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Tome 1, Chapitre 6 Tome 1, Chapitre 6
- Troisième jour du mois de l'Eau, en la neuvième année de règne du Roi Dastan Ier-
    
    Aujourd'hui encore, aucune femme ne m'a adressée la parole. Je soupçonne sérieusement Astar d'avoir promulgué un décret secret au sein du Harem pour interdire aux autres concubines de me parler. Cette vipère ! Elle minaude devant Dastan mais mène la vie dure à tout le sérail.
    
    Le roi ne voit-il donc que ce qui lui plaît ?
    
    Parfois, je m'agace presque d'avoir perdu mes jeunes années à pleurer la perte de son amour... Des mois déjà qu'il ne m'a pas fait appeler ! Heureusement, j'ai entendu dire qu'il y avait quelques tensions entre la reine et lui ces derniers temps. Peut-être pensera-t-il à moi...
    
    Non pas que j'ai particulièrement envie de partager ma couche avec lui, je me suis plutôt habituée à la solitude à laquelle il m'a contrainte.
    
    Mais ces derniers jours, la lune est dans le parfait alignement pour que je sois fertile.
    
    Après tout ce que j'ai vécu et supporté, il est hors de question que la Porte du Roi n'efface mon nom de l'Histoire ! Je saurai m'y faire une place ! Et je me vengerai d'Astar !
    

- Extrait tiré du recueil de textes « Mémoires de Concubines »


    
    
***

    
    Le roi Dastan était prostré face à la malle qui contenait les dernières reliques appartenant à sa défunte épouse. Sa profonde tristesse ne le quittait plus depuis ce jour malheureux où il avait appris la maladie de sa femme. A ce chagrin se rajoutaient la perte d'appétit, le manque de sommeil, l'envie de rien... Cela le culpabilisait énormément, il se considérait désormais comme un moins que rien, mais il n'avait plus de force.
    
    Plus tôt dans la journée, il avait reçu une invitation à un festin.
    Il ne s'était pas montré en public depuis plus d'un mois maintenant. Et la simple idée d'affronter le regard de ses sujets l'angoissait. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait assisté à aucune fête, mais on lui avait assuré que les festivités se dérouleraient en petit comité. Son eunuque avait tenté de le persuader à plusieurs reprises au cours de la semaine, ne cessant de répéter que cet instant lui procurerait peut-être un peu de paix. Peu convaincu, il avait noté néanmoins les efforts acharnés de son serviteur pour ne pas le contrarier et lui proposer une tenue présentable ce matin-là.
    
    Rassemblant son courage le roi appela une habilleuse qui l'aida à s'apprêter. Son long manteau de soie ocre, rebrodé d'or, jurait avec le restant de son apparence. Le visage amaigri, la barbe poivre et sel hirsute, les cheveux en bataille, son mal-être sautait aux yeux. Dégoûté par sa propre allure, il détourna le regard et sortit de ses appartements.
    
    L'endroit semblait choisi avec soin, néanmoins Dastan traversa le Jardin des Fruits sans même prêter attention à la beauté luxuriante du parc. Les arbres, tous en fleurs, promettaient une abondance de fruits juteux et sucrés. Les ruisseaux sillonnant le verger murmuraient d'un bruit limpide et apaisant.
    
    Lorsqu'il arriva sur la terrasse, il nota que le lieu était soigneusement décoré. De grands voilages blancs ornaient le ciel de l'esplanade et des guirlandes de fleurs tressées y étaient suspendues, ballotées par la brise. Sur la couche face à lui se tenait allongée une femme vêtue d'une longue robe claire.
    
    « Majesté. » le salua-t-elle.
    
    Cette personne, le roi la connaissait. Il fut même un temps où il l'avait beaucoup aimé.
    
    Il se souvenait de la première fois où il l'avait rencontré. Elle n'était encore qu'une jeune fille mais sa gentillesse, sa douceur, son innocence l'avait conquis. Elle était devenue sa première concubine, son premier amour. Se remémorer ses jeunes années, avant même que toutes ses responsabilités ne pèsent sur ses épaules, lui fit ressentir une vague de mélancolie.
    
    Alors qu'Astar n'était plus, revoir un visage amical apaisa quelque peu les douleurs de son chagrin. Comme une réminiscence heureuse du passé, Faraz réapparaissait devant lui, plus belle encore que dans ses souvenirs.
    
