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Tome 1, Chapitre 18 Tome 1, Chapitre 18

Tu as bavé. C’est la remarque hilare de Shuri de bon matin. Tu étais persuadée de ne pas aisément trouver le sommeil dans son canapé bien trop mou pour ton dos, mais c’était sans prendre en compte ton épuisement. Tu as donc visiblement dormi comme un loir et ton amie ne manque pas de s’en moquer tandis que tu arrives dans la pièce à manger, vêtue, mais certainement pas réveillée comme il se doit. On se marre, on se moque de toi. Tu ne réagis pas. Pas tant que tu n’as pas bu ta dose de café et grignoté un morceau. Tu as du mal à émerger. Néanmoins, tu le sais. Tu le sens. Ce regard qui ne te quitte pas une seconde depuis que tu as pénétré dans la pièce. Ce corps tendu à l’extrême. Tu ne redoutes pas sa colère, son désir de vengeance, ses paroles cruelles. Tu le mérites amplement. Tu regardes le pancake ; ton estomac se noue. Tu as envie de fuir, de t’éloigner de lui, d’aller aider les infirmières dans la salle de soins. Tu tentes, d’ailleurs, ce prétexte afin de t’éclipser. Cependant, la princesse semble ne pas vouloir l’entendre de cette oreille, car elle t’attrape le poignet pour t’obliger à la suivre jusqu’à son laboratoire, docilement suivie par James. Steve et les autres sont juste derrière. Ils veillent au grain. Tu le comprends. Ils redoutent un piège de ta part. Il n’y en a pas. Il n’y en a jamais eu.

— Loup Blanc, allonge-toi. Una, tu vas me guider pour le trouver.

Tu balancerais bien une réplique qui signifierait que tu n’apprécies pas trop cette marque d’autorité du genre « Fais pas ta princesse », mais tu n’es pas en mesure, non… Tu n’es pas en position de le faire. Rappelles-toi. Tu n’es au Wakanda seulement parce qu’ils t’ont obligée à rester vivre parmi eux. Ta liberté n’est qu’une illusion. Cela a toujours été ainsi. Depuis toujours. Qui se souciait qu’une femme veuille devenir médecin dans les années quarante. Elle n’avait pas cette liberté-là. Elle n’avait pas, non plus, la possibilité d’être aussi libérée sexuellement qu’un homme. Ce n’était pas possible. Une femme avait des obligations. Celle d’être une bonne épouse. Lorsque tu as rejoint Hydra, tu étais une prisonnière également. Sans même en avoir conscience. Après avoir rejoint l’Ordre, même si tu avais voulu en partir, cela n’aurait pas été possible. Pas vivante, en tout cas. Et que dire de tes propres émotions, de ta cage de haine, de rage, de vengeance, d’orgueil.

Mais tu n’es pas à plaindre.

James s’allonge. Il semble détendu, habitué. Tes yeux ne quittent pas la blessure de son épaule. Celle provoquée par sa chute. Celle provoquée par ta froideur, ta haine et ton ambition. Vous n’avez absolument pas cherché à minimiser ses souffrances. Tu t’en moquais. Maintenant, tu ne songes qu’à cela. À ses cris, ses supplications, son souhait de mourir. Il voulait savoir, comprendre pourquoi tu lui infligeais pareille torture. Est-ce que cela a une réelle importance à présent que tu t’apprêtes à le libérer de sa dernière chaîne. Après cela, il pourra véritablement faire tout ce qu’il veut. Même te tuer. Tuer Ashleigh. Tuer Una. Tu y as déjà longuement réfléchi durant ces cinq années. Qu’il abatte sa colère sur toi. Qu’il te fasse disparaître. Toi et toute ton ignominie. Shuri t’appelle, te sort de tes pensées. Elle te montre une représentation étrange du cerveau de James. C’est beau. C’est fascinant. La jeune femme te demande la zone du dernier mot et tu te reprends. La scientifique en toi voudrait la noyer sous les questions, mais l’infirmière a pris le dessus et sait quelles sont tes priorités. Sauver quelqu’un. Sauver cet homme. Alors, tu t’approches et tu te concentres. Il faut que tu t’en souviennes. Tu pointes du doigt une zone discrète. On te demande si tu es sûre. Tu opines du chef. Alors tu vois l’image changer, se modifier. La princesse t’explique que c’est la figuration détaillée de ses neurones ; que c’est là qu’elle a retrouvé la suite de mots.

