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Tome 1, Chapitre 6 « La Chute : Les derniers jours » Tome 1, Chapitre 6

Lukas passa les deux jours suivants plongés dans ses jeux vidéo ; pour l’essentiel, des simulations de courses de motoglisseurs dans des univers fantasmagoriques. Il se donnait la possibilité d’oublier, pour un temps, le cauchemar qui s’était emparé de sa vie. Malgré tout, il ne pouvait échapper à toutes ses obligations administratives. Les autorités de la ville le contactaient deux fois par jour pour s’assurer qu’il avait bien pris connaissance des conditions de son expulsion.

Le garçon aurait préféré quitter Stellae pour cause de contamination. Au moins aurait-il conservé les moyens de vivre confortablement à l’extérieur. Hélas, le tableau que lui avait présenté le fondé de pouvoir le glaçait d’inquiétude. Dès son départ, il se retrouverait pris en charge par les services sociaux de Terra, qui s’occuperait de le nourrir et de le loger en attendant qu’il trouve un métier. Dès lors, les organismes de recouvrement de Stellae toucheraient l’essentiel de ses revenus, en lui laissait le strict minimum pour subsister. Lukas devrait payer jusqu’à la fin de ses jours.

Le garçon se sentait démuni face à une situation qui le dépassait totalement. Il ne parvenait pas à voir à quoi ressemblerait sa vie hors du globe de Stellae. Il ne pouvait qu’imaginer une existence privée de tout loisir, de tout confort, comme aux pires époques de l'histoire terrienne.

Le troisième jour, il décida enfin de choisir ce qu’il allait emporter avec lui : le règlement restreignait son bagage non seulement en volume et en poids, mais aussi en valeur. Lukas s’aperçut qu’il n’avait pas trop d’idées sur le prix de ses possessions. De toute façon, il pouvait exclure appareils et mobilier, à exception de sa microstat et de sa montre-relais. Au bout d’une demi-journée, Lukas finit par se limiter à une valise de vêtements, son nécessaire de toilette, quelques denrées rares comme le thé bleu de Diamond et le médaillon à son nom que lui avait offert sa mère.

Le quatrième jour, il resta allongé sur son lit, les yeux braqués sur le plafond et les bras repliés derrière la tête. Des pensées parasites dansaient dans son esprit : comment se déroulaient les cours à l’école ? Comment les élèves avaient-ils réagi à son absence ? Manquait-il à quelqu’un en dehors de Piet et Enri ?

Parfois, la rage montait en lui, si violente qu’il devait s’empêcher de frapper le mur ou casser le mobilier autour de lui. Dès qu’elle retombait, Lukas sombrait dans un état de découragement si intense qu’il parvenait à peine à respirer. Il avait beau essayer de relativiser, rien n’y faisait.

La matinée s’achevait quand il entendit la sonnerie de la porte. Lukas se redressa sur un coude, surpris. Monsieur Bel n’était pas censé revenir. Il ne connaissait personne qui prendrait la peine de venir le voir à présent qu’il n’appartenait plus à la communauté des citoyens de Stellae. Il s’agissait sans d’un agent de la ville, qui souhaitait vérifier qu’il se préparait bien à être jeté dehors.

Le garçon se leva et enfila un T-shirt pour aller ouvrir, pieds nu et mal peigné. Il n’avait pas envie de faire d’efforts pour un administratif qui se moquait pas mal de son sort. Quand il déverrouilla le battant, il resta un moment interdit ; devant lui se tenaient Piet et Enri. Les deux adolescents affichaient une expression déterminée.

— Qu’est… qu’est-ce que vous faites ici ? balbutia Lukas en essayant de discipliner ses mèches en pagaille.

Le mensonge qu’il avait raconté à ses amis revint d’un coup à son esprit endormi. Il se recula brusquement, paniqué :

— Vous n’auriez jamais dû venir ! Et si je vous contamine ?

Les deux garçons échangèrent un coup d’œil ; Piet poussa Lukas de la main afin de se frayer un passage dans l’appartement. Enri le suivit d’un même mouvement. Le maître des lieux – pour deux jours encore – se retrouva planté devant sa porte ouverte, à regarder bêtement les deux visiteurs prendre possession de son logement.

— Tu as de quoi boire dans ton frigo ? demanda Enri.