    « Ma chère, serait-ce l'un de vos stratagèmes pour me sortir de mes appartements ?
    
    - Vous m'avez démasqué ! » rit-elle en s'approchant de lui humblement.
    
    Elle surprit son souverain en s'agenouillant devant lui.
    
    « Pardonnez mon audace et ne voyez en cela aucun opportunisme, mais vous me manquiez terriblement... Et vous savoir si seul... »
    
    Elle hoqueta, ravalant un sanglot.
    
    « Vous savoir si seul m'était tout bonnement insupportable. »
    
    Alors qu'une larme dévalait sa joue, le monarque s'émut devant la tristesse de sa concubine. Il essuya ses pleurs tendrement et l'aida à se redresser.
    
    D'une main qui semblait innocente, elle prit appui sur la poitrine de Dastan pour retrouver contenance.
    Un frisson le secoua fébrilement et, perturbé, il constata que cela faisait des semaines qu'une femme ne l'avait effleuré. Comme effrayé par ce qu'il ressentait, il fit un pas en arrière. Pouvait-il seulement se permettre de ressentir quoi que ce soit après le départ si brutal de sa reine ?
    
    « Pardonnez-moi Madame, mais je ne suis pas s... 
    
    - Je comprends, c'est à moi de m'excuser. Je n'aurais pas dû me permettre de toucher sa Majesté, d'autant plus que cela fait des années que vous ne m'avez fait appeler. »
    
    Elle prononça ces mots avec une grande douceur, néanmoins le roi nota une pointe d'amertume dans sa voix. Une dizaine d'années était passée sans qu'il n'appelle une autre qu'Astar auprès de lui. Mais avec le recul, il se souvenait combien Faraz l'avait chéri et comblé en son temps, aujourd'hui il s'en voulait de l'avoir complètement abandonné.
    
    Les lèvres charnues de la concubine, sa peau dorée, ses prunelles vert émeraude, il se souvenait de ce qui l'avait séduit autrefois.
    
    Les yeux encore larmoyants de la femme lui firent éprouver quelques remords. Il savait à quel point la vie dans un sérail pouvait être impitoyable mais il n'osait imaginer sa terrible humiliation suite à sa destitution.
    
    Il s'avança de nouveau et attrapa la main ballante que Faraz avait posée sur son torse quelques secondes auparavant.
    
    « Pardonnez-moi, ma chère, j'ai tellement de choses à me faire pardonn... »
    
    Elle déposa un doigt sur ses lèvres pour le faire taire.
    
    « Absolument pas... vous avez tant souffert ! »
    
    A ces mots, le roi fragile fondit en larmes. Faraz le saisit par les épaules et l'aida à s'asseoir à ses côtés. Assommé de remords et de chagrin, il laissa reposer sa tête sur les genoux de la femme. Délicatement, elle caressa ses cheveux, pensive.
    
    Plus d'une quinzaine d'années s'était écoulée depuis que le roi lui avait refusé son affection. Aujourd'hui, enfin, il revenait à elle. Un sourire satisfait s'esquissa sur ses lèvres.
    
    « Faraz, je n'y arrive plus... Quand même vivre devient difficile, comment est-ce que je peux porter un peuple tout entier ? »
    
    Le roi semblait perdu et abattu... Faraz jubila, finalement, il tombait dans ses filets.
    
    « Je vous en supplie, permettez-moi d'alléger votre fardeau, Majesté. »
    
    Le monarque la scruta, dubitatif, l'incitant silencieusement à poursuivre.
    
    «Dastan, rien ne vous oblige à porter seul cette charge ! »
    
    
***

    
    Les nuits d'Antarxes, parfois, s'avéraient très froides. Cependant, dès que le soleil dépassait l'horizon, la température grimpait à une vitesse considérable.
    
    Ehsan se levait toujours aux aurores afin de pouvoir accéder aux bains publics avant qu'il n'y ait trop d'affluence et de regards indiscrets. Des coursives arc-boutées ornaient un bassin d'eau chaude à ciel découvert. La vapeur s'envolait au-dessus de la surface avant de disparaître dans la fraîcheur de l'aube.
    