Tu jettes un regard à James. Ce dernier regarde fixement le plafond, sa mâchoire est serrée, son corps est tendu. Tu es surprise par ce revirement. Craint-il que tu en profites ? Que tu le trahisses encore une fois ? Son coup d’œil jeté vers toi confirme tes doutes et tu t’en veux. Cruellement. Tu as envie de poser une main sur son épaule, de le rassurer, mais tu restes stoïque et ta bouche reste close. Tu ne peux pas. Tu n’en as pas le droit. Tu sens une main sur ton poignet. Tu sursautes. C’est Steve. Son regard est grave, presque implorant. Le tien se fait moins craintif, plus assuré. Tes doigts effleurent les siens. Promesse silencieuse. Tu vas sauver son ami. La zone des neurones s’élargit tandis que tu cherches l’endroit exact où tu as ancré le mot. Cela te fait tout drôle. Tes gadgets étaient loin d’être aussi perfectionnés. Shuri et toi êtes concentrées. Vous en arrivez à oublier tous les autres. C’est plus difficile que vous ne le pensiez et vous vous retrouvez à tout passer au peigne fin. Elle t’explique que la couleur dorée signifie que les neurones sont actifs. En bleu, ce sont ceux qui sont inactifs. Vous devez trouver qui sont gris, ceux qui montrent un blocage dans le passage d’information. Cela peut être discret. Cela prend du temps. Et le fait que cela soit du temps réel ne t’aide pas. Cela va trop vite.

— J’ai besoin d’une pause, claque soudainement Barnes.

Tu te recules de quelques pas tandis que tu le vois se redresser et s’éloigner de la machine. Steve le rejoint, discute avec lui. Des regards sont jetés vers toi. Tu ne te sens pas à l’aise. Malheureusement pour toi, l’image neuronale a disparu. Logique. Normal. Décevant. Tu ne peux continuer à travailler sans dépendre de qui que ce soit. Tes lèvres se pincent. Tu as hâte d’en finir. Tu as hâte de partir loin d’ici. Shuri te demande si tu vas bien et tu ne peux qu’opiner du chef. Le travail reprend et vous décidez d’un commun accord de tout regarder dans le détail dans la même zone. Tu es sûre et certaine que c’est à cet endroit de son cerveau que tu as ancré le mot. C’est exactement ici que tu as mis cette plaque métallique et froide afin de balancer des décharges électriques. C’était une torture pour lui, une journée comme les autres pour toi.

— Je suis désolé de casser l’ambiance, mais je suis le seul à ne pas avoir confiance en elle ? Je veux dire… Il s’agit d’un membre d’Hydra qui a elle-même programmé ce type pour être une arme de guerre.

— Et c’est parce que je suis justement celle qui a fait ça que vous êtes bien obligés de me donner votre confiance, grinces-tu entre tes dents, les nerfs à vif et les poings serrés.

Tu détestes définitivement ce Scott Lang…

— Ça suffit, calme immédiatement Steve. Je sais qu’on peut compter sur Ashleigh pour nous aider à libérer Bucky de son...

— Désir.

