ehsan, fit Zohreh, tirant la jeune fille de ses pensées. Si mes soupçons sont justes, ce que je viens de te dire est une information qui peut mettre ta vie en danger. Je comprendrais si tu veux garder cela pour toi et laisser les dieux s'occuper du prince héritier. Mais, ma chérie... »
    
    Elle saisit ses joues creusées par la faim entre ses mains bienveillantes.
    
    «...Je te connais... Alors, s'il te plait, fais attention. Ce palais est rempli de charognards prêts à dévorer la moindre carcasse, même encore chaude ! Ne donne pas ta confiance à n'importe qui. »
    
    Ehsan hocha la tête. Cela, elle ne pouvait l'oublier.
    
    « Une chose encore : si j'ai raison, je ne sais pas quel poison a intoxiqué le prince, mais s'il s'agit du même que son frère, souviens-toi que le sang est anormalement liquide. »
    
    Sans même prendre le temps de remercier Zohreh, Ehsan bondit de la souche sur laquelle elle était assise et se hâta de retrouver Shahin dans des transes extrêmes.
    
    
***

    
    La soirée s'annonçait affriolante et festive.
    
    Shahin admirait depuis de longues minutes déjà le déhanché aguichant de Hengameh, dans le patio du gynécée. Il aimait sa délicieuse manière de réinterpréter les danses traditionnelles d'Elôn. La façon dont elle agitait les voiles dans ses mains soulignait ses courbes et la grâce innée qui la caractérisait.
    
    Cette grâce et cet exotisme qui attisaient si facilement son désir. A chaque fois il se délectait de la façon dont son nom prenait des couleurs d'ailleurs lorsqu'elle le prononçait dans leur intimité.
    
    Elle se cambra en arrière, devant lui, remuant les épaules, et il lui vola un baiser, couvrant ses lèvres pastelles d'une enveloppe suave.
    
    Tandis que le spectacle de ses longs cheveux blond platine virevoltant dans les airs lui coupait le souffle, Benyamin, eunuque du Harem, interrompit sa contemplation.
    
    Shahin le fixa d'un regard noir.
    
    Le serviteur se pencha davantage à la vue du mécontentement de son maître.
    
    « Votre Altesse, pardonnez-moi, mais Seigneur Zakaria aimerait s'entretenir avec vous. »
    
    Le prince serra les dents. Son ami était pourtant au courant de ses projets pour la soirée, pourquoi tenait-il à le voir ? Si c'était une nouvelle fois dans le but de le charrier, il pouvait faire demi-tour. Il avait des plans bien plus attrayants que se faire moquer toute la nuit pour un simple duel de perdu.
    
    "Dis-lui que je ne peux pas le recevoir ce soir !"
    
    Shahin se laissa retomber confortablement entre les coussins et reporta son attention sur la taille gracile de sa concubine.
    
    Enfin en paix !
    

    Pourtant deux minutes plus tard, une femme pénétra en furie dans le patio, arme au poing.
    

    ***

    
    Ehsan se dirigeait avec empressement vers la zone d'entraînement militaire dans l'espoir d'y trouver le prince en cette fin de journée.
    
    Des soldats armés de lances lui barrèrent la route. Agacée et pressée, Ehsan tenta malgré tout de forcer le passage, ce qui ne lui valut que des invectives de la part des gardes.
    
    « Laissez-moi passer ! Je dois voir le prince Shahin, c'est urgent ! » les supplia-t-elle.
    
    Elle se rappela des mises en gardes de Zohreh quelques minutes auparavant et se retint de leur parler de la suspicion d'empoisonnement. Mais elle ne pouvait pas non plus se présenter comme espionne du prince. Elle s'accroupit donc subitement et tenta une percée entre les deux hommes. Une main puissante s'empara de sa natte, la tirant par les cheveux avant même qu'elle n'ait le temps de les dépasser. Alors que les hommes la mettaient en garde une dernière fois, s'apprêtant à user davantage de force, une voix venant du balcon des quartiers généraux les stoppa net:
    
    « ARRÊTEZ ! »
    
    Le son résonna dans toute l'esplanade, allant jusqu'à interrompre l'entraînement des quelques soldats encore présents.
    
    Zakaria, qui avait donné l'ordre, dévala quatre à quatre les marches qui le séparaient de la jeune femme. Il l'avait reconnu, et bien que mal à l'aise en présence de la gente féminine, il ne pouvait sûrement pas la laisser se faire blesser par ses hommes un peu trop zélés. Les gardes reculèrent de quelques mètres, laissant leur général s'entretenir avec la servante.
    
    « Mademoiselle Ehsan, la salua-t-il d'un ton sevère. Qu'est-ce qui vous amène à la Porte de la Guerre ? Ce n'est pas un endroit pour une jeune fille.
    
    - Général, je cherche le prince, savez-vous où je pourrais le trouver ? »
    
    Zakaria frotta l'arrière de son crâne, gêné. En effet, il le savait, mais il ne voulait pas embarrasser la jeune femme et lui-même en abordant les détails coquins que son ami lui avait confié.
    