    S'immerger dans le bain lui procura un bien fou. C'était un des seuls moments de la journée où elle se retrouvait en tête à tête avec elle-même. Elle défit la longue natte acajou qui reposait sur son épaule et plongea ses cheveux dans l'eau. De fines gouttes ruisselaient le long de son visage, les rayons du soleil coloraient chaque parcelle de son corps. Elle s'enduisit délicatement de savon noir et prit le temps de masser chaque muscle endolori par ses heures de travail éreintantes. L'odeur lui rappelait les vapeurs qui s'échappaient des hammams de la reine Astar. Par moment, il lui arrivait d'envier les femmes du palais... des journées entières à baigner dans les huiles et les parfums les plus coûteux d'Elôn...
    
    Alors que songeuse, elle jouait d'une main légère avec les ondes à la surface de l'eau, un homme entra dans la salle des bains.
    Surprise et effrayée, Ehsan s'empressa de sortir du bassin.
    
    L'homme marqua une pause, ne put s'empêcher de détailler la fine silhouette de la servante aux courbes gracieuses.
    
    Elle enfila à la hâte une robe en lin dont le dos fut immédiatement trempé par ses cheveux dégoulinants.
    Sans prendre le temps de les essorer, elle se précipita dans sa direction, elle l'avait reconnu !
    
    « Benyamin ? » demanda-t-elle, incertaine.
    
    Les traits du visage du jeune homme ressemblaient comme deux gouttes d'eau à ceux de son ami, mais ce qui la fit douter était tout le reste. Le crâne rasé, le dos voûté, le teint blême...
    
    Ça ne peut pas être lui ...
    
    Ce dernier, à l'appel de son nom, s'empressa de faire demi-tour en boitillant. Elle réalisa qu'il s'agissait bien de lui.
    
    « Ben ! Attends ! S'il te plait ! »
    
    Son ton était suppliant.
    
    « Ne t'approche pas plus, Ehsan... »
    
    Sa voix paraissait plus aiguë que dans ses souvenirs... Il semblait malade, honteux, peiné. Immédiatement, les larmes montèrent aux yeux de la jeune fille.
    
    « Mais que t'est-il arrivé ? demanda-t-elle dans un sanglot.
    
    - Cela ne te concerne pas ! » 
    
    Tant de souffrance émanait de sa phrase.
    
    Quel assignement avait-il reçu ? Qu'est-ce qui avait pu le rendre si malade ? Un soupçon naquit dans son esprit.
    
    Non, pas ça ! Pas à Ben !
    
    Ses soupçons devinrent certitude. Soudain, la réponse apparut, évidente.
    
    « Ne me dis pas qu'ils t'ont fait... »
    
    Sa conscience ne voulait pas l'admettre, le mot ne souhaitait pas passer la barrière de ses lèvres.
    
    « Eunuque ! Cracha-il à sa place. Eh bien si, c'est ce qu'ils ont fait de moi ! »
    
    Son éclat de voix retentit dans le silence et Ehsan perdit son souffle.
    
    « Ils n'ont même pas cherché à savoir quelle était ma vie, mes projets ! s'emporta-t-il. Ils m'ont enlevé dignité, virilité et honneur. Ne laissant à la place que l'ombre de l'homme que j'étais autrefois... »
    
    Sa rage immense se transforma en pleurs déchirants, et elle sentit son cœur se briser face au désarroi de son frère d'adoption.
    
    « Benyamin... »
    
    Elle s'approcha doucement de lui, à la façon dont on apprivoiserait une bête sauvage et blessée, saisit tendrement ses mains ballantes.
    
    « Tu seras toujours ce garçon que j'ai connu, avec qui je jouais pendant des heures. » assura-t-elle.
    
    Elle dégagea ses doigts des siens et s'empara délicatement du visage de son ami.
    
    « Tu seras toujours ce jeune homme qui venait me prendre dans ses bras lorsque je n'en pouvais plus ! articula-t-elle avec force. Tu seras toujours cet homme qui m'a écouté pleurer mon enfance...
    
    - Ehsan, je ne suis même plus homme. »
    
    Sa phrase résonna dans les bains à la manière d'une lourde sentence. Elle n'osait imaginer la douleur qui l'habitait : une lame qui amputait sur son passage rêves et espoirs, réduisant à néant l'homme pour le rendre objet. La haine atroce, le martyre qu'il ressentait. Une vie dévastée en un instant, pour une éternité. L'absence intolérable et indélébile effaçait plus qu'une part de son être mais une part de son âme.
    