Tu l’as interrompu et tu sens bien leur regard surpris braqué sur toi, mais tu ne t’en occupes pas. Seules comptent les réactions de la princesse et de votre patient. Patient qui ne manque pas de réagir à l’entente de ce mot pourtant prononcé en anglais. Et tu le vois enfin, ce neurone en gris. Dissimulé par ses comparses dorés et bleus. Tu le pointes du doigt, le touchant presque. Ton amie le remarque aussi et c’est à son tour d’agir. Tu as joué ton rôle. Tu n’as plus rien à faire. Tu recules doucement. Lentement. Tu disparais de cette pièce, t’enfonces dans les couloirs. Tu devrais aller aider à l’infirmerie et pourtant, tes pas ne t’y mènent pas. Ils te dirigent vers l’extérieur. Vers ta jeep. Comme une forte intention de fuir. Ils n’ont plus besoin de toi. D’Ashleigh. D’Una. Tu peux être arrêtée, jugée. Condamnée. Mais tu t’y refuses. Tu ne termineras pas dans une cage. Tu roules à vive allure jusqu’à ta cabane et laisses le moteur allumé. Tu ne prends que le strict nécessaire dans ton sac à dos. Tu es habituée à la fuite. Cela te rappelle le temps passé avec Kaare. Il te manque. Le langage des signes te manque. Sa présence réconfortante te manque. Il savait toujours quoi faire, comment agir et réagir. Tu te laissais aveuglément guider par sa vague.

Il faut que tu quittes le pays au plus vite. Ils savent déjà pour cet homme dangereux. Ce dernier vestige d’Hydra. Tu leur as parlé la nuit dernière, alors que tu tombais de fatigue dans ton assiette à peine entamée. Tu ne sais pas quand il va attaquer. Ni comment il va s’y prendre. Mais ce n’est plus ton problème, à présent. Tu n’es plus à leur solde. Tu n’as plus à t’en mêler et la seule chose à laquelle tu penses est que tu dois quitter le pays.

Tu dois partir loin d’ici.

Tu dois partir loin de lui.

Loin de James.

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Une fumée blanche sort de ta bouche. Il fait froid. Le vent gifle ta peau. Tu n’es plus accoutumée à ces basses températures. Tu t’accroupis et regardes ton filet, les lèvres pincées. C’est un petit oiseau. Rien de plus. Tu ne te sens plus coupable de sa mort. Pas comme avant où tu n’avais même pas le courage de lui retirer les plumes. Tu lui demandes pardon, tu le remercies de te permettre de tenir jusqu’à la fin de l’hiver et tu pars vérifier tes autres pièges. Il y a du bruit tout autour de toi. La forêt vit même en cette froide saison. C’est étrange. C’est inquiétant. Chaque neige qui tombe, chaque branche qui craque, chaque mouvement d’animaux… Tu es constamment sur tes gardes. Tu crains toujours que quelqu’un t’ait retrouvée. Que ce soit un membre d’Hydra ou des Avengers. Il ne faut pas qu’ils te retrouvent. Tu ne veux pas qu’ils te retrouvent. Pas tant que tu n’auras pas renoué avec toi-même. Qui es-tu ? Que fais-tu ? Qu’as-tu fait ? Que vas-tu faire ? Tu ne le sais pas encore. Tu y réfléchis. Quand tes yeux se perdent dans les flammes, dans l’eau où tu surveilles la moindre ombre de poisson, dans les nuages que tu scrutes, à la recherche de la prochaine tempête.

Rien. Il n’y a rien. Les charognards sont arrivés avant toi, emportant tes trophées. Tu ne leur en veux pas. L’hiver est rude, cette année. Tu diriges vers la rivière, espérant que la chance sera de ton côté ; pas aujourd’hui. La pêche est infructueuse et le vent se lève en même temps que la neige commence à tomber. Il est temps pour toi de retrouver l’abri de ta cabane de fortune, ton repas du jour accroché à ta ceinture. Sur le chemin, tu ramasses plusieurs morceaux de bois qui serviront à alimenter le feu de ta cheminée. Du moins, cela aurait été leur rôle si tu n’avais pas tout lâché dans la neige à la vue de la porte d’entrée fracassée et les vitres brisées. Il ne te faut pas longtemps pour comprendre qu’on en a après toi. Tu hésites. Il y a encore ton sac à l’intérieur, mais la petite voix à l’intérieur de ta tête te hurle de ne pas y entrer, de faire demi-tour et de fuir à toutes jambes. Tu choisis de suivre les conseils de cette intuition et amorces le geste pour t’enfoncer dans les bois endormis lorsque tu reçois un violent coup à l’arrière de ton crâne, te faisant chuter dans la neige et perdre connaissance.

