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Tome 1, Chapitre 15 Tome 1, Chapitre 15

Bordel, je suis complètement idiote, n’arrêtes-tu pas de penser en boucle. Tu es là, de retour dans le musée, devant ce cadre arborant le visage lisse et quasi-inexpressif de ton frère, depuis deux bonnes heures, une casquette vissée sur ta tête et les mains dans les poches. Kaare est persuadé que Rogers reviendra dans cet endroit. En parlant du Soldat de l’Hiver comme tu l’as fait, tu as sûrement réveillé sa curiosité et ses alliés n’auront certainement pas manqué de lui conseiller de vous surveiller. Toi et ton collègue. Le borgne et fidèle chien d’Hydra. Rogers va vouloir tout savoir, t’interroger. Peut-être pas de manière pacifique, mais entamer un dialogue. Et c’est à ce moment-là que tu vas devoir lui tendre une perche, lui faire comprendre qui tu es réellement, arguant que tu ne peux parler aussi librement que tu le voudrais dans un tel endroit. Tu grimaces encore en réfléchissant au plan monté de toute pièce par ton partenaire. Tu n’y crois pas une seule seconde, mais tu n’as pas d’autres choix que de t’y plier. C’est le seul moyen pour l’approcher. Ton ancien ami devenu ton sujet d’étude. Tu serres les dents et les poings, fortement agacée par la situation. Contrariée. Arenstoff est persuadé que tu as également retourné ta veste, que tu trahis aussi l’Ordre, mais tu n’en as pas envie. Tu ne peux pas. Tu ne veux pas. Hydra est ta seconde famille.

Elle est tout.

Du coin de l’œil, tu notes que les visiteurs ne s’arrêtent que quelques secondes sur les têtes peu connues entourant Captain America. Ils préfèrent s’intéresser à la figure emblématique de la résistance américaine. Les autres ne comptent pas. Pas vraiment. Ils n’ont pas fait le plus gros du travail. Ils n’ont fait que couvrir ses arrières, médicamenter, récolter des informations, combattus à ses côtés. Ils n’ont fait que se sacrifier pour que le porte-bannière étoilé puisse avancer. Pas grand chose, en somme, songes-tu le nez plissé. C’est vrai. Ton travail n’a consisté qu’à soigner, essayer de sauver des vies, aider des traumatisés à reprendre pied dans la réalité, à faire face. Le viol ne fut qu’un malheureux bonus. Quelque chose d’offert dans le contrat d’infirmière de l’armée. Une petite ligne, un traquenard, que l’on cache pour mieux refermer le piège. Tu grimaces. Tu voulais te rendre utile, faire quelque chose de plus. Sans doute aurais-tu expressément changé d’avis si tu savais ce qu’on allait te faire sous prétexte que tu as un vagin à la place d’un pénis. Que tu portes une robe à la place d’un pantalon. Un tel acte pour une simple différence de sexe. Tu serres les poings et les dents. Ils méritent tellement de mourir.

— Qu’ils crèvent, craches-tu dans un murmure.

— Voilà des mots violents pour de simples photos.

La voix est douce, teintée d’un rire non-sincère. Elle est féminine et tu ne la connais absolument pas. Est-ce une modeste femme visitant les lieux comme les autres, qui a entendu ta sentence et qui a décidé d’intervenir pour détendre l’atmosphère ? Tu jettes un coup d’œil vers elle. Elle est belle. Même de profil. Même à moitié dissimulée sous sa capuche à rayures grises et noires. Son visage est lisse, sans défaut. Son regard bleuté ne participe pas à son trait d’humour. Il est lointain, méfiant, dur. Elle regarde ton portrait. Le tien se penche vers tes chaussures. Il n’était pas prévu que tu te fasses ainsi remarquer et, de toute manière, tu ne sais absolument pas quoi rajouter. Cette femme. Tu te souviens enfin qui elle est. À quel point elle peut se montrer dangereuse lorsqu’on ne lui laisse pas le choix. Natalia « Natasha » Alianovna Romanova, aka Black Widow. C’est cette ancienne Avengers que tu vas devoir convaincre si tu veux parler à Rogers. Tu déglutis. Est-ce que tu vas y arriver ? Tu n’en es pas sûre.

— Vous espériez trouver quelqu’un d’autre ? le chewing-gum claque sous sa question rhétorique.

Il va falloir que tu redoubles de prudence.

— C’est trop dangereux pour lui de revenir, je suppose.

— Il était persuadé que celle qu’il considérait comme sa meilleure amie était morte, tuée dans un camp allié. Mais il a reconnu vos yeux et votre voix. Il a attendu que vous lui disiez tout, mais vous avez préféré lui mentir. Il ne pense pas pouvoir vous faire confiance. Tout comme nous.

— Je ne savais pas si je pouvais lui faire confiance également. Pas avec tout ce que j’ai fait et avec qui je suis accompagné.

— Le chien d’Hydra.

— Il a retiré son collier et jeté la laisse. Il cherche l’expiation.

— Et je suppose que nous devons vous croire.

— On souhaite que vous nous mettiez à l’épreuve, que Rogers me pose toutes les questions que je puisse enfin y répondre. Ce n’est pas parce que nous avons du sang sur les mains que la rédemption nous est interdite. Vous le savez aussi bien que moi, Romanova.

Le silence s’installe après cette dernière phrase prononcée à voix basse parmi tout le brouhaha de la pièce. Vous vous êtes déplacé, prenant votre temps entre chaque cadre photographique, agissant comme deux curieuses avides de connaissance. Personne ne parle. Elle semble réfléchir à tes propos et toi, tu attends la sentence, consciente que tu ne pourras approcher le blond sans son consentement. Soudainement, tu te crispes, surprise de la voir passer un bras autour de tes épaules, sa main se plaçant sur ta joue, sa bouche se posant très – trop – proche de la tienne. Tu te sens rougir, l’entièreté de ton visage chauffer. Son souffle atteint ton oreille et, malgré toi, ton corps te trahit avec un long frisson parcourant ton échine. Tu as envie de reculer, mais tes jambes refusent de t’obéir, restant immobile tandis que la jolie blonde te susurre de retourner à ton hôtel et d’attendre. Attendre que quelqu’un vienne vous chercher. Toi et ton ami ne devrez prendre aucune arme. Qu’il pourrait se passer quelque chