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Tome 1, Chapitre 4 « La Chute : Déchéance » Tome 1, Chapitre 4

Comme son X-Trace était resté immobilisé, Enri fit monter Lukas derrière lui pour le ramener. Tout le temps du trajet, le garçon aux cheveux noirs respecta le silence de son ami. Une fois arrivé au bas de l’immeuble, il laissa descendre son passager en lui souhaitant une bonne soirée. Lukas le remercia et s’engouffra dans le hall d’entrée, puis dans l’ascenseur qui donnait directement sur son appartement, au dernier étage du bâtiment.

En sortant de la cabine, l’adolescent promena son regard sur l’espace vert amande et les meubles de bois terrien aux teintes claires. Parfois, il se sentait comme un étranger en visite. Il s’avança dans le salon, ôta sa veste et la lança sur le fauteuil le plus proche. Sa mère n’avait jamais été très ordonnée ; il tenait d’elle sur ce point. Dans toutes les pièces traînaient des vêtements, des gadgets technologiques, de la vaisselle propre ou sale. Un jour, il s’armerait de courage pour tout ranger.

Lukas se dirigea vers le réfrigérateur pour prendre un soda. Grâce au module de suivi des provisions, il avait l’assurance de ne jamais le trouver vide. Il choisit une boisson gazeuse au parfum « thé vert » et alla s’affaler dans le sofa avant de commander en mode vocal l’allumage de l’holo-TV. Aucun des programmes en cours sur les dix chaînes de Stellae ne retint son attention : il avait besoin d’autre chose que des comédies sentimentales, des reportages sportifs, de variétés répétitives ou des informations économiques. Le garçon ne se sentit pas le courage de parcourir le catalogue des émissions disponibles.

Après un temps d’hésitation, Lukas s’aventura sur les réseaux annexes, destinés aux populations de l’extérieur. Il avait découvert un an plus tôt cet accès irrégulier, tout à fait par hasard. Qui avait bien pu l’installer ? Il pouvait écarter d’emblée sa mère, qui se serait étranglée en apprenant son existence. Était-ce légal ? À vrai dire, il n’en savait rien, et peu lui importait. Il explora les cinq canaux supplémentaires et constata avec regret que la plupart diffusaient les mêmes inepties que les chaînes de Stellae. Il activa la quatrième juste au moment où se déployait sur l’écran un titre aux couleurs du soleil couchant, ou plutôt du soleil levant : Aurora.

Piqué par la curiosité, Lukas décida de laisser une chance à cette émission. Les premières images montraient la surface miroitante d’un container empli d’argentium, tandis qu’une voix expliquait d’un ton dramatique :

« Tous les habitants de Cyrga comprennent ce qu’ils doivent à l’argentium, aussi appelé sang d’argent. Cette matière extraordinaire a révolutionné toute notre technologie. Mais savent-ils d’où elle provient ? Se doutent-ils des risques insensés que prennent les courageux exploitants des gisements et ceux qui les protègent ? Aujourd’hui, nous allons suivre le quotidien des employés d’Aurora, la plus grande société de prospection et d’exploitation d’argentium de Cyrga… »

Rapidement, les images changèrent pour montrer de gigantesques barges à répulseurs qui sillonnaient le Perlescient, des machines d’extraction qui ressemblaient à des araignées métalliques géantes et même une immense base située en plein milieu de l’océan psychoactif. Elle se présentait comme un énorme cylindre surmonté d’un plateau en forme croissant, autour duquel tourbillonnaient des navettes aux couleurs de la firme.

Lukas se redressa, surpris et fasciné ; il en avait oublié la canette qu’il tenait à la main. Comme tout le monde, il avait déjà entendu parler d’Aurora, mais il ne s’était jamais intéressé à ses activités. Il écouta avec attention les paroles du commentateur.

« Lors des opérations de pompage, il n’est pas rare que surviennent des fuites de sang d’argent. Pour les créatures du Perlescient, la substance agit comme une drogue puissante. Les moindres effluves peuvent attirer les plus grands et les plus dangereux des océaniens. Si l’un d’eux vient à être tué, ou même seulement blessé, les autres entreront dans une frénésie destructrice qui décuplera leur force et leur agressivité. Le seul moyen d’éviter toute catastrophe est de lutter contre eux… mais de façon pacifique. C’est là qu’interviennent les Paladions. »

Sur l’écran apparut une gigantesque machine de forme humanoïde, qui devait mesurer une bonne vingtaine de mètres. Son revêtement argenté envoyait des éclats irisés dans l’objectif de la caméra. Le Paladion pénétra lentement dans les tourbillons opalescents ; il s’y était enfoncé jusqu’à la taille quand une monstrueuse créature surgit devant lui. Elle ressemblait à une raie manta avec de longs tentacules buccaux terminés en pinces redoutables, ses trois yeux luisaient d’avidité et de folie… Lukas buvait littéralement ces images, fasciné par l’affrontement qui se préparait…

Le garçon songea à la réaction qu’aurait eue sa mère, si elle l’avait surpris à dévorer ce type de reportage :

« Arrête de regarder ces bêtises ! Le monde extérieur n’a rien d’enviable, cette planète est dangereuse et toxique ! Ne te laisse pas séduire par ces mensonges sur la liberté ou l’aventure. Si tu cèdes à ces illusions, tu perdras tout, et ce sera bien mérité ! »

Soudain, l’image de l’holoTV se brouilla puis disparut. Malgré toutes ses tentatives pour ranimer le canal, Lukas dut se rendre à l’évidence : la transmission s’était coupée. S’était-il fait repérer ? Et si c’était le cas, que risquait-il ?

