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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3
RITES FUNÉRAIRES ET CROYANCES POST-MORTEM

    
    Les élonites admettent l'existence d'une vie après la mort et d'un jugement des âmes. Absoute, l'âme gagne la lumière et la béatitude éternelle (La Maison de la Lumière) ; condamnée, elle tombe dans le gouffre des ténèbres et de la douleur (La Maison des Mensonges) ; si le bien et le mal s'équilibrent, l'âme reste dans la Demeure des Poids Égaux.
    
    Les corps spirituels ne sont examinés par les dieux que lorsque les corps charnels des personnes décédées disparaissent.
    
    Dans le cas d'un décès royal, avant tout rite funéraire, les défunts sont exposés à visage découvert dans les rues d'Antarxes afin que les prières du peuple guident leurs esprits.
    
    Deux techniques funéraires sont soulignées par les historiens de l'époque :
    
    Premièrement, la crémation est majoritairement réservée aux nobles ou aux morts sur les champs de bataille. L'incinération possède un aspect honorifique, car menant rapidement au Grand Jugement. Dans le cadre de la famille royale, les cendres sont collectées et entreposées dans un Mémorial.
    
    Deuxièmement, les Tours Funestes. Il s'agit de larges bâtiments cylindriques possédant une grande ouverture, ce qui permet aux charognards de participer à la suppression rapide des cadavres qui y sont déposés.
    

- Encyclopédie Polymathe de la Culture Antique et des Civilisations (1849)


    
    
***

    
    
    Le cortège funéraire avançait à pas comptés à travers les rues de la ville.
    Les obsèques se faisaient le lendemain-même de la mort de la reine Astar car la chaleur aurait rapidement eu raison du corps de la défunte.
    
    Deux litières portées sur des brancards composaient le cortège. La première, taillée dans l'acacia et recouverte de feuilles d'or était grande ouverte, laissant entrevoir le visage blême et éteint de la défunte. Cette dernière portait une longue robe plissée au tissu fin et noir, brodée de fils dorés. Le diadème royal et un voile jaune éclatant reposaient sur le haut de sa tête.
    
    La deuxième litière faite d'ébène et dont les rideaux d'un noir mortuaire étaient tirés, soulevait le veuf au-dessus de la foule.
    
    La ville entière s'amassait dans les rues afin de contempler la procession. Un silence respectueux fermait toutes les bouches. Les femmes pleuraient, les hommes se taisaient et les enfants baissaient tristement la tête. Le peuple endeuillé ne laissait pas apparaître un sourire. Leur dirigeante admirée n'était plus. Son âme s'en était allée vers la Maison des Lumières.
    
    Lorsque le tour de la ville prit fin, le cortège regagna l'enceinte du palais.
    
    Dans la cour des appartements de la reine se tenait un bûché sur lequel on la déposa.
    
    Seuls les membres de la famille royale, les membres du conseil, ainsi que les généraux pouvaient assister à la crémation.
    
    Les pleureuses entonnèrent un chant de lamentation.
    
    « Nuage noir dans le ciel,
    
    Purifie une âme éternelle,
    
    Dont seules les cendres,
    
    Sont témoins des méandres,
    
    Méandres d'une vie. »

    
    La fumée âcre commença à s'élever dans les airs et des cendres s'envolèrent, venant irriter les yeux et la gorge des assistants.
    
    C'en est trop !
    
    L'affliction que Shahin ressentait l'étouffait littéralement.
    
    La pression du regard scrutateur de la foule face à son chagrin, qu'il tentait tant bien que mal de contenir. Les bavardages qu'il voyait naître sur les lèvres de plusieurs, affligeant certainement son père dévasté. Subir le spectacle morbide de ce corps réduit en cendres, ce corps qui l'avait porté, cajolé et aimé. Toutes ces choses, il ne pouvait plus supporter.
    
    Pris de violente nausées, d'une envie irrépressible d'hurler et de maudire les dieux, Shahin ressentit le besoin irréfrénable de s'isoler. Se retrouver seul face à sa souffrance.
    