— Réveilles-toi, sale garce !

Tu prends une profonde inspiration lorsque tu reçois un seau d’eau glacée sur la figure, rapidement suivi d’une gifle. C’est froid ! C’est tellement froid ! Tes yeux sont écarquillés et tu cherches à comprendre ce qui se passe. Où es-tu ? Qui sont-ils ? Pourquoi ne peux-tu pas bouger tes bras et tes jambes ? Des gros bras. Des types presque habillés comme des militaires, mais avec un comportement qui te ferait plus penser à des mercenaires. Tu en vois un sortir un chewing-gum de sa poche. Clairement pas des personnes disciplinées. Mais ce que tu trouves étrange, c’est qu’aucun de ces quatre gars ne cherche à te parler, à te poser la moindre question. Ils attendent. Qui ? Quoi ? Tu aimerais bien le savoir, mais tu n’oses pas ouvrir la bouche. Tu préfères te taire et grelotter. Les flammes dans l’âtre sont mortes. Les braises n’ont pas été correctement nourries. Finalement, tu en vois un se lever et poser brusquement une chaise devant toi. Sans s’y asseoir. Tu ne saisis rien à la situation et cela t’inquiète. Au bout de quelques minutes, tu entends des pas lourds s’approcher de ton humble demeure. Tes agresseurs se tiennent droit, l’un crache sa gomme à mâcher sur le vieux plancher. Leur employeur entre et tu blêmis encore un peu plus. Tu frissonnes, mais ce n’est pas de froid, cette fois. C’est de peur. Tu es effrayée. Tu reconnais cet individu et tu sais que c’est dorénavant sans espoir pour toi. S’il se trouve ici, c’est parce que Steve, James et leurs amis ont échoué. Ils ne sont pas parvenus à mettre la main sur lui et à l’arrêter ; à le mettre hors d’état de nuire. C’est lui. C’est cet homme que tu as rencontré lors de ta croisière en « amoureux » avec Kaare. Celui qui tire les ficelles dans l’ombre pour le compte de l’Ordre. Il t’a retrouvée. Comment cela est-il possible ?

— Je suppose que vous vous demandez comment diable j’ai pu retrouver votre trace, mademoiselle Fox.

— Gallagher.

Tu es pétrifiée par la terreur, mais tu te refuses de le montrer. Quitte à mourir au beau milieu de nulle part, alors autant garder de ta superbe. Tu ne céderas plus rien à Hydra. Pas même ta fierté.

Clac.

C’est une gifle que tu viens de recevoir de l’un de ces gros bras. Un ordre reçut d’un simple regard. Ta lèvre saigne, tu es légèrement étourdie. Cependant, lorsque tu regardes à nouveau ce monstre dans les yeux, tu laisses apparaître toute ton arrogance. L’homme n’en est pas satisfait et les coups pleuvent sur ton corps. Tu ne sais pas combien de temps cela dure. La seule chose dont tu as conscience, c’est la douleur. Tu ne demanderas pourtant pas « pitié ». Tu ne l’as jamais fait. Pas même alors que tu te faisais abuser par des soldats de ton propre camp. Tu as le goût du sang dans la bouche. Tu ne peux plus ouvrir un œil.

— Je dois avouer que vous n’avez pas été facile à trouver. Aucune technologie moderne avec vous dans un lieu caché par les arbres, perdu au milieu de tout. Vous avez été très maligne, mademoiselle Fox. Vous avez donné du fil à retordre à mes hommes et cela m’impressionne.

— Mais vous n’avez pas fait tout ce chemin pour m’offrir ce compliment, n’est-ce pas ?

— Vous ne souhaitez donc pas savoir comme nous avons fait pour retrouver votre trace ?

— J’ai tout mon temps.

