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Tome 1, Chapitre 10 Tome 1, Chapitre 10
Danse et chante, toi qui t'envole,
    
    Au printemps le ciel te donne,
    
    Une vaste terre de moisson.
    
    Bien que moi, j'attende la mousson.
    
    Plus jamais l'on ne demanda,
    
    Au marchand d'Elôn ici-bas,
    
    De pourvoir aux besoins des siens,
    
    Tant la faim était leur destin.
    
    A jamais ils demeureront,
    
    Les enfants d'une même nation,
    
    Morte de faim, par l'abus des siens,
    
    Morte de faim, bien avant la fin.

    

- « Divin oiseau », tiré de « Ballades des chantres et poètes d'Elôn »


    
    
***

    
    Le carrosse voilé de noir n'avait toujours pas bougé de devant la taverne de Jahandar. En son sein, Morteza confia à sa sœur deux petites boîtes en cèdre.
    
    « Ce premier coffret contient un puissant poison, le second est son antidote. Du moins, pour être certain que l'antidote soit véritablement efficace, il faut que tu le prennes moins d'une heure après l'ingestion de la toxine. »
    
    Faraz acquiesça d'un air entendu. Elle rangea les deux cassettes dans les plis de son manteau. Alors qu'elle rabattait une large capuche sur sa tête, son frère posa une main délicatement sur sa joue.
    
    « Cela faisait si longtemps que je ne t'avais pas vue... Ne peux-tu pas rester encore un peu ? »
    
    Un frisson dévala l'échine de la reine. Elle se dégagea doucement.
    
    « Je ne peux pas... Merci pour ton aide, Morteza. »
    
    Elle tira le rideau pour inviter l'homme à prendre congé.
    
    Saisissant le menton de sa sœur, il déposa un affectueux baiser sur sa joue et lui caressa une ultime fois la pommette avant de la quitter.
    
    Une larme solitaire s'échappa des yeux vert-de-gris de la reine, yeux qui lui rappelaient si souvent ceux de son frère.
    
    
***

    
    L'ombre que créait l'allée de cyprès, entourant le long bassin d'eau clair qui ornait le centre de la Cité des Princes, apporta à Shahin l'air dont il avait tant besoin.
    
    Depuis son réveil chaque membre du conseil qu'il avait eu le malheur de croiser cherchait à le contraindre à changer sa voix lors du prochain vote, « afin d'éviter toute divergence d'opinion au sein du gouvernement » disaient-ils.
    
    Fatigué de leur tenir tête, il avait préféré s'isoler et marcher seul au bord de l'eau, car le prochain qui lui aurait adressé la parole à ce sujet aurait certainement terminé au fond du bassin.
    
    Toute cette rage devait s'évacuer, et pour cela, rien de meilleur qu'un corps à corps avec Zakaria. Il fit brusquement demi-tour et contourna un bosquet, mais s'interrompit bien vite à la vue d'Ehsan quelques pas plus loin.
    
    La jeune servante ne le remarqua pas, trop absorbée par sa tâche. Accroupie, les mains dans la terre, elle repiquait des bulbes d'iris autour de ses appartements princiers.
    
    Shahin préféra ne pas se faire remarquer pour l'observer discrètement.
    
    Le vent chaud, provenant du désert de Qalil, jouait avec ses cheveux qui dévalaient son dos en une cascade de boucles lâches. Elle les rabattait régulièrement derrière ses oreilles, ils revenaient sournoisement lui caresser le visage à chaque fois.
    
    Attentif, il remarqua que les lèvres de la jeune femme bougeaient. Il tendit l'oreille.
    
    « Danse et chante, toi qui t'envole,
    Au printemps le ciel te donne,
    Une vaste terre de moisson.
    Bien que moi, j'attende la mousson. »
    
    L'air familier de la chanson le fit sourire. La jeune femme chantait merveilleusement bien... Etrangement apaisé par l'air mélancolique, il s'accorda quelques instants pour l'écouter avant de partir à regret.
    
    Le son cristallin de sa voix rebondit sur l'eau et ne le quitta pas de la journée.
    
    
***

    
    Les effluves de camphre dégagées par les huiles de massage des concubines envahissaient les bains du harem du prince héritier.
    
    La moiteur des lieux faisait transpirer à grosses gouttes Benyamin qui, contrairement aux dames qu'il surveillait, était entièrement habillé.
    
    Enfant, il n'avait jamais prêté attention aux querelles des femmes qui servaient en cuisine. Il trouvait cela puérile et sans fondement la plupart du temps. Mais, travailler au gynécée changeait sa vision des choses. Fermé et interdit au reste du monde, cet endroit était un royaume au sein même du royaume. Il possédait ses règles, ses codes, sa hiérarchie, ses guerres... Et ces dernières n'étaient en rien bégnines.
    