    Le prince fit brusquement demi-tour et retourna dans ses appartements d'un pas vif, les mâchoires serrées.
    
    Le départ soudain du jeune héritier en surprit plus d'un. Il laissait le roi éploré affronter seul sa tribulation.
    
    Remarquèrent-ils seulement à quel point cela s'avérait extrêmement ardu pour un fils ?
    
    Il avait passé sa toute jeune enfance parmi ses frères dans l'innocence la plus totale. C'était à douze ans qu'il pavait perdu cette dernière... Période ténébreuse où il s'était confronté à l'horreur de la mort pour la première fois.
    
    Gilgamesh, son aîné de deux ans et premier né d'Astar, avait péri brutalement. Bien que les raisons de son décès étaient encore aujourd'hui obscures, sa mère avait réussi à se convaincre qu'il s'agissait là d'un énième complot au sein du Harem afin d'évincer les prétendants au trône.
    
    A partir de ce jour, Astar n'avait cessé d'apprendre à Shahin l'importance de ne faire confiance à personne et de cacher au plus profond de lui ses faiblesses.
    
    Son père, quant à lui, avait occulté son chagrin en interdisant le royaume de prononcer le nom du défunt. Il était même allé jusqu'à faire modifier les rouleaux généalogiques royaux afin de supprimer toutes mentions de lui.
    
    Le décès de son frère, son ami et son confident, avait fait de lui l' « unique» fils d'Astar, héritier de la couronne, le projetant dans la cour des grands, la cour des rois.
    
    Une part de lui s'était brisé à tout jamais à ce moment là. Et aujourd'hui, une seconde se brisait...
    Une larme roula sur sa joue. Son plus grand soutien en ce monde venait de disparaître. Il lui fallait trouver refuge.
    
    Sa chambre dégageait une douce impression de calme. Les murs lapis lazuli et le clapotis de la fontaine le rassérénèrent. Il s'écroula dans les multiples coussins qui ornaient sa couche. Leur aspect moelleux et soyeux lui rappela l'effet réconfortant des bras de sa mère.
    
    Bon sang, penses à autre chose !
    
    Affalé dans un divan, son manteau défait laissait entrapercevoir le haut de son torse. Il passa la main dans sa chevelure épaisse.
    
    Afin de tenter de se distraire, il avait fait appeler une concubine. Elle portait une pléthore de bijoux, dans le but non-dissimulé d'impressionner le prince.
    
    « Lis-moi quelque chose ! lui intima-t-il
    
    - Pardon ? »
    
    La jeune femme parut déroutée. Cela faisait des mois qu'elle se préparait jour après jour, se parant chaque fois plus richement dans l'espoir que le prince ne daigne l'appeler. Lorsque cette heure arrivait enfin, on lui demandait de lire. Elle s'était préparée à tout sauf à cela.
    
    « Fais-moi la lecture ! Qu'est-ce que tu ne comprends pas ? » s'énerva-t-il.
    
    Shahin avait profondément besoin de se changer les idées. Il pensait que quelques poèmes ou bien même des textes sacrés l'apaiseraient.
    
    « Mais...mon Prince, je... je ne sais pas lire... balbutia-t-elle confusément.
    
    - A quoi me sers-tu dans ce cas ! »
    
    Elle l'agaçait prodigieusement, cette incapable.
    
    En revanche, la concubine décida de sauter sur l'occasion. Elle défit une attache de sa robe, dévoilant sa gorge. Elle se rapprocha langoureusement du lit, ondulant sensuellement ses hanches. La femme porta un doigt à sa bouche pour se donner un air ingénu. Son regard gourmand détailla le buste musclé de Shahin.
    
    « Je peux toujours vous distraire autrement... »
    
    Une rage brûlante envahit le prince. Comment osait-elle lui suggérer pareille proposition ? Alors que les cendres de sa mère s'envolaient encore vers les cieux.
    
