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Tome 1, Chapitre 5 « La Chute : Adieux » Tome 1, Chapitre 5

Monsieur Bell regardait Lukas droit dans les yeux. Le garçon pensa, pendant un instant, qu’il devait continuer de rêver. Un de ces songes qui semblaient étrangement proches de la réalité. Il demeura un long moment immobile, silencieux, comme si son cerveau refusait purement et simplement d’admettre les paroles de l’homme. Il allait se réveiller bientôt, pour s’apercevoir que tout cela n’était jamais arrivé. Cela ne faisait aucun doute !

Malgré tout, une part de lui-même persistait à lui confirmer que rien d’aussi trivial ni d’aussi absurde n’aurait pu survenir dans un rêve.

— Mais… qu’est-ce que je peux faire ? bafouilla-t-il.

Le fondé de pouvoir joignit l’extrémité de ses doigts et expliqua, d’un ton calme et didactique :

— Vous comprendrez que votre séjour ici, à Stellae, est compromis ? La location de cet appartement, votre scolarité à Alta Rea, votre alimentation, l’entretien de votre motoglisseur et de votre équipement de course, les services fournis par la ville… tout est prélevé sur les fonds que votre mère vous a laissés. Si ces fonds viennent à disparaître, vous n’êtes plus en mesure de financer quoi que ce soit.

Le garçon leva vers lui un regard suppliant :

— Je comprends. Mais comment est-ce que je peux y remédier ?

— Y remédier ?

L’expression neutre de l’homme laissa transparaître un peu de pitié.

— Monsieur Pratz… Il n’est pas possible d’y remédier. Il n’existe pas à Stellae de structure susceptible de supporter les citoyens insolvables.

L’esprit de Lukas s’était éclairci, pour son grand malheur.

— Je vais devoir quitter Stellae… souffla-t-il.

— Malheureusement, c’est inévitable.

Le garçon sentit son ventre se nouer :

— Pour aller où ? J’ai toujours vécu à Stellae !

— À Terra, vraisemblablement.

Terra… La ville qui s’étendait en contrebas du socle urbain de Stellae, le long de la rive du Perlescient. Il n’en apercevait que quelques bâtiments, des structures préfabriquées sans la moindre grâce. Il n’avait aucune idée de la façon dont vivaient les gens en dehors de l’environnement parfaitement contrôlé des enclaves protégées. Et pire encore, il n’y connaissait personne. Malgré tout, il devait se concentrer sur les priorités.

— Je vais devoir chercher un logement… Une école…

— Hélas, je doute que vous puissiez poursuivre vos études. Étant donné votre situation financière, il vous faudra trouver un travail pour assurer votre subsistance et rembourser vos dettes. Un apprentissage, plutôt, étant donné votre âge.

Cette fois, Lukas ne trouve rien à répondre. Ses poings posés sur ses genoux se crispèrent. On aurait tout aussi bien pu lui annoncer qu’il allait mourir demain… Il n’en aurait pas été plus bouleversé.

Il se reprit aussitôt. Comment pouvait-il penser une chose pareille ? Il songea à sa mère, qui s’était embarquée pour l’inconnu, ses études à peine terminées, sans espoir de retour. Si elle en avait été capable, il pouvait faire de même ! Il se redressa avec détermination :

— Je dispose de combien de temps ?

Monsieur Bell eut la bonne grâce de paraître gêné :

— Vous bénéficierez de votre logement encore quatre jours, ainsi que de votre liaison microstat et de votre fonds alimentaire. Tout le reste a déjà été résilié…

— Vous entendez quoi par… le reste ?

— Votre inscription scolaire, votre abonnement au circuit et votre permis de motoglisseur.

Lukas demeura un instant bouché bée. Il venait de comprendre pourquoi son X-trace s’était si subitement arrêté.

— Cela a été fait… hier soir, n’est-ce pas ?

— En effet. Les services de la ville se sont peut-être montrés un peu trop rapides…

Le garçon éclata d’un rire sans joie, teinté d’ironie :

— C’est le moins qu’on puisse dire !

Il se leva, passa les deux mains dans ses cheveux et esquissa quelques pas dans la pièce, avant de se retourner vers son visiteur :

— Avez-vous d’autres choses à m’annoncer ?

— Je ne pense pas. Vous serez convoqué demain aux services de transfert extra-urbain pour étudier en détail les modalités de votre départ.

— Bien. Vous pouvez donc partir à présent ?

La voix de Lukas était devenue sèche, mordante.

Le fondé se leva, embarrassé :

— Oui, en effet… J’ai un dernier détail à préciser. Je vous transmettrai l’ensemble du dossier de succession, afin que vous puissiez avoir une idée exacte de la situation. Sachez que je m’en occupe seulement par devoir professionnel, étant donné que je ne touche plus aucun salaire de la société familiale Pratz.