    Les bains, les parfums, les lits de soie, les bijoux, autant d'artifices qui cherchaient à camoufler la course au pouvoir et à la richesse qui motivaient chaque femme au sein de cette cage dorée.
    
    Cadeau de Gudmund, roi de Hrunkah, dans le but non dissimulé de préserver la paix des échanges maritimes avec Elôn, Hengameh avait parfaitement su s'adapter à la vie ici.
    
    A son arrivée à la Porte du Roi, ses vêtements, sa langue, sa culture, jusqu'à son nom avait dû être oubliés et remplacés par sa nouvelle patrie. La déesse des royaumes du nord n'étant pas de nature à se laisser abattre, elle avait joué de ses charmes exotiques et avait pris rapidement l'ascendant sur les autres femmes du sérail, devenant la première concubine du prince et sa favorite.
    
    Benyamin louvoya adroitement entre les concubines, se frayant un chemin à travers leurs corps étendus lascivement le long des dalles chaudes des hammams. Il arriva face à la favorite. L'une de ses suivantes peignait ses cheveux soyeux d'un blond presque blanc alors qu'elle était à demi-nue.
    
    « Hengameh, pares-toi joliment, ce soir je proposerai ton nom au prince. » l'informa-t-il.
    
    Un sourire divin étira ses lèvres. Elle n'avait pas eu l'occasion de partager la couche de Shahin depuis une semaine et ses tendres attentions lui manquaient.
    
    A quelques mètres, des courtisanes se mirent à critiquer amèrement l'élue.
    
    « Comment une mocheté pareille peut-elle s'attirer les faveurs du prince ?
    
    - Regarde ses cheveux, on dirait qu'Ahrman s'est éprise d'elle et la fait vieillir plus vite pour hâter le jour de leurs retrouvailles ! »
    
    Les commères pouffèrent. La perfidie de leurs calomnies ne blessa aucunement la favorite, bien trop habituée à cela.
    
    Néanmoins agacée par les bavardages bruyants, elle fit signe à sa dame de compagnie d'approcher l'oreille.
    
    « Ajoute discrètement quelques fruits d'aubépine concassés à leur poudre. Nous verrons bien qui sera la plus laide. »
    
    Cependant, Benyamin qui connaissait assez bien les manœuvres de cette femme, l'interrompit dans ses manigances.
    
    « Evite cela, si tu tiens vraiment à ce que je te propose ce soir. » la mit-il en garde.
    
    Elle défia l'eunuque du regard, nargueuse, puis céda et fit signe à la suivante de se concentrer plutôt sur sa coiffure.
    
    Benyamin ne parvint à s'empêcher de comparer Hengameh à Ehsan. Tout les opposait. L'une grande, voluptueuse à la peau diaphane, l'autre menue au teint hâlé. Le prince et lui ne possédaient visiblement pas les mêmes goûts en matière de femme. Mais cette simple pensée lui fit monter les larmes aux yeux. Il se força à songer à autre chose, concentrant son regard sur le lotus blanc qui flottait au milieu du grand bain, noyant son pénible chagrin dans les eaux parfumées.
    

    ***

    
    Shahin observait le clair de lune, un air mélancolique sur les lèvres. La mélopée ne l'avait pas quitté de la journée, l'empêchant de se concentrer pleinement sur ses activités. Heureusement pour lui, il était seul avec Zakaria lorsqu'il avait perdu bêtement au corps à corps dans l'après-midi. Le bougre n'avait pas arrêté de le comparer à une fillette jusqu'au soir, et il craignait que son humiliation ne le poursuive pour quelques jours.
    
    La grande porte minutieusement sculptée de motifs végétaux qui gardait ses appartements s'ouvrit. Un eunuque, à en juger par son crâne rasé, son oreille percée et son air vaguement familier se présenta devant lui.
    
    « Votre Altesse, permettez-moi de vous proposer une concubine pour ce soir. Dame Hengameh s'est préparée tout spécialement... »
    
    Le prince l'interrompit.
    
    « Merci, mais je n'ai pas envie de Hengameh ce soir. »
    
    L'eunuque s'imagina immédiatement la frustration de la jeune femme lorsqu'elle apprendrait l'annonce. Il chargerait l'une de ses suivantes d'annoncer la mauvaise nouvelle, car il ne désirait clairement pas perdre son temps avec les colères irraisonnées d'une princesse.
    
    « Y a-t-il une autre femme du harem qui vous plairait ? demanda le serviteur.
    
