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Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4
ESCLAVAGE ET DOMESTICITÉ

    
    Dans la société élonite, posséder esclaves et domestiques est un acte anodin et très répandu.
    
    Esclaves comme domestiques se confondent souvent, y compris dans les textes anciens, alors qu'il s'agit en réalité de deux conditions très différentes.
    
    Bien qu'asservit et n'étant pas libre de quitter son maître comme bon lui semble, le domestique est un employé dont la rétribution est souvent mineure. Cependant, à l'inverse d'un esclave, le domestique ne pourra être ni acheté, ni vendu, ni offert, étant considéré comme membre à part entière du peuple.
    
    L'esclave quant à lui n'est pas à proprement parlé un habitant d'Élôn, ayant perdu l'autonomie juridique de sa personne. Néanmoins, il peut se voir affranchi au bon vouloir de son maître, même si cela s'avère anecdotique.
    
    L'esclave est marqué soit d'un tatouage, soit au fer rouge, cela dépendant le plus souvent de son rang au sein même de sa caste ou du lieu où il est asservi.
    
    La première source d'approvisionnement d'esclaves est la guerre mais il arrive parfois que ce soit la conséquence d'une décision judiciaire, d'un achat à des marchands étrangers, ou celle de la vente d'un membre de la famille pour cause de dette, de pauvreté.
    

- Encyclopédie Polymathe de la Culture Antique et des Civilisations (1849)


    
    
***

    
    Jours après jours, semaines après semaines, Ehsan servait le Palais du Prince. Et comme à l'accoutumé, elle déposait le repas du jeune héritier dans ses appartements chaque soir, et chaque soir elle en revenait frustrée. Elle désirait s'excuser une nouvelle fois auprès de son maître, encore désolée pour les ennuis qu'elle avait causé, mais il était inabordable depuis cette fameuse après-midi...
    
    À croire qu'il travaille jusqu'à tard dans la nuit...
    
    Ehsan, n'étant pas de service cette nuit-là, se rendit dans les « dortoirs », du moins ainsi les nommaient-on. À ses yeux, il s'agissait davantage d'un clapier surpeuplé où seuls quelques fins rideaux la séparaient des autres couches.
    
    Ses journées longues et harassantes ne lui fournissaient aucune motivation à poursuivre son bon travail. À cela s'ajoutait l'absence insoutenable de sa famille adoptive. Ni Zohreh ni Benyamin n'avaient donné signes de vie depuis ce jour funeste.
    
    Alors qu'un sentiment de vide insupportable et de solitude l'envahit, des larmes roulèrent sur ses joues. Elle ne pouvait en supporter davantage. Déterminée, elle se redressa vivement, réarrangea sa modeste tunique, enroula un voile fin autour de son cou dont elle rabattit un pan sur le dessus de sa tête : elle devait les retrouver !
    
    Bien qu'elle ne possédait pas l'autorisation de se promener au sein de la Porte du Roi à son gré, elle essaya de se faire aussi discrète qu'une souris afin d'échapper à la surveillance de ses supérieurs et des gardes qui faisaient leurs rondes.
    
    Ehsan les observaient minutieusement. Leur tour de garde était bien rôdé. Ils arrivaient par la Porte de la Cité des Princes quand l'étoile du Berger faisait voir ses premières lueurs. Puis ils inspectaient les alentours du sérail avant de se rendre aux pavillons des esclaves ; d'abord celui des jeunes princes et ensuite, celui du prince héritier. Enfin, ils s'en retournaient par la Porte de la Cité des Princes. Le petit stratège qu'elle s'évertuait de devenir savait pertinemment que sa seule chance d'échapper à leur ronde était de se faufiler derrière les bains du sérail, sans se faire remarquer par une concubine ou un eunuque, avant que les soldats n'eussent atteint le Palais du Prince. Il lui fallait aussi passer la Porte avant leur retour.
    
    La voie libre, Ehsan se faufila discrètement à l'extérieur du pavillon des esclaves en passant par les arrières-cuisines. La fraîcheur de la nuit tombée la fit frissonner, à moins que ce ne fût l'excitation provoquée par son expédition nocturne.
    
    « Allez ! Vas-y championne, tu peux le faire ! Pense discrétion, pense rapidité, pense souris...» s'encouragea-t-elle tout bas.
    
    Elle positionna son voile afin que celui-ci vienne masquer sa bouche, puis se mit à courir à pas de velours en direction des bains.
    
    La senteur miellée qui se dégageait des ouvertures du gynécée laissait penser que les femmes du prince chauffaient de la cire afin que leur peau soit toujours plus douce, dénuée de la moindre imperfection.
    