    « Tu t'en doute sûrement... Je t'ai toujours aimé, Ehsan. »
    
    Elle acquiesça, larmoyante.
    
    « Le simple fait de voir ton sourire ravivait mon désir pour toi, poursuivit-il. Te voir remonter les manches de ta robe lorsque tu travaillais me laissait rêveur. Lorsque je te voyais te lever le matin pour aller aux bains publics, je rêvais de ce que j'aurais pu y voir... »
    
    Il marqua une pause.
    Elle secoua la tête comme pour démentir ses aveux. Se savoir désirer la mettait toujours extrêmement mal à l'aise.
    
    Il posa doucement sa paume sur sa joue, elle était chaude, réconfortante, comme dans ses souvenirs.
    
    « J'ai honte que tu me vois ainsi... souffla-t-il dans un sourire las. Je t'aime toujours, tu sais ? »
    
    Sa déclaration lui fit l'effet d'un violent coup de poing. Sous le coup de la douleur les épaules de la jeune femme se courbèrent, le sang se retira de son visage, un gémissement de souffrance s'échappa de ses lèvres.
    
    « Mais je ne serais jamais plus l'homme que tu as connu. Je ne serais jamais plus un homme. Et ce matin je t'ai vu, encore plus belle que ce que je n'osais imaginer... »
    
    Il porta une main à son cœur. Les yeux fermés, son visage se déforma, à l'agonie.
    
    « J'ai beau essayer, murmura-t-il d'une voix rauque, je ne peux retirer cette image de mon esprit. Mais je ne suis plus un homme. Incapable de t'offrir une famille, des enfants, les gestes tendres d'un mari envers sa femme... Et Ehsan, tu mérites cela et plus encore ! »
    
    Un cri primal s'échappa de la bouche de la jeune femme et elle éclata en sanglots, s'écroula au sol. Désespérément, elle attrapa les pans du vêtement de l'eunuque et y enfouit son visage.
    
    D'une main tremblante il caressa sa chevelure, exténué.
    
    « Comment ont-ils pu te faire cela ! » ragea-t-elle.
    
    Une colère immense lui enserra la gorge, si forte qu'elle souhaita la hurler aux dieux.
    
    Il lui embrassa le sommet du crâne avec une tendresse infinie. Lentement, il se défit de son emprise et sans un regard en arrière, il partit.
    
    Ehsan, immobile, resta là un long moment et pleura.
    
    
***

    
    Faraz parvint à trouver les mots qui persuadèrent le roi. Le pays avait besoin d'un dirigeant, mais un dirigeant avait besoin de personnes sur qui compter. Cependant elle avait instillé le doute dans l'esprit de Dastan : en qui pouvait-il vraiment avoir confiance au sein du Grand Conseil ? En ses conseillers mus par l'appât du gain ? En ses ministres motivés par leur renommée ? En Shahin ? Comment pouvait-il être certain que le prince n'attendait pas avec impatience la mort de son propre père pour récupérer le trône ? Son seul moyen de le savoir était de laisser une personne extérieure en juger. Faraz, il la connaissait bien, l'amour de ses jeunes années avait prouvé son attachement envers lui à diverses reprises...
    
    Touché par le soutien immense qu'elle se proposait de lui offrir, il embrassa les mains de la concubine, enfin paisible.
    
    Dans un regain d'énergie, il se laissa aller dans ses bras accueillants. Il saisit tendrement ses hanches et ses doigts se perdirent dans ses boucles soyeuses, abandonnant un instant tracas et chagrin.
    
    
***

    
    Le prince se réveilla au petit jour, pour la dixième fois cette nuit-là. La douleur dans son épaule ainsi que ses cogitations nocturnes l'avaient empêché de dormir paisiblement. Néanmoins il tenait à se lever tôt pour défaire son bandage avant que la jeune servante n'ait à le faire. Il ne savait pas comment l'expliquer mais un sentiment ambigu l'animait lorsqu'il repensait à cette fille, douce et attentionnée, qui possédait le don de le surprendre alors qu'il se sentait vulnérable. Ne sachant s'il devait s'en méfier, il préférait prendre ses distances.
    