    - Non, pas du harem. Mais j'aimerais voir Ehsan »
    
    Benyamin s'étrangla subitement avec sa salive, l'obligeant à tousser bruyamment. Depuis quand l'héritier s'intéressait-il à Ehsan ?
    
    Il ne pouvait pas permettre à cet homme, prince ou pas, de lui faire du mal.
    
    « Votre Altesse, v-vous êtes certain ? Cette jeune fille n'est qu'une servante ignare et elle ne possède aucune des formes que vous appréciez chez une femme... »
    
    Bien qu'il ne pensât pas vraiment ce qu'il disait, il tentait le tout pour le tout afin de dissuader son maître. Shahin s'abandonna dans un rire tonitruant.
    
    « Je ne désire pas partager ma couche avec elle, voyons ! J'aimerais seulement discuter un peu. »
    
    Il passa une main sur son visage, encore hilare par la réaction excessive de l'eunuque. Visiblement, la jeune femme et lui se connaissaient bien.
    
    Benyamin, quant à lui, semblait perdu. Il ne comprenait pas ce qui pouvait pousser le prince à faire appel à une esclave dans l'unique but de discuter.
    
    Quelle sorte de relation entretenaient-ils ? Lui aussi aurait tant aimé passer la soirée à converser avec Ehsan... Une étrange émotion s'empara de son cœur, un mélange d'envie, de colère, avec une pointe de désespoir... Etait-ce cela que l'on nommait « la jalousie » ?
    
    
***

    
    Une grande majorité des paillasses qui jonchaient le sol étaient occupées par des hommes et des femmes profondément endormis, assommés par leurs longues journées de travail harassantes.
    
    Benyamin se souvenait des nombreuses fois où il avait dormi à même le sol crasseux des dortoirs afin de laisser une épaisseur de paille supplémentaire à Ehsan, cherchant à atténuer les vives douleurs de son dos. Mais aujourd'hui il n'était plus à ses côtés, personne n'était là pour lui prêter sa couche.
    
    Face à lui, blottie sur elle-même, la jeune femme tressaillait dans son sommeil. Il savait à quel point elle détestait la nuit, elle qui lui rappelait tant de durs moments.
    
    Lentement, il s'accroupit à ses côtés, il ne voulait surtout pas l'effrayer. Il serra délicatement sa main dans la sienne et murmura son nom, tirant doucement son amie du sommeil.
    
    « B-Ben ? » demanda-t-elle, incertaine à cause de l'obscurité.
    
    Benyamin l'aida à se redresser d'une main tendre dans le dos.
    
    « Ehsan, suis-moi... »
    
    Il l'amena en dehors des dortoirs et commença à traverser le jardin en direction des appartements princiers.
    
    « Où est-ce que tu m'emmènes ? » demanda-t-elle, encore hébétée par son réveil subit.
    
    Il se stoppa net et fit volte-face, surprenant la jeune femme. Elle porta une main à son cœur pour atténuer son sursaut.
    
    « Pourquoi le prince veut te voir ? questionna-t-il, inquisiteur.
    
    - Je ne sais pas. »
    
    Ehsan haussa les épaules et joua anxieusement avec le bout de sa natte.
    
    « Pourquoi est-ce qu'il veut te voir à cette heure-ci ? »
    
    Le ton du jeune homme monta, partagé entre un sentiment d'inquiétude et de jalousie.
    
    « Je viens de te dire que je ne savais pas ! »
    
    Elle répondit avec une pointe d'agacement, ne comprenant pas ce qui rendait Benyamin si nerveux tout à coup.
    
    « Qu'est-ce que tu as fait pour que Son Altesse t'apprécie soudainement ?
    
    - Comment ça 'ce que j'ai fait' ? Tu ne penses pas qu'on puisse simplement m'apprécier pour qui je suis ? lui dit-elle sur la défensive.
    
    - Mais tu n'es qu'une pauvre esclave ! »
    
    La triste vérité raisonna dans la nuit. Ehsan se décomposa, comment son ami d'enfance, son frère, avait-il pu lui parler si durement ?
    
    Remarquant immédiatement son erreur, il saisit les mains ballantes de la jeune femme mais elle les retira avec vivacité.
    
    « Ehsan, je s...
    
    - C'est bon ! Je sais où sont les appartements du prince. Tu peux retourner au sérail. »
    
    Sans un « au revoir », elle avança d'un pas décidé, dépassant Benyamin qui resta là, abasourdi par sa propre maladresse. Il frappa sa poitrine d'un poing rageur.
    
    Idiot !
    
    Ehsan attendit d'être cachée par l'une des colonnes de marbre du Palais du Prince pour laisser une larme rouler sur sa joue.
    