    Etait-ce tellement difficile de comprendre qu'un fils puisse souffrir de la disparition de l'être qui lui avait tout donné ? A moins que ce soit son rang qui laissait penser qu'un prince n'était pas capable de souffrir.
    
    Certes, sa vie entière était dédiée à cacher ses faiblesses mais en un jour pareil il ne demandait pas de pitié, juste de la compassion.
    
    Exaspéré, Shahin bondit de son lit, agrippa fermement le bras de la jeune fille et la traîna vers la porte de ses appartements.
    
    « Si j'avais voulu pareil divertissement, je ne t'aurais pas fait appeler ! » siffla-t-il consciemment blessant.
    
    Il claqua la porte derrière elle puis s'effondra au sol. Le visage enfouit dans un tapis, il poussa un cri sauvage.
    
    A l'autre bout de la pièce des idoles de cuivre semblaient se moquer de la scène.
    
    JE VOUS HAIS !
    
    Il se releva, fonça droit sur l'autel et projeta à terre les statues d'un revers de la main. Épuisé, il s'appuya contre le mur et les larmes jaillirent, nombreuses et amères. Il frappa sa poitrine avec rage.
    
    Il était perdu.
    
    Il était complètement seul.
    

    ***

    
    Tous les serviteurs au service de la reine se tenaient rassemblés au centre de la salle du Grand Conseil. Face à eux se trouvaient un intendant royal ainsi qu'un secrétaire.
    
    « Comme vous le savez tous, notre reine bien-aimée s'est éteinte... »
    
    L'intendant marqua une pause, révélant un air peiné.
    
    « C'est pourquoi nous devons revoir vos attributions, poursuivit-il, ou alors, pour certains, nous passer de vos services. »
    
    Un brouhaha monta de la foule mécontente et agitée.
    
    Ehsan sentit un nœud dans sa gorge se former, elle redoutait le pire.
    
    L'homme haussa la voix pour se faire entendre.
    
    « Présentez-vous au secrétaire afin qu'il vous donne vos nouvelles directives ! »
    
    Les domestiques formèrent nerveusement une file devant le bureau du scribe, et parmi eux, Ehsan ne parvenait pas à maîtriser les battements effrénés de son cœur.
    
    Au fur et à mesure que la ligne diminuait, son angoisse augmentait.
    
    Anxieusement, ses mains moites jouaient inlassablement avec une mèche de cheveux.
    
    Le tour de Benyamin arriva, il se trouvait à cinq personnes d'écart, et elle tendit l'oreille mais elle était trop loin pour entendre quoi que ce soit.
    
    Soudain, elle vit le corps de son ami se tendre, saisir violemment son cachet et s'enfuir en trombe vers la porte.
    
    Perplexe, et surtout inquiète face à sa réaction, elle se tourna vers Zohreh et lui adressa un long regard.
    
    Où va-t-il ? Que lui arrive-t-il ? Quelle mauvaise nouvelle a-t-il reçu ?
    
    Tant de questions l'assaillirent mais elles restèrent sans réponse.
    
    Ce fut soudainement son tour et elle dédia toute son attention à l'homme devant elle.
    
    « Votre nom ?
    
    - Ehsan, monsieur. »
    
    Elle s'inclina fébrilement pour le saluer.
    
    Le secrétaire fouilla dans ses lettres de recommandation, à la recherche de son nom.
    
    « Ah le voilà, il lui tendit un parchemin. Il est écrit dessus que vous êtes affectée au...
    
    - Au service de chambre du prince héritier. » le devança-t-elle.
    
    Le secrétaire l'analysa, surpris.
    
    « Je sais lire. » se justifia Ehsan.
    
    Elle s'empara du cachet qui lui était remis puis laissa sa place à Zohreh. L'excitation de rester à la Porte du Roi se lisait sur son visage et le trépignement de ses pieds traduisaient son impatience de s'en réjouir avec sa chère tutrice.
    
    Cette dernière reçut son affectation.
    