    Ehsan, loin de posséder ce genre d'inquiétude, était concentrée à ne produire aucun bruit lorsque soudain, la bride de ses sandales usées se déchira. La fugueuse manqua de se retrouver face contre terre et parvint à se rattraper in extremis à la branche d'un olivier qui bordait les alentours des hammams.
    
    Ouf...
    

    Ehsan posa la main sur sa poitrine, son cœur battait la chamade. Un peu plus et elle aurait pu se faire attraper ! Heureusement, les dieux étaient sûrement avec elle. Satisfaite, elle gloussa nerveusement. Rapidement, elle ôta ses chaussures et poursuivit sa course à travers la Cité des Princes.
    
    Une fois la Porte dépassée, Ehsan s'introduisit dans les Jardins des plaisirs qui menaient au Sérail du roi.
    
    Bien que la pénombre l'empêchât d'en saisir les moindres détails, son odorat quant à lui se délectait des senteurs sucrés et fleuries qui émanaient des roses, des lilas et des arbres fruitiers qui s'étaient gorgés de soleil tout au long du jour.
    
    Elle grimaça, courir sans ses sandales entaillait la peau fragile de ses pieds. Redoublant de vigilance, elle réussit néanmoins à s'approcher des cuisines où travaillait sûrement Zohreh.
    
    « Que vois-je là ? Une brebis égarée ? »
    
    La voix de l'homme, dans son dos, résonna dans la nuit. Un frisson parcourut l'échine d'Ehsan. L'inconnu la saisit brusquement par le poignet et approcha dangereusement sa bouche de l'oreille de la jeune femme.
    
    « Que pourrait bien chercher une femme seule dans la nuit ? »
    
    Le souffle chaud dans sa nuque la tétanisa. Ses pieds meurtris la rendaient incapable de fuir sans que ce dernier ne la rattrape. Crier n'était pas la solution, elle n'avait rien à faire là et l'idée de se faire renvoyer du palais était bien pire encore de ce qui l'attendait. Le visage d'Ehsan blêmit, un gémissement plaintif s'échappa de sa bouche. Elle ferma les yeux, souhaitant échapper à la réalité et pria silencieusement, voulant juste disparaître.
    
    L'homme se plaça devant elle. Ehsan comprit qu'elle ne possédait aucune chance : l'homme était une montagne. Elle se recroquevilla sur elle-même, faisant naître un sourire sadique sur les lèvres du prédateur. L'effroi l'assaillit ; pétrifiée de terreur, elle lisait dans ses yeux malfaisants les pires horreurs qu'il rêvait de lui faire subir. Elle sentit son sang se glacer, elle était à deux doigts de perdre connaissance. Qu'allait-il advenir d'elle après cela ?
    
    Alors qu'il tendait une main lubrique en direction de sa poitrine, elle tenta un pas en arrière mais ses jambes l'abandonnèrent. Étendue au sol, elle essaya de fuir en rampant tant bien que mal. L'homme l'immobilisa, empoigna d'une main son cou délicat alors que de l'autre il se frayait déjà un chemin sous sa jupe, remontant fiévreusement le galbe de sa cuisse.
    
    Suffoquant, Ehsan se débattit de toutes ses forces mais ces dernières la quittaient bien trop rapidement. Sa vision se troubla, la tête lui tournait. Le besoin irrépressible de faire rentrer de l'air dans ses poumons ne la fit que se sentir plus mal.
    
    D...de l'air...
    

    Son impuissance face à la situation l'épouvantait. Révulsée de sentir cette main avide s'emparer de ses formes, elle eut un haut-le-cœur, elle était vulnérable. Tandis que l'air continuait à manquer, son corps tressautait dans le vain espoir de se débarrasser de l'étau qui emprisonnait sa gorge. Elle se sentait partir, croyant sa virginité bientôt perdue, lorsqu'elle entendit un bruit sourd.
    
    L'homme s'effondra au sol.
    
    Dans la nuit, la jeune fille blessée ne distingua qu'une silhouette brandissant une lourde poêle en fonte.
    
    Ehsan ne put réprimer une forte quinte de toux. On lui couvrit la bouche afin de n'ameuter personne.
    
    La jeune servante, prise de tremblements, se tourna fébrilement vers son sauveur. Seuls les dieux savaient ce qu'il lui serait arrivé sans son intervention.
    
    « Ehsan... Ehsan c'est toi ? »
    
    Cette voix familière lui apporta immédiatement tout le réconfort dont elle avait besoin.
    
    « Z-Zohreh ! »
    
    Sa voix était cassée et douloureuse.
    