    
***

    
    Ehsan arriva devant la porte du prince, encore bouleversée par sa rencontre avec Benyamin.
    
    Le page qui se tenait à l'entrée l'annonça. Personne ne répondit.
    
    Il dort ?
    
    On la présenta une seconde fois. Rien.
    
    Il est parti ?
    
    Inquiète, le sachant blessé, elle fit signe au serviteur de l'appeler une troisième fois. Alors qu'il se raclait la gorge pour mieux se faire entendre, la porte s'ouvrit vivement, dévoilant Shahin.
    
    Il portait un long manteau de soie noir qui laissait entrevoir son torse nu. Ehsan remarqua immédiatement que le bandage qu'elle avait fait la veille n'y était plus.
    
    L'homme la regarda froidement et prononça d'une voix sévère :
    
    « Je n'ai pas besoin de toi ! »
    
    Elle eut un mouvement de recul.
    
    Mais qu'est-ce qu'il lui prend ?
    
    « Mais, Votre Altesse, vous m'aviez dit de ven... 
    
    -J'ai dit que je n'avais pas besoin de toi ! »
    
    Sa phrase claqua comme un coup de fouet, et s'en était trop. Même si le prince possédait parfaitement le droit de l'éconduire, la rudesse de ses mots firent éclater en morceaux la carapace qui la protégeait de la perte de sa famille adoptive, de son agression, du harcèlement constant et enfin, du sort horrifiant de son ami d'enfance. Ces malheurs s'étaient abattus sur elle en quelques semaines, les uns après les autres, ne lui laissant aucun répit pour se rebâtir moralement.
    
    Dans un état second, ses genoux la lâchèrent, elle s'effondra à terre et fondit en larmes. Ses mains formèrent des poings et elle se frappa la poitrine.
    
    « Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'avons-nous donc fait ? chuchota-t-elle, hagarde. Aucun de nous n'a demandé à être esclave. Je n'ai pas demandé à naître femme. Où est mon péché ? Pourquoi suis-je punie ? »
    
    Le prince, intérieurement extrêmement surpris, se transforma en une statue de marbre. Il ne s'attendait pas à la mettre dans cet état. Cependant, lorsque que les gardes tentèrent de la relever afin de l'éloigner des appartements, il les arrêta d'un geste ferme. Il s'accroupit à ses côtés et la scruta longuement.
    
    Il ne comprenait pas clairement la raison de son désarroi, après tout comment pouvait-il ? Il n'était ni esclave, ni femme. Mais la phrase qu'elle avait prononcé avait trouvé écho en lui : « Je n'ai pas demandé à naître femme. » Il se reconnaissait là, non pas qu'il était une femme, évidemment ; bien que si c'était le cas cela aurait fait fureur auprès de commères de la cour ! Néanmoins, il n'avait pas demandé à naître prince.
    
    Tant de personnes le haïssaient pour sa position, alors qu'il n'avait jamais rien fait pour l'obtenir.
    
    Ahra Maza compatissait-il à sa solitude ? Le dieu des lumières lui envoyait-il une alliée qui avait le potentiel de le comprendre fondamentalement ?
    
    Peut-être pouvait-il... Oui ! Si après quelques tests elle s'avérait digne de confiance, il pourrait sûrement en faire sa confidente... la former en tant qu'espionne fidèle...
    
    Mais en attendant, une femme s'effondrait face à lui et son émotion résonnait en lui. L'éducation donnée par sa mère lui interdisait de laisser sa servante dans cet état.
    D'ailleurs, le regard de celle-ci était comme perdu dans le vide, il y lisait une souffrance profonde et vraie. De plus, les marques qui cernaient ses yeux et le tremblement de ses doigts témoignaient d'un état d'épuisement intense.
    
    Il s'approcha d'elle, il voyait dans sa détresse un message caché des dieux. Sa peine lui paraissait si sincère : le reflet d'un peuple en souffrance.
    
    Il saisit doucement son bras et l'invita à rentrer dans ses appartements pour retrouver contenance.
    
    Ehsan, sur la défensive, lui résista. Se retrouver seule dans une pièce avec un homme, aussi influent que Shahin, la mettait dans tous ses états.
    