Il faut que tu fasses tout pour retarder l’échéance. Tu sais qu’il va te torturer, te regarder agoniser lentement. Tu sais que tu ne pourras pas y échapper. Tu vas mourir et tu le sais. Néanmoins, tu ne peux pas encore accepter ton funeste destin et tu fais mine de l’écouter en espérant trouver un moyen de t’échapper. Tu te battras jusqu’au bout. Tu n’es pas femme à déclarer défaite.

— … Qui aurait donc cru que vous seriez aussi nostalgique. Revenir en Suisse, à l’endroit même où nous avons ramassé notre bras armé. N’est-ce pas si romantique, mademoiselle ?

— Seriez-vous, par hasard, en train de croire qu’il y a une quelconque romance entre lui et moi ? t’étonnes-tu.

— Je connais votre histoire à tous les deux. James Buchanan Barnes. Votre ancien petit ami. Bel homme, intelligent. Sportif, si j’en crois ses victoires à trois championnats de boxe pour les poids moyens. Malheureusement pour vous, un peu trop volage. Allant de femme en femme selon ses humeurs. C’est d’ailleurs la cause de votre rupture, n’est-ce pas ? Vous n’étiez qu’une poule à ajouter sur son tableau de chasse. Rien de plus. C’est d’ailleurs ce qui fait que vous avez accepté la proposition de Schmidt. Ça et les nombreux viols subis par ces soldats si enclins à vous « remercier » pour votre grande gentillesse. Quel dommage que votre frère soit mort. Il était assez prometteur selon Zola.

Tu ne rétorques pas. Tu serres les dents. Il n’y a rien à dire. À quelques détails près, c’est on ne peut plus exact. L’homme n’attend d’ailleurs aucune réponse de ta part. Il s’en fiche. Il est seulement venu pour t’éliminer puisque tu as refusé d’entrer à son service et que tu as eu l’audace de te dresser contre lui. Pire que cela, il n’a pas supporté l’idée-même d’avoir perdu sa meilleure arme pour reprendre peu à peu le contrôle d’Hydra. Permettre à l’Ordre de retrouver de sa puissance et de son influence d’antan. Par ta faute. Il a tout perdu. Il s’est retrouvé traqué à travers les pays, ses comptes ont été bloqués et il a dû payer ses employés en avance pour s’assurer leurs services. La rage gagne les traits de son visage. Il aimerait tellement te frapper lui-même, passer ses nerfs sur toi. Il souhaiterait tellement te tuer de ses propres mains. Mais il ne doit pas perdre de sa superbe. Il est le cerveau d’Hydra. L’homme de l’ombre. Il est celui qui donne des ordres à ceux qui s’exécutent sans réfléchir.

Cet homme si orgueilleux qu’il en sort de ses gonds face à ton flegme.

— Vous avez osé tuer Le Soldat de l’Hiver ! Vous une vulgaire catin américaine !

— Eh bien… je fais ce que je veux de ma création, badines-tu tout en ayant conscience du danger à venir.

— Le Soldat de l’Hiver m’appartenait ! Vous n’êtes rien ! Une pauvre infirmière qui a, un jour, cru pouvoir être reconnue à sa juste valeur.

La chaise est tombée sous le coup de sa colère et de ses vitupérations. Il est debout, droit comme un « i », les poings serrés et au bord de l’explosion. Son visage a pris une teinte cramoisie et tu peux voir une veine pulser dangereusement à sa tempe. Tu as eu un mouvement de recul, mais tu ne fais rien de plus. Tu ne fais que le regarder reprendre son calme, lisser ses cheveux et son costume hors de prix. À son regard, tu saisis que le moment est venu. Le temps pour toi de disparaître.

— Puisque c’est tant ce que vous avez désiré, mademoiselle Fox, je consens donc à vous l’offrir. Vous allez être reconnue à votre juste valeur en mourant ici dans ce taudis perdu au milieu de tout. Personne ne le saura. Vous serez oubliée de l’Histoire et de ceux qui furent vos amis, votre cadavre dévoré par la vermine.

— C’est mieux que de pousser mon souffle à votre service.