Question inutile, puisqu’il était en train d'en vérifier le contenu. Il choisit une canette pour lui et en lança une autre à Piet, avant de se tourner vers Lukas :

— Tu ne prends rien ?

L’intéressé finit d’attacher ses cheveux et rejoignit les envahisseurs, les yeux perdus dans le vide.

— Je ne comprends pas…

— Il n’y a rien à comprendre, décréta Enri. Tu es notre ami, et même si de l’argentium pur coule dans tes veines, ça n’a aucune importance.

— Parfaitement, renchérit Piet. Les altérations génétiques induites par l’écosystème cyrgan ne se transmettent dans un environnement protégé que des parents aux enfants. Techniquement, tu n’as aucun risque de refiler quoi que ce soit à qui que ce soit… La loi qui exige que toute personne contaminée soit chassée de Stellae est totalement abusive.

Le garçon resta muet, interdit. Il déglutit avec embarras et se décida à rejoindre ses deux meilleurs amis sur le sofa. Il éprouvait une émotion profonde devant leur loyauté sans faille et se sentait d’autant plus honteux de leur avoir menti. Piet fouilla dans sa gibecière et en tira sa microstat :

— J’ai chargé dedans quelques nouveaux jeux. Si tu veux, on peut les essayer et s’ils te plaisent, on n’aura qu’à les transférer sur la tienne ! Comme ça, tu penseras à nous là-bas !

Encore gêné, Lukas accepta la canette que lui tendait Enri – son parfum préféré, citron-gingembre – et acquiesça en silence.

— Super ! Il y a un nouveau jeu d’exploration de planète virtuelle, ça te changera des courses de motoglisseurs ! Tu en as besoin, surtout en ce moment !

— Voyons, Enri ! s’offusqua Piet. Tu n’as pas honte de…

Il s’arrêta net ; Lukas venait d’éclater d’un grand rire, un peu nerveux mais libre et sincère. Les deux garçons le regardèrent avec perplexité, avant de le rejoindre dans son hilarité.

Piet et Enri restèrent jusqu’en fin d’après-midi. Ils savaient que c’était leur toute dernière occasion de prendre du bon temps ensemble. Ils passèrent la journée à jouer, à se disputer, à avaler des sodas, des hamburgers et des pizzas, histoire de vider totalement le crédit de Lukas avant son départ, à visionner des émissions sur les réseaux interdits pour préparer leur ami à la vie extérieure.

Même si l’instant des adieux se rapprochait inéluctablement, ils l’exilaient au fin fond de leur esprit… Les idées sombres reviendraient bien assez tôt. En voyant la lumière baisser au-dehors, ses deux amis connectèrent leurs microstats à la sienne et chargèrent dessus tout ce qu’ils pouvaient lui offrir, après avoir levé quelques protections grâce à des codes de craquage qui circulaient entre les adolescents de la ville. Enfin, le moment le plus pénible arriva.

Le premier, Enri serra Lukas entre ses bras :

— Tu vas casser la baraque, mec. Dommage que je ne puisse pas avoir des nouvelles de Terra pour te voir devenir le champion local ! »

Sa remarque rappela au garçon que ses conditions de vie seraient bien plus difficiles qu’il le laissait croire, mais il refusa de les détromper. Mieux valait qu’ils le pensent heureux et promis à un avenir brillant ! À son tour, Piet l’engouffra dans une accolade chaleureuse :

— Je suis sûr que tu trouveras un moyen de nous contacter ! N’hésite surtout pas, nous voulons des nouvelles !

— Je ferai ce que je peux, murmura-t-il, la voix brisée par l’émotion. Allez, filez à présent, ou je vous recrute pour empaqueter mes affaires !

La porte se referma enfin. Lukas se retrouva seul dans son appartement en chaos, jonché d’emballages et de vêtements en désordre. Il n’avait pas envie de faire du ménage ; peu lui importait l’opinion des fonctionnaires de Stellae. Il ne se sentait plus la force de faire illusion. Malgré tout, un reste de fierté l’obligea à se mettre à l’œuvre, pour jeter et ranger tout ce qui pouvait l’être sans trop d’efforts. En cours de route, il s’immobilisa devant la chambre de sa mère.

L’adolescent se demanda quelle aurait été sa réaction si ce désastre s’était abattu de son vivant.

— C’est de ta faute, tu sais ! lança-t-il avec mesquinerie à la porte close.