    « Vous serez aux cuisines de la première concubine du roi. »
    
    L'abattement se lut sur le visage d'Ehsan. Pourquoi s'attendait-elle à être envoyée dans le même service que Zohreh ? Elle qui n'avait jamais été séparée de sa mère adoptive, voilà qu'elles se trouvaient dans des services différents, dans des bâtiments différents. Rien ne prouvait qu'elles pussent se voir.
    
    Zohreh la prit dans ses bras.
    
    « Ne me déçois pas, ma grande ! Rends-moi fière ! J'ai intérêt à entendre qu'il n'y a pas meilleur service qu'au Palais du Prince ! »
    
    La vieille femme lui offrit un sourire qui respirait la joie de vivre mais Ehsan remarqua ses yeux humides. C'était à son tour de la réconforter. Elle prit ses mains entre les siennes, elles étaient chaudes et pleines de cals, témoins d'une vie de durs labeurs.
    
    « Zohreh, je ne te remercierais jamais assez. Tu m'as tout appris ! Même les ingrédients secrets de ta soupe aux poireaux ! »
    
    Elles rirent, un rire empreint d'émotions.
    
    « Tu m'as prouvé que la bonté pouvait exister en ce monde, continua-t-elle. Et ce sont des valeurs que je garderais toujours au fond de mon cœur. Je te promets que je ne te décevrai pas ! »
    
    Une larme dévala la joue ridée de Zohreh et elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre.
    
    Ehsan ne put s'empêcher de se demander quand aurait lieu la prochaine étreinte chaleureuse qu'elles partageraient.
    
    « Qui aurait cru que je pleurerais un jour ! » plaisanta Zohreh pour se redonner consistance.
    
    La cuisinière repoussa gentiment sa protégée et renifla pour ravaler son chagrin. Elle essuya ses larmes avec hâte. Ehsan rabattit quelques cheveux derrière son oreille avec un sourire embarrassé, gênée d'avoir ému Zohreh, elle qui d'ordinaire était si forte.
    
    Elles finirent par se quitter, se lançant un dernier regard plein d'affection.
    
    Alors qu'elle quittait la pièce, elle parcourut le long couloir des yeux, cherchant un visage familier. Elle se dirigea vers les jardins, toujours aux aguets.
    
    Mais où est-ce qu'il est passé?
    
    Elle pensait retrouver Benyamin dehors mais il n'y était pas. S'était-il fait expulser de la Porte du roi ? Un frisson parcourut son échine. Pourrait-il seulement survivre en dehors du palais ? Allait-il l'abandonner à son tour ?
    
    Pourquoi es-tu parti sans rien dire ?
    
    Elle s'adossa à un arbre et se laissa glisser jusqu'au sol. Ses mains cachèrent son visage larmoyant. Les pleurs, qui s'étaient taris plus tôt, reprirent de plus belle.
    
    
***

    
    L'ambiance entre les domestiques dans le pavillon des serviteurs du prince semblait bien moins chaleureuse que ce à quoi elle s'était habituée. Chacun s'affairait à sa tâche dans un silence absolu, exceptés les claquements des couteaux sur les planches à découper parvenant des cuisines.
    
    Le temps allait être long.
    
    Ehsan, de corvée de ramassage, récoltait des oignons dans le potager qui entourait le pavillon. Elle espérait que l'air frais lui soit bénéfique mais c'était oublier cette odeur mordicante causée par l'épaisse fumée noire qui se dessinait dans le ciel. Tout Antarxes devait la contempler.
    
    Ce nuage sombre, les élonites le nommaient « la Mort des Rois ».
    
    Les grands de ce monde ne concevaient pas de disparaître de la surface de la terre en se faisant dévorer par des parasites. Non, ils préféraient une extinction majestueuse qui les élèverait vers le ciel.
    
    Quoi qu'il en soit, on finit tous par disparaître...
    
    Son panier plein, enfin, elle se redressa. Le bas de son dos la fit affreusement souffrir. Toutes ces heures qu'elle passait pliée en deux pour ramasser, laver et même prier... son corps s'en vengeait.
    