Il ne voulait pas aussi une médaille, pendant qu’il y était ? Lukas esquissa un sourire forcé :

— Je vous remercie, vraiment. À présent, je ne vous retiendrai pas. Vous devez avoir beaucoup de travail.

L’homme aux cheveux blancs le salua d’un signe de tête :

— En effet. Bonne journée, monsieur Pratz.

Le garçon le raccompagna jusqu’à la porte, qu’il verrouilla avec soin en espérant qu’il ne contemplerait jamais plus son visage hypocrite, puis il fila dans sa chambre pour sauter dans ses vêtements. En temps normal, il aurait encore pu arriver à l’heure à Alta Rea, mais il se retrouverait bloqué dès qu’il se présenterait à l’entrée de l’établissement. Il prit une tout autre direction…

Celle du circuit.

***

Lukas essaya d’emprunter les navettes de la ville, mais son abonnement avait été annulé. Il dut faire le chemin à pied, ce qui lui prit une bonne vingtaine des minutes. Le trajet lui donna tout le loisir de ruminer de sombres pensées. Il serait probablement refoulé même dans la partie destinée au public, mais il voulait malgré tout tenter sa chance.

Le garçon arrivait devant l’entrée qui menait vers le circuit souterrain quand il aperçut Lindey. Tout en faisant office d’entraîneuse, la jeune femme courrait toujours dans l’équipe officielle de Stellae et venait régulièrement effectuer ses propres tours de piste. Dès qu’elle le vit, son visage se décomposa. Elle s’immobilisa, indécise, mais ne fit pas mine de l’éviter pour autant.

— Lukas, je ne sais que dire… balbutia-t-elle avec un regard désolé.

— Bonjour, Linday. Je suis au courant… pour mon motoglisseur.

L’entraîneuse laissa échapper un soupir :

— Je suis navrée, Lukas. Jamais je n’aurais pensé qu’une chose pareille pouvait survenir.

— J’imagine. Est-ce que tu sais ce qu’est devenu mon X-trace ?

— Les dégâts sont assez légers. Juste un peu de tôle froissée… mais tu n’as plus les moyens de payer les réparations. Il sera revendu tel quel.

Lukas sentit son cœur plonger.

— Revendu ? Mais… à qui ?

La jeune femme passa une main dans ses cheveux, embarrassée :

— Il sera mis aux enchères. S’il était en parfait état, ce serait ici, à Stellae… Mais comme il a été endommagé, il sera transféré à une salle de vente de Terra.

— Pourquoi à Terra ? Tu as dit tque les dégâts n’étaient pas graves !

— C’est la règle, Lukas. Tous les engins accidentés au moins une fois doivent sortir de Stellae, à moins de bénéficier d’une attestation officielle de remise en état établie dans les cinq jours.

Le garçon haussa les épaules, découragé :

— De toute façon, que ce soit à Stellae ou Terra, je ne pourrai pas le récupérer…

— Je suis désolée, Lukas.

— C’est gentil, mais ça ne changera rien…

Il avait conscience de l’amertume de ses paroles, mais il ne parvenait plus à la réprimer. Pas quand le monde entier s’effondrait autour de lui…

Lindey semblait sincèrement peinée.

— Tu vas me manquer, Lukas. Tu es un garçon sympathique et un excellent coureur. Si seulement je pouvais faire quelque chose pour t’aider… mais je ne vois pas comment.

Elle mordilla sa lèvre inférieure :

— Je te souhaite de t’en sortir à Terra.

— Merci, Lindey. Je vais tout faire pour.

Elle esquissa un sourire hésitant, avant de lui tendre la main. Il la serra avec autant de cordialité que possible. Il la regarda disparaître dans le sous-sol de la ville, les larmes aux yeux, puis fit demi-tour en traînant des pieds. Il avait passé tant de moments extraordinaires sur le circuit… Il lui manquerait bien plus qu’Alta Rea.

À présent qu’il avait obtenu l’information qu’il était parti chercher, Lukas n’avait d’autre choix que de rentrer chez lui. Une fois dans l’appartement, il tourna en rond, sans parvenir à définir des priorités. Il ne disposait pas de la moindre information sur ce qu’il serait autorisé à conserver. En désespoir de cause, il s’assit devant sa microstat. Sur l’écran, l’icône de sa messagerie, qui figurait deux ailes blanches, pulsait d’un éclat rouge. Il l’effleura du bout du doigt ; les ailes palpitèrent, libérant une dizaine de messages qui s’éparpillèrent sous forme de globes de différentes couleurs.