Il hésita un instant avant de se décider à entrer. Les stores de la pièce étaient baissés depuis plus de deux ans. L’endroit sentait la poussière et le renfermé ; il y régnait un froid glacial. Lukas regarda autour de lui : même avant son décès, il avait rarement pénétré dans le sanctuaire de Jada. Il avait l'impression d'être un étranger en train de commettre une indiscrétion.

Pourtant, il n’y avait pas grand-chose à voir : un placard à porte coulissante qui contenait les vêtements et les affaires de toilettes de sa mère, un grand lit, une coiffeuse qui accueillait encore quelques flacons éparpillés, un holo-écran au mur.

La pièce semblait attendre son occupante, comme si elle s’était absentée. Lukas osait à peine respirer. Tout son ressentiment s’était envolé. Il s’avança jusqu’à la table de nuit et ramassa une paire de boucles d’oreilles en argents et un bracelet de perles en pierres multicolores qu’elle avait emportés avec elle à son départ de la terre. Il les fourra dans sa poche, bien décidé à les prendre avec lui quand il quitterait Stellae. Son regard fut attiré par l’holocadre sur le chevet, juste à côté de lui ; le garçon le saisit et l’activa, mais rien n’apparut. La batterie devait être morte depuis pas mal de temps. Étrangement, il ne gardait aucun souvenir de ce qu’il avait affiché.

L’adolescent le retourna, ouvrit le compartiment qui contenait la carte mémoire et la débrancha. Le signal d’un message officiel retentit à juste à ce moment. Il se hâta de l’enfouir dans sa poche avec les bijoux de Jada. Il trouverait bien un moyen de la lire sur sa microstat. Avec un adieu muet, il quitta les lieux et referma avec soin la porte derrière lui.

Le reste de la soirée passa à toute allure, en démarches administratives diverses. Lukas en avait la tête qui tournait. Après une nuit courte et agitée, il emballa ses vêtements favoris, sa microstat, sa dernière médaille de champion junior et quelques menus souvenirs de son enfance. Personne ne regarderait le contenu de son bagage, s’il ne dépassait pas le volume autorisé. Sur le coup de quinze heures, un employé de la ville au visage terne vint le chercher pour le conduire vers le seul sas qui communiquait avec l’extérieur, qui ne pouvait être emprunté que par les navettes intratmosphériques. Il se situait juste au-dessous du parc central de Stellae. Pour l’atteindre, il fallait utiliser un réseau de couloirs qui passait au-dessus du circuit. Il s’y était rendu chaque année avec sa mère pour partir en voyage vers les autres zones protégées.

Assis dans la voiture de fonction, son sac sur les genoux, Lukas regarda disparaître les derniers immeubles de Stellae, tandis que le véhicule plongeait dans le tunnel aux parois blanches. Au lieu de filer vers l’embarcadère habituel, l’engin bifurqua sur la gauche. Il s’arrêta à un guichet auquel le conducteur présenta une carte de données ; après vérification, il reçut le droit de poursuivre sa route.

Enfin, la voiture freina devant un quai où se tenaient deux agents dans l’uniforme bleu marine et or de Stellae. L’individu grisâtre tendit la carte de trajet à Lukas, qui saisit la lanière de son sac avant d’ouvrir la porte.

— Bon courage pour la suite, monsieur Pratz.

L’homme ne l’avait même pas regardé.

— Merci, grommela le garçon.

Il s’avança sur le quai sans se retourner, en serrant contre son cœur ses dernières possessions. Un des fonctionnaires lui désigna un lecteur accroché au mur :

« Veuillez insérer votre carte. »

Lukas obtempéra ; aussitôt, l’employé lui désigna la seule navette qui se trouvait le long du quai. La porte arrière, grande ouverte, donnait sur une large banquette confortable. Le garçon plaça son bagage sur l’emplacement réservé à cet effet, en face de lui. La porte se referma et un harnais vint enserrer son torse ; un autre immobilisa son sac. Une cloison étanche le séparait du pilote.

Le véhicule glissa sans bruit dans un long couloir qui le fit surgir juste au-dessus de Terra. C’était la première fois que Lukas pouvait examiner de façon aussi distincte la métropole du Croissant Extérieur. Il contempla avec un mélange de fascination et d’appréhension ce monde qui deviendrait bientôt le sien…


Texte publié par Beatrix, 29 décembre 2021 à 20h32
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