    Au fond d'elle-même, le remord l'envahit pour avoir éconduit Ben de la sorte. Elle savait bien qu'il souffrait beaucoup et que la douleur pouvait amener à parler inconsidérément, elle la première !
    
    Idiote !
    
    
***

    
    Entrouvertes, les portes de la chambre de l'héritier dévoilaient une pièce haute de plafond aux voûtes arc-boutées, merveilleusement décorées de mosaïques bleu outremer et or. Shahin attendait debout et son visage s'illumina d'un sourire magnifique à la vue de la servante.
    
    Ehsan, croyant rêver, se retourna, doutant que cette attention lui soit adressée, mais personne ne se trouvait derrière elle.
    
    Légèrement méfiante, elle s'avança à petits pas. Arrivée à sa hauteur, elle s'inclina.
    
    « Vous m'avez demandé, mon Prince ?
    
    -En effet, nos conversations me manquaient. »
    
    La jeune femme cligna des paupières, abasourdie, car leur dernière entrevue remontait à hier.
    
    Il n'aurait pas pu attendre demain ?
    

    En quelques semaines, son opinion sur Shahin avait évolué. Alors qu'elle avait tout d'abord éprouvé de la crainte, puis de la pitié, leurs quelques entrevues et les extravagances du prince laissaient désormais place à de la sympathie et une pincée d'amusement pour son maître.
    
    Le prince s'assit en tailleur sur un splendide tapis minutieusement tissé face à une table basse sur laquelle se trouvait une théière. Ehsan s'agenouilla à son tour et prit l'initiative d'en servir une tasse au jeune homme.
    
    La scène fit sourire Shahin, elle lui rappelait étrangement leur première rencontre. Mais cette fois-ci, il ne remettait plus en doute sa bienveillance.
    
    « Je t'ai fait venir car je pense que tu peux être un atout précieux pour moi. »
    
    Devant cette déclaration sans préambule, la servante l'observa, interloquée. Le prince poursuivit son raisonnement :
    
    « Femme et esclave, c'est le combo parfait pour passer inaperçu au sein du palais. Tu pourrais devenir mes yeux et mes oreilles. »
    
    Incrédule, Ehsan le dévisagea ouvertement. La phrase raisonna dans son esprit et prit de plus en plus d'ampleur jusqu'à devenir ouragan dévastateur. N'avait-il donc pas conscience de sa misérable vie ? Comment pouvait-il parler avec autant de désinvolture ? Assurément, il ne comprenait pas les souffrances qu'elle endurait.
    
    « Imagine un peu ! poursuivit-il, ignorant l'impact de ses paroles sur sa servante. Tu pourrais me rapporter les moindres rumeurs de complots, les bruits qui courent. Tu serais capable de transmettre des messages à n'importe qui dans le palais. Un véritable agent dormant au sein de la Porte du Roi ! »
    
    L'excitation de Shahin faisait pétiller ses yeux. Tandis qu'il continuait son monologue dans le but de convaincre la jeune femme, Ehsan sentait ses espérances s'effondrer et son cœur se pétrifier de déception. Benyamin avait vu juste depuis le début : elle n'était qu'« une pauvre esclave », et l'intérêt soudain du prince à son égard n'avait jamais rien eu de désintéressé...
    
    Elle essaya de ravaler cette boule de feu brûlante qui se formait dans le fond de sa gorge et chercha à percevoir la situation du point de vue de l'héritier. Elle comprenait que son aide pouvait lui être précieuse, et bien que sa vie entière se soit écoulée dans l'ombre des autres, malgré tout, elle ne pouvait se montrer déloyale envers le prince.
    
    Ehsan possédait ce don de remarquer le bien chez les autres et Shahin, bien que maladroit et blessant, possédait un halo de bonté qui ne demandait qu'à être développé. Et ne sachant comment l'expliquer, elle désirait participer à son éventuelle métamorphose.
    
    Taisant sa profonde déception, ravalant son amertume, elle lui offrit un sourire qui, même douloureux, était parfaitement sincère.
    
    « A votre service, Votre Altesse. »
    
    Lorsqu'il tendit sa main pour l'aider à se relever, la jeune femme blessée fit mine de ne pas la remarquer et se dressa d'elle-même sur ses jambes. Elle se pencha, saluant l'héritier.
    
    « Merci de votre confiance. Bonne nuit, votre Altesse. »
    
    Alors qu'elle quittait la pièce, elle se persuada de ne pas en tenir rigueur au prince. Malgré tout, une part d'elle se brisa, profondément humiliée.

Texte publié par Sali, 17 mai 2020 à 15h37
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