Les plus urgents se paraient d’une lueur chatoyante. Il toucha l’une des icônes holographiques, d’un bleu sévère, qui dévoila un texte long et ampoulé. Lukas comprit qu’il s’agissait du rapport annoncé par monsieur Bel sur sa situation administrative et économique. Il le lirait plus tard, quand il en aurait le courage. Une icône verte attira son attention ; le bilan médical consécutif à son accident était déjà arrivé. Il l’informait, sans grande surprise, qu’aucune trace de contamination n’apparaissait dans l’analyse initiale, tout en l’invitant à se présenter dans un délai de six jours à l’une de cliniques de la ville pour confirmer le diagnostic. Le garçon ne put s’empêcher de ricaner : il s’imagina en train de revenir à Stellae, après un séjour de deux jours à Terra, pour se soumettre à ces examens, à la grande panique de tous ceux qu’il croiserait. Il s’agissait bien sûr d’un pur fantasme. Après son départ, les portes de Stellae lui seraient à jamais fermées.

Lukas n’avait pas encore envisagé les choses sous cet angle. Il devrait quitter une enclave protégée et tout le confort qui allait avec, mais aussi abandonner derrière lui la pureté de son génome humain. Une part de lui-même l’engageait à relativiser l’ampleur de cette altération – après tout, elle ne toucherait réellement que ses enfants potentiels – mais une autre part, plus enfouie, plus sombre, lui soufflait autre chose : il ne pourrait plus jamais prétendre appartenir à cette humanité originelle directement débarquée de la Terre, cette planète mythique que les habitants de Stellae tentaient si désespérément de recréer.

Le garçon secoua la tête pour s’éclaircir les idées et effleura une nouvelle icône, un orbe doré ; aussitôt, il laissa échapper un drôle de petit animal jaune, une sorte d’ourson avec un large nez et un ventre rebondi. Il reconnut l’avatar d’Enri, qui se mit à parler avec la voix de son ami :

— Lukas, on ne t’a pas vu ce matin, mais les professeurs n’ont pas l’air inquiets de ton absence. Est-ce que tu vas bien ? Tiens-nous au courant !

Le garçon s’apprêtait à répondre, mais il se figea quand la situation lui revint en tête. Il ne se sentait pas prêt à avouer ce qu’il avait subi. Il ne doutait pas de la sympathie de ses amis, mais une embarrassante fierté le retenait de tout leur avouer. S’il révélait les circonstances de son départ annoncé, Piet et Enri se précipiteraient chez lui pour le soutenir. Lukas souhaitait de tout cœur leur présence, mais cela signifiait aussi qu’il allait devoir leur faire ses adieux en bonne et due forme… et c’était au-dessus de ses forces.

Que faire dans ces conditions ? Forger de toutes pièces un mensonge pour expliquer son absence ? Il ne ferait que reculer l’échéance. Tôt ou tard, Piet et Enri découvriraient qu’il ne vivait plus à Stellae ; la ville n’était pas si énorme.

Son regard accrocha l’icône verte du laboratoire médical. Un petit sourire triste étira ses lèvres. Lukas savait ce qu’il allait dire. Il ajusta ses écouteurs et son micro pour formuler un message vocal :

— Enri, Piet… Je suis vraiment navré. J’ai quelque chose de terrible à vous annoncer…

Il inspira profondément avant de continuer :

— Lors de l’accident, les systèmes argentiens de mon X-Trace ont été endommagés et… j’ai été contaminé. Je vais devoir quitter la ville. D’ici quelques jours, je m’installerai à Terra. Vous allez terriblement me manquer, mais ne vous inquiétez pas pour cela ! Avec les avoirs de ma mère, j’aurai largement de quoi m’en sortir. Il y a de bonnes écoles à l’extérieur, et des perspectives de carrière très intéressantes dans les grandes sociétés.

Le garçon espéra que son mensonge parviendrait à convaincre ses amis. Au moins, le léger tremblement dans sa voix n’avait rien de feint.

— Je ne vous oublierai pas. Je sais que les communications entre Stella et l’extérieur ne passent pas facilement, mais je trouverai un moyen de vous donner de mes nouvelles !

Lukas laissa passer un temps de silence avant d’ajouter, d’une petite voix :

— Prenez soin de vous, tous les deux.

Il arrêta l’enregistrement, vérifia qu’il était bien envoyé et referma le canal. Après un instant d’hésitation, il bloqua la connexion avec ses amis.

Ce n’était que la première chose – et la plus précieuse – qu’il était destiné à perdre. Il espéra que les autres le feraient moins souffrir.


Texte publié par Beatrix, 6 décembre 2021 à 14h16
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