    « Général, sans vous manquer de respect, dépêchez-vous de me le dire ! »
    
    Elle fit une pause, se rappelant de la relation intime que le prince et lui semblaient entretenir. Depuis les nombreuses semaines qu'elle servait l'héritier, elle ne l'avait vu être autant lui-même qu'en présence de cet homme. Ces quelques souvenirs la décidèrent. Elle baissa d'un ton et poursuivit :
    
    « S'il vous plait, je crains que la vie de mon maître soit en danger ! »
    
    L'air incommodé de Zakaria se mua immédiatement en quelque chose de puissant, de sauvage. Ses yeux noisettes semblèrent prendre feu. Ehsan réveillait en lui ses plus profonds instincts.
    
    « Expliquez-vous ! » lui ordonna-t-il, tout en invitant la servante à le suivre.
    
    Il ne pouvait pas perdre une minute. Même s'il ne s'agissait que d'une rumeur, il devait la conduire à Shahin. Le général savait le rôle que son frère d'arme avait confié à cette jeune femme et il ne pouvait pas prendre ses avertissements à la légère.
    
    Sur le chemin qui menait au gynécée, Ehsan lui fournit tous les détails que Zohreh lui avait elle-même confiée plus tôt.
    
    Elle remarqua que l'homme allongeait sa foulée de plus en plus à mesure qu'elle lui contait son histoire. Il n'avait pas semblé surpris lorsqu'elle avait prononcé le nom de Gilgamesh, il était très certainement au courant.
    
    Zakaria paraissait au moins aussi inquiet qu'elle à en juger par la pâleur qui gagnait peu à peu son visage. Elle se félicita intérieurement de s'être confiée à lui, son jugement n'avait pas été faussé.
    
    Soudain, le général s'arrêta net devant l'entrée dorée du sérail. Derrière elle se trouvait un tout autre monde, un monde de femmes, un monde où il ne se serait certainement pas senti à l'aise. Cependant, cela ne l'empêcha pas de frapper vigoureusement aux battants, faisant retentir bruyamment ses manchettes en cuivre contre l'or des portes.
    
    Celles-ci s'entrebâillèrent, laissant passer un jeune eunuque d'à peine dix-huit ans.
    
    Ehsan ne patienta pas que le général se présente, elle l'avait reconnu. Elle fonça droit sur le garçon et lui attrapa les mains.
    
    « Benyamin, c'est toi ! Il faut que Zakaria voit Shahin de toute urgence ! »
    
    L'anxiété et la hâte lui avaient fait perdre tout sens de l'étiquette, oubliant jusqu'aux titres et aux rangs élevés des deux hommes.
    
    Le ton implorant de sa tendre amie surprit l'eunuque. Il détestait la voir dans un tel état de détresse et il s'en voulait encore pour ses paroles malheureuses de l'autre fois. Il lui sourit tendrement, et bien qu'il ne comprît pas pourquoi cela était si pressant, il la rassura :
    
    « Je vais voir ça.»
    
    Les portes se refermèrent aussitôt derrière lui, créant un sentiment de vide immense chez Ehsan. Le silence qui régnait dehors ne faisait qu'accentuer les battements violents de son cœur, l'obligeant à se concentrer sur son souffle pour ne pas oublier de respirer.
    
    Depuis qu'elle était au service du prince, elle s'était toujours retrouvée dans des situations improbables. Encore une fois, aujourd'hui, elle se trouvait sur sa route. Peu à peu, ces coïncidences n'en paraissaient plus tellement et le hasard se transformait en destin. Après tout, le prince avait peut-être raison : les dieux leur traçaient un chemin.
    
    Benyamin réapparut au bout de quelques minutes qui parurent une éternité aux yeux des deux qui attendaient de l'autre côté des portes.
    
    Sa mine fermée laissa deviner la réponse de Shahin, il ne souhaitait pas recevoir Zakaria.
    
    Elle se retourna vivement vers ce dernier et le foudroya du regard.
    
    « Vous n'êtes pas censé être son ami ? » balança-t-elle sans aucune cérémonie.
    
    Zakaria fut pétrifié devant le changement soudain d'attitude de la jeune femme. En revanche Benyamin, qui la connaissait bien, savait comment sa fougue et sa passion pouvaient parfois l'emporter, ôtant tous les filtres qui se trouvaient d'ordinaire entre son cerveau et sa bouche. Il posa une main sur son bras pour tenter de la calmer mais elle se dégagea en s'avançant vers l'ami du prince, menaçante.
    
    « Son ami, oui. Mais il n'en reste pas moins le prince. » se justifia Zakaria.
    
    Il était de plus en plus anxieux. Il s'apprêtait à renvoyer l'eunuque chercher le prince, dans l'impossibilité de le faire lui-même à cause des lois stupides qui régissaient le sérail. Mais Ehsan s'empara subitement du poignard qu'il portait à sa ceinture. Le général n'eut pas le temps de réagir qu'elle s'était déjà immiscée au sein du harem, l'arme au poing.
    
    « Ben, ferme les portes derrière-moi et que personne ne rentre ! » fut la dernière phrase que le général entendit avant que les deux énormes battants en or ne se rabattent définitivement.
    
    

Texte publié par Sali, 23 mai 2020 à 21h19
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