Lukas haussa les épaules : pas grand-chose, sans doute. Une réprimande, peut-être une légère amende et la fermeture du canal incriminé. Il aurait bien le temps d’y penser plus tard. Le garçon n’avait pas encore mangé, mais après les épreuves de sa soirée, il se sentait épuisé et aspirait à retrouver son lit. Il se leva avec effort et se dirigea vers sa chambre. Au passage, il ralentit devant la porte de sa mère et effleura le battant du bout des doigts. Deux ans déjà. Son absence lui semblait toujours aussi irréelle.

Jada Pratz était une primoarrivante, native de la Terre. Elle avait enduré un long voyage en hibernation pour se réveiller sur une planète nouvelle. D’emblée, la jeune femme avait choisi de s’installer à Stellae, autant par peur de voir son génome corrompu que pour les opportunités d’emploi que lui offrait la ville sous globe. Le destin ne l’avait pas trahie sur ce point : ses diplômes en économies et en finance lui avaient permis de faire rapidement carrière ; Jada avait gravi les échelons de la haute administration et investi dans divers domaines qui lui avaient rapporté pas mal de profits. Sa mère détestait l’inaction ; elle s’était toujours efforcée d’emplir jusqu’à saturation chaque instant de son existence, à travers son travail comme ses loisirs.

Dès que Lukas s’était montré capable de raisonner, Jada ne l’avait plus traité en enfant, mais cela ne l’avait pas vraiment gêné. Sans pour autant le négliger, sa mère avait observé envers lui une certaine distance, qui s’était accrue au fil des années. Malgré tout, elle tenait à lui consacrer quelques semaines par an. Ils partaient ensemble en vacances dans diverses villégiatures du Croissant Intérieur, comme Diamond ou Cristalia.

Dans les derniers temps, la vie de Jada était devenue plus agitée. Elle sortait souvent avec ses amis et collègues et rentrait tard dans la nuit, au point que Lukas ne la croisait presque plus. En grandissant, le garçon avait commencé à comprendre sa personnalité superficielle et fragile. Il avait accepté son indifférence apparente, ses horaires irréguliers, ses sautes d’humeur… et, surtout, sa haine envers Cyrga. Bien des fois, il s’était interrogé sur les causes de sa colère profonde contre la planète : Cyrga avait-elle trahi ses espérances, alors qu’elle avait tout quitté pour s’y installer ? Ou lui avait-elle pris quelque chose de précieux à ses yeux ? Quel drame avait pu rendre Jada aveugle à ses beautés ?

Un jour, sa mère aurait sans doute fini par se confier à lui, par dévoiler pourquoi elle s’était mise à détester Cyrga. Elle n’en avait pas eu la possibilité. Une attaque cérébrale aussi brutale qu’inattendue l’avait emporté, avec tous ses secrets. Tout s’était passé si vite que Lukas se demandait parfois si elle était vraiment morte. Peut-être s’était-elle juste éclipsée en laissant son fils derrière elle, comme un bagage oublié.

Même si cette perte l’avait affecté, elle n’avait pas changé les fondements de son existence. À quatorze, dans un environnement aussi sûr que Stellae, il avait été jugé assez autonome pour habiter seul. Il avait poursuivi sa vie, entre l’école et l’appartement qu’il avait partagé avec sa mère, sous la tutelle légale de monsieur Bell, le fondé de pouvoir de la famille Pratz.

Malgré tout, certains soirs, la solitude devenait trop forte. Le garçon regrettait de ne pas avoir intégré un internat où il aurait bénéficié de la compagnie constante de ses camarades. D’un autre côté, il aimait cet endroit, l’espace dont il profitait, le salon large et lumineux où il pouvait inviter ses amis et sa chambre en désordre, décorée d’holoposters diffusant des images de courses de motoglisseurs. Il pouvait faire hurler la musique à n’importe quelle heure, s’exciter sur ses jeux vidéo quand cela lui chantait… Il appréciait cette liberté, même s’il savait se montrer assez raisonnable pour ne pas négliger ses études ni sa santé – après tout, un pilote de motoglisseur devait prendre soin de sa forme et de son avenir. Malgré tout, elle présentait un revers… celui qui s’était abattu sur lui ce soir-là, sous la forme d’une lourde chape de solitude et de tristesse.

Lukas retira ses bottes, son blouson et son pantalon et se glissa dans son lit, trop las pour ôter le reste de ses vêtements. En dépit des idées sombres qui tournaient dans sa tête, le sommeil l’emporta rapidement.