    Le prince la dévisagea un instant, pas habitué à ce qu'on lui résiste. Les yeux effrayés de la fille, qui le regardait comme un dangereux prédateur, le fit lâcher prise. Une fois encore, il se sentit désarmé face à elle. Il savait qu'elle était en tort de le repousser mais ses yeux larmoyants, son dos vouté, le tressaillement de ses membres, l'émurent de pitié. Il ne connaissait rien d'elle mais plus il l'observait, plus il était persuadé que les divinités venaient de lui offrir un atout précieux.
    
    Ehsan, trop horrifiée pour s'exprimer, s'inclina et partit en courant vers le jardin. Elle laissa dans son sillage une légère senteur d'eau de rose ; l'odeur était douce, simple et agréable... Cela n'avait rien à voir avec les parfums lourds et épicés des concubines qui passaient des journées entières à s'en enduire.
    
    « Attends ! » s'écria-t-il, trop tard.
    
    La jeune fille, déjà dehors, n'entendit pas l'ordre du prince. Elle ne connaissait pas assez bien son maître pour savoir s'il lui pardonnerait pareille offense. Mais une chose était certaine : si elle continuait de parler, elle risquerait une nouvelle fois sa vie.
    
    
***

    
    Le roi émergeât doucement.
    Il n'était pas dans sa chambre, cependant la pièce ne lui était pas inconnue : entièrement parée de tentures tissées de pourpre et d'or, la forte odeur d'encens lui rappela les souvenirs de la nuit dernière. Un sourire naquit sur ses lèvres encore aromatisées par le goût du vin.
    
    La vue de Faraz qui le contemplait ne le surprit pas le moins du monde. Étendue à ses côtés, elle ne portait rien d'autre que ses nombreux bijoux.
    
    Cette sensation, quelle était-elle ? Cela faisait des mois qu'il n'avait rien ressenti de pareil. De la sérénité... enfin.
    
    « Comment vous sentez-vous, mon roi ? lui demanda-t-elle.
    
    - Bien... 
    
    - Je vous avais dit que je pouvais vous aider ! s'exclama-t-elle, victorieuse.
    
    - A coup d'orgies et de luxure ? se moqua-t-il.
    
    - De réconfort, voyons... »
    
    Faraz déposa un baiser sur la bouche du roi, comme pour lui intimer le silence.
    
    Le roi retrouva peu à peu l'ardeur qui l'avait quitté quelques heures auparavant, au dépend de cette vague de bien-être et d'abandon que lui avait procuré l'alcool de myrrhe, et embrassa avidement la concubine.
    
    Petit à petit, Dastan avançait dans sa toile, bientôt incapable de se dépêtrer de son emprise.
    
    « La vie est trop courte pour ne pas en profiter... vous avez déjà tellement fait pour ce peuple, Majesté » dit-elle, langoureuse.
    
    Le souverain savait pertinemment qu'une fois sortit de cette couche, sa vie au palais reprendrait son cours. Que la douleur referait surface, qu'il redeviendrait roi... Aujourd'hui il voulait juste être un homme, égoïste et charnel.
    
    Ne plus souffrir...
    

    La concubine se laissa entraîner par l'élan de passion du roi. Cela faisait des années qu'il ne s'était pas montré aussi entreprenant.
    
    Elle se souvenait de ce temps où elle était la seule femme désirée du gynécée. Elle l'avait aimé, vraiment. Puis était arrivée cette femme, devenue celle du roi, réduisant au rang de deuxième l'ex-favorite, brisant son cœur, sa fierté et son humanité.
    
    Depuis ce n'était plus de l'amour qu'elle éprouvait, mais bel et bien de l'ambition.
    La tendresse avait fait place à l'aigreur. Et bien que le côté sauvage qu'avaient pris leurs rares ébats plurent au roi, cela ne possédaient plus d'aspect passionnel à ses yeux.
    
    Une quinzaine d'années en arrière, Faraz avait vu en cette ultime nuit un acte arriviste, qui lui permettrait d'accéder à ses fins.
    
    Ce fut lors de cette dernière étreinte que fut conçu son fils Kia.
    
    Kia, son petit prince.
    
    Kia, l'objet de son ambition.
    
    

Texte publié par Sali, 19 avril 2020 à 22h41
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