Il grimace. Tu as presque l’impression qu’il va finir par se casser une dent avant de claquer des doigts et de sortir de ta cabane sans un regard en arrière. L’heure a sonné. Ses hommes se redressent, s’avancent vers toi. Leurs visages n’affichent aucune expression. Ils sont habitués à retirer des vies. Ah non. L’un d’entre eux vient de ricaner. Tu entends qu’ils ont reçu pour indication de te faire regretter tes actes et le bon vieux temps où les militaires étaient un peu doux avec toi. Parce qu’eux, ils ne le seront pas. Ils ne le sont pas. Cela ne sert à rien que tu cherches à t’enfuir une fois qu’ils t’ont libérée de tes cordes. Cela ne sert à rien que tu cherches à hurler à l’aide. Ils sont quatre. Tu es seule. Seule et faible. Blessée. Tu ne sauras pas leur résister. Pas longtemps. Qu’importent les morsures, les coups de poings et de pieds. Qu’importent si tu te débats. Les vêtements finissent par se déchirer un à un. Les coups pleuvent quand ils s’agacent de ton agitation. On te tient. On te retient. Tu n’as aucune force face à eux.

Tu as peur.

Tu pleures.

— T’inquiète pas, sale pute. On sait que t’aimes ça. Tu disais pas non aux ‘Ricains dans l’ temps.

Ils te forcent à écarter les jambes et tu te sens suffoquer. Tu ne peux pas… Tu ne veux pas… Pitié. Tout sauf ça. Tu ne veux plus jamais revivre ça. Tu fermes les yeux.

Tuez-moi, par pitié…

Le bruit lourd d’une chute. Des cris masculins de colère, de surprise. Tu peines à comprendre que l’un de tes bourreaux vient de mourir, qu’ils sont attaqués. Tu te recroquevilles, tentant de cacher ce qu’il te reste de vertu. Ils ne s’occupent plus de toi, mais d’un homme que tu reconnaîtrais entre mille. Ce dernier te hurle de quitter cette pièce, de t’enfuir. La peur et la douleur vrillent tous tes muscles, mais tu lui obéis. Tu t’enfuis par l’arrière de la maison, tes habits en lambeaux volant autour de ton corps gelé. Il fait froid. La neige tombe. Tu es pieds nus. Tu n’iras pas bien loin. Tu ne sais pas où aller, de toute manière. Tu cours jusqu’à ce que tes poumons te brûlent et que tu n’en puisses plus. Tu n’oses pas regarder tes membres affectés par la morsure de la poudreuse. Tu atteins la rivière, mais ne tentes pas de la traverser. À quoi cela sert après tout, hein ? Tu as fait ton temps. Tu t’adosses contre l’écorce d’un arbre et t’assieds sur un rocher humide. Tu grimaces. Tu n’iras pas plus loin.

Tu lèves les yeux au ciel. Le ciel est blanc. Si pur. C’est reposant. C’est douloureux. De la vapeur sort de ta bouche et l’acouphène t’empêche d’entendre le chant des rouges-gorges. C’est pourtant si apaisant. Tu clos tes paupières. C’est le bon endroit pour se reposer un peu. T’endormir sous le bruit relaxant de l’eau qui ruisselle paisiblement, uniquement dérangée par les cailloux se trouvant sur son chemin. Tu voulais t’éteindre avec l’assurance d’être célèbre. Au final, ici, c’est parfait. Tu es fatiguée. Tu ne sens plus rien. Tu n’entends plus rien. Pas même des pas précipités qui s’avancent vers toi. Pas même un corps lourd qui s’accroupit et bouge. Pas même une voix qui t’appelle à plusieurs reprises et entoure ton corps d’un vieux tissu râpeux, mais épais. Pas même ces bras qui te prennent et te soulèvent pour te coller contre quelque chose de dur et de chaud. Tu as perdu connaissance, persuadée que la fin est arrivée pour toi.

C’est tant mieux.

Tu as toujours aimé la neige.


Texte publié par Edda T. Charon, 28 mai 2022 à 21h36
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