* * *

Partout où il regardait, les flots du Perlescient s’étendaient autour de lui. Le fluide nacré tourbillonnait dans la lumière diaphane du petit matin. Des traînées nuageuses traversaient le ciel, comme de longs doigts pastel qui plongeaient vers l’horizon. L’air portait une senteur étrange, indescriptible, une peu sucrée, vaguement iodée… Aucune vitre, aucun mur magnétique ne venaient le couper de Cyrga. Il avait l’impression de flotter au-dessus de l’océan psychoactif, dans une parfaite sérénité. Il aurait pu rester

Soudain, quelque chose surgit devant lui : une masse sinueuse, serpentine, avec des yeux pédonculés et une frange de tentacules de chaque côté de son corps. Avant qu’il puisse réagir, la créature ouvrit une gueule démesurée, assez large pour l’engloutir tout entier. Un mugissement assourdissant émanait du plus profond de ses entrailles. Il demeura figé sur place, incapable de bouger, de fuir, d’échapper à un terrible destin…

Le son se transforma, devenant plus aigu, comme…

… la sonnerie de l’entrée ?

Le garçon souleva une paupière ensablée ; autour de lui, la pénombre régnait toujours. D’une voix ensommeillée, il ordonne l’ouverture du volet automatique. La lumière blafarde qui filtrait du dehors évoquait une heure un peu trop matinale à son goût. Avec difficulté, il se hissa sur un coude pour regarder l’heure affichée par le réveil posé sur son bureau : sept heures, une heure plus tôt que son lever habituel.

Lukas envisagea de replonger et d’oublier ce bruit strident, mais un éclair de lucidité traversa son esprit : si quelqu’un se pressentait à une heure pareille, ce devait être pour une bonne raison. Il s’extirpa avec peine de son lit et renfila à la hâte son pantalon. Pour une fois, sa sale manie de dormir dans ses vêtements du jour se révélait plutôt utile. Pieds nus, il se dirigea vers le tableau de l’ascenseur pour vérifier l’identité de son visiteur.

Sur l’écran apparut un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux d’un gris argenté. Le garçon ouvrit de grands yeux en reconnaissant monsieur Bell, le fondé de pouvoir de sa mère. Il posait sur lui un regard grave, un peu gêné même, qui n’augurait rien de bon.

— Monsieur Pratz, je m’excuse de vous déranger à une heure aussi matinale, mais nous devons discuter de choses sérieuses… Est-ce possible ?

Lukas passa une main dans ses mèches en broussailles.

— Oui… Bien… bien sûr…

Il déverrouilla les portes pour laisser entrer le visiteur, un peu honteux du fouillis qui régnait dans l’appartement. Monsieur Bell connaissait parfaitement les lieux et se rendit directement au salon. Le garçon songea qu’il devait faire preuve de politesse :

— Vous voulez boire quelque chose ?

— Non merci, ça ne sera pas la peine. Puis-je m’asseoir ?

— Je vous en prie.

Lukas n’aimait pas le regard que monsieur Bell posait sur lui. Il pouvait y lire de la pitié, mais aussi une étrange hésitation, comme s’il redoutait la réaction de son interlocuteur. Au moins, l’adolescent pouvait être sûr d’une chose : il n’était pas venu lui annoncer la mort d’un proche, vu qu’il n’avait plus personne. Le visiteur se percha d’un air emprunté sur le coin du canapé et tira sa microstat de sa sacoche. Il attendit que Lukas s’assoie à son tour avant d’exposer les raisons de sa présence.

— Monsieur Pratz, comme vous le savez sans doute, il a fallu un certain temps pour régler en totalité la succession de votre mère. Elle avait effectué des placements dans toutes les zones exploitées de Cyrga. Il a été très compliqué de tout démêler.

Il se tut pour s’éclaircir la voix, avant de reprendre :

— En explorant plus avant, nous avons découvert que dans plusieurs secteurs, elle avait subi des pertes importantes, que nous n’avions pas repérées jusqu’à présent. Ces pertes n’avaient pas été prises en compte dans les premiers calculs de la succession. Malheureusement, il apparaît que le montant cumulé de vos avoirs ne suffit pas à compenser l’étendue de ses dettes…

Lukas écouta en silence. Même s’il comprenait la gravité de la situation, il ne parvenait pas encore à en appréhender toutes les conséquences. Peut-être avait-il mal entendu…

Monsieur Bell marqua une pause avant de poursuivre d’un air navré :

— Monsieur Pratz, je suis au regret de vous annoncer qu’il ne vous reste plus rien.

Le garçon ouvrit la bouche pour répondre, mais rien ne sortit. La pièce se mit à tourner autour de lui ; il dut saisir l’accoudoir pour se reprendre.

— Hélas, ce n’est pas tout… En tant qu’unique héritier de Jada Pratz, il vous revient de combler ses dettes.


Texte publié par Beatrix, 5 août 2021 à 00h45
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