    « Chhhhut, doucement, tu vas te faire mal. » murmura sa mère d'adoption d'un ton maternel tout en caressant tendrement les cheveux soyeux de son « enfant ».
    
    Ehsan fondit en larme. Les bras réconfortants de la cuisinière lui manquaient. Même si ses démonstrations d'affection se montraient rares, la jeune femme ne s'était jamais sentie seule à ses côtés.
    
    « J'ai eu si peur... » larmoya-t-elle entre deux sanglots au bout de quelques minutes.
    
    La cuisinière sécha ses larmes du revers de sa main.
    
    « Que fais-tu là ma grande ?
    
    - Je voulais te voir... geignit-elle. C'est trop dur de vivre sans vous deux ! Je ne veux pas retourner là-bas. »
    
    Ehsan secouait vivement la tête, envahie par la panique. Les regards salaces et les mains baladeuses des hommes qui travaillaient à ses côtés ne devenaient que plus terrifiants après ce qui venait de se passer.
    
    « Chhhut, respire profondément » lui conseilla la vieille femme.
    
    Elle approcha la tête de la malheureuse contre son cœur. La douceur de ce contact l'aida à retrouver son calme.
    
    « Zohreh ? Tu sais où est Benyamin ? »
    
    Le visage de la cuisinière s'assombrit.
    
    « Non, je ne sais pas. J'ai essayé d'en savoir plus mais personne ne veut rien dire à un esclave, encore moins une femme... »
    
    Ehsan s'agita de nouveau, le souffle court elle peinait à respirer.
    
    Zohreh ne savait comment la consoler. La molester pour qu'elle reprenne ses esprits ? Pas après ce qu'elle venait de vivre. La dorloter ? Non plus, la jeune fille devait les oublier, passer à autre chose afin qu'elle ne souffre plus de son absence et qu'elle ne se mette plus jamais en danger. Bien que cette idée lui déchirât le cœur, elle savait que son bien-être en dépendait.
    
    « Ehsan. »
    
    Elle la prit par les épaules, le regard sérieux, pour capter son attention.
    
    « Tu sais aussi bien que moi que la vie d'esclave dans ce Palais est périlleuse. Mais je ne pourrais pas toujours être là pour veiller sur toi. Tu dois t'endurcir, arrache cette naïveté de ton cœur. Méfies-toi des hommes et continues à avancer quoi qu'il arrive ! Je ne veux pas que tu reviennes me voir ici, c'est trop dangereux. Tu en as déjà payé les frais !
    
    - Mais... l'interrompit Ehsan
    
    - Laisse-moi finir ! Si jamais tu as besoin de me voir, pries les dieux, ils te seront d'un plus grand réconfort. Et si j'ai besoin de te voir je ferais de même. Si par bonheur le destin fait que nos chemins se recroisent un jour, ainsi soit-il ! »
    
    Ses paroles dures s'avéraient aux antipodes de ses actions : la main tendue vers le visage d'Ehsan elle remit une mèche rebelle derrière son oreille, comme elle en avait l'habitude lorsqu'elles travaillaient ensemble.
    
    « Allez, va-t'en maintenant et ne te fais pas prendre ! »
    
    La boule au ventre, la jeune femme se dressa sur ses jambes, sans détacher les yeux de sa « mère ». Elle finit par lâcher sa main à regret et lui tourna le dos, claudiquant jusqu'au Palais du Prince.
    
    Zohreh attendit qu'Ehsan sorte de son champ de vision pour pleurer. 
    
    
***

    
    Bien qu'une certaine forme de calme régnât dans le dortoir des esclaves, ils n'étaient jamais tous endormis. Une femme tressait ses cheveux à la lumière d'une chandelle, une vieille servante massait ses jambes endolories et enflées, des hommes pariaient aux dés en se racontant des blagues grivoises à voix basse.
    
    Pendant qu'elle se frayait un chemin pour accéder à sa couche, elle croisa le regard des joueurs. Elle ne supportait plus de voir un homme la regarder avec un désir non-dissimulé. Le visage de son agresseur réapparut soudainement devant ses yeux, elle s'effondra sur sa paillasse et recula prestement, cherchant à fuir ce souvenir répugnant, le cœur au bord des lèvres.
    
    Prostrée sur la paille qui lui faisait office de matelas ce soir, elle prenait conscience d'une leçon difficile de la vie : sa jeunesse, sa beauté et sa virginité la transformait en une proie facile et prisée. 
    
    Être née femme... jamais cela ne la protégerait.
    
    
    
    

Texte publié par Sali, 12 avril 2020 à 21h22
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