    Elle s'éventa de la main, dans l'objectif vain de rafraîchir ses joues rougies par la chaleur étouffante de cette après-midi. Lorsqu'elle revint avec les oignons le chef de service s'approcha d'elle. C'était un homme en milieu de vie, ventripotent et au regard lubrique. Effrayée, elle accéléra le pas mais il se mit en travers du chemin, sa panse proéminente obstruait le passage. Toute tentative d'échappatoire devenait illusoire.
    
    « La nouvelle ! T'es mignonne dis donc ! »
    
    Il dévora du regard chaque courbe de la jeune femme. Sa taille paraissait fine et ses hanches gracieusement dessinées. Bien que sa poitrine ne se comparât pas à celle des matrones, elle en possédait déjà suffisamment pour que son œil puisse y prendre plaisir. Ehsan se sentit honteuse d'être ainsi épiée. Elle serra le poing pour contenir sa colère.
    
    « Alors comme ça tu es au service du prince ? Ça devrait lui remonter le moral ! »
    
    L'odieux personnage partit d'un rire gras. Ehsan, dégoûtée par les propos irrévérencieux du goujat, baissa le regard, cherchant à disparaître.
    
    « Allez ! poursuivit-il. Vas lui apporter quelques sucreries, il paraît qu'il est rentré ! »
    
    Alors qu'il lui permit de passer, il claqua une main perverse sur les fesses de la jeune servante.
    
    Ehsan mordit sa lèvre inférieure au point de se la mettre à sang, une larme perla sur sa joue.
    
    Dis rien, Ehsan... QU'AHRMAN LE MAUDISSE !
    
    Sa pensée ne dépassa pas ses lèvres, elle préféra prendre sur elle et s'éviter tout ennui.
    
    Elle tenta d'oublier son humiliation en perdant son regard dans les pâtisseries qu'elle posait sur son plateau pour le prince. Elles sentaient incroyablement bons. Luisantes de sucre, dégoulinantes de miel, pistaches et amandes ornaient les mignardises. Tandis qu'elle marchait seule dans les couloirs du palais du prince, elle dut résister de toutes ses forces à l'envie d'en croquer un morceau, elle dont le seul repas était un ragoût de viande bouillie et de semoule trop cuite tous les matins...
    
    Le prince aurait-il seulement envie de goûter à ces mets ?
    
    Elle s'approchait des appartements du prince lorsqu'elle elle entendit une porte se refermer avec fracas. Un instant après, une jeune femme apparût, superbement parée bien que déchevelée, sa robe couvrant à peine sa poitrine. Ehsan nota ses joues rouges, ses sourcils froncés ainsi que son air choqué, et elle se dépêcha de détourner le regard. Malheureusement, elle ne fut pas assez vive.
    
    « QUOI ? Écarte-toi, tu me barres la route ! » dit-elle d'un ton fort désagréable.
    
    Le couloir, pourtant très spacieux, offrait largement assez d'espace pour elles-deux. Mais Ehsan était une esclave, une pauvre souillon qui assistait à la profonde humiliation d'une noble, alors elle ramassait les pots cassés. Elle attendit patiemment que la femme disparaisse et elle poussa un soupir.
    
    L'atmosphère devenue pesante, elle s'annonça aux gardes avec une grande appréhension. Ceux-ci se tenaient devant la porte des appartements de Shahin, la mine fermée. Ehsan aurait aimé qu'ils lui offrent ne serait-ce qu'une ébauche de sourire, histoire de la rassurer un peu... Ou au moins qu'ils lui assurent que les femmes visitant le prince héritier ne finissaient pas toutes dans un état d'hystérie. A vrai dire, une tape virile sur l'épaule lui aurait suffi, à ce stade.
    
    Elle prit une grande inspiration et rassembla son courage.
    
    Les soldats ouvrirent la porte. La chambre embaumait les agrumes, changement appréciable de l'odeur de brûlé qui empestait la Porte du roi. Elle s'avança de quelques pas timides et face à elle, un lit à baldaquin sur lequel était assis le jeune héritier. Elle eut un coup au cœur. L'homme, prostré, releva la tête et elle s'approcha doucement de lui comme pour ne pas l'effrayer.
    
    C'était la première fois qu'elle le voyait de si près. Ses cheveux noirs assemblés en catogan flou mettaient en valeur une mâchoire anguleuse où naissait une légère barbe. Son nez fin et busqué ainsi que ses yeux sombres et intenses lui conféraient un charisme extraordinaire.
    
    L'air du prince changea rapidement, de chagrin il devint renfermé puis inquisiteur.
    
    Ehsan réalisa avec horreur qu'elle avait complètement oublié de le saluer, elle s'inclina immédiatement.
    
    « Pardonnez-moi, mon prince. » s'excusa-t-elle en approfondissant sa révérence.
    
    La jeune esclave fut surprise de la ressemblance frappante entre le prince et sa défunte mère. Elle éprouvait de la compassion pour le jeune homme. Elle nota ses yeux rougis par la tristesse, peinée de constater sa solitude face à son deuil.
    
    Le visage de Shahin redevint morose. Il soupira.
    
    « Je prendrai du thé... »
    
    Shahin examina la servante pendant que celle-ci lui servait sa boisson. Une jolie jeune fille, assurément, même si ses formes ne s'étaient pas pleinement épanouies. Elle ne ressemblait à aucune des femmes qu'il côtoyait : plus menue, plus bronzée, plus endurante sûrement.
    
    Elle déposa une tasse sur la table basse du petit salon et s'agenouilla pour y verser le liquide brûlant. Au même moment, un rayon de soleil traversa la pièce et se perdit dans sa chevelure. L'espace d'un instant, ses boucles flamboyèrent de milles reflets écarlates.
    
    Magnifique...
    
    Ehsan s'inquiétait pour le prince, il semblait si triste.
    
    Comment peut-il en être autrement après tout ?
    
    Elle tendit la tasse remplie de thé au jeune homme, un peu intimidée. Ses doigts tremblèrent et une goutte de thé bouillant tomba sur la main du prince.
    
    Oh non, non, non !
    
    Son cœur rata un battement, elle s'empressa de s'excuser et essuya le thé du revers de sa manche.
    
    Elle se prosterna.
    
    « Mon Prince, j'ai péché ! Punissez-moi ! »
    
    Ses tremblements s'intensifièrent. Un mouvement dans l'air lui fit craindre le pire puis elle sentit une main se poser gentiment sur son épaule.
    
    « Tout va bien, relève-toi je n'ai rien. »
    
    Ehsan osa relever doucement sa tête pour le scruter longuement. Rien sur son visage ne laissait présager qu'il désirait la punir sévèrement, il semblait sincère...
    
    « Tu es nouvelle ? »
    
    Elle s'empourpra, c'était si évident !
    
    « Je viens d'arriver à votre service, Mon Prince...
    
    - Où étais-tu auparavant ?
    
    - Aux cuisines de la r... »
    
    Elle se tut subitement de peur de raviver la détresse de son nouveau maître.
    
    « Reine ? » finit-il à sa place.
    
    Ehsan acquiesça silencieusement. Ses yeux emplis de compassion touchèrent intimement le prince.
    
    « Sois la bienvenue à mon service... dit-il avec un petit sourire. Tu peux disposer maintenant. »
    
    Dans une ultime révérence Ehsan sortit de la chambre, referma la porte et glissa le long de celle-ci en soupirant.
    
    Les soldats qui gardaient l'entrée échangèrent un regard amusé.
    
    Quelle andouille ! Le brûler ! Bravo pour le réconfort Ehsan ! Estime-toi heureuse d'avoir encore ta tête !
    
    De l'autre côté de la porte cependant, Shahin semblait pensif. Bien que maladroite, la bienveillance de sa nouvelle servante l'avait agréablement surpris.
    
    Restait-il donc encore une personne sincère dans un endroit aussi corrompu que la Porte du Roi ? Le temps seul le prouverait.
    
    

Texte publié par Sali, 5 avril 2020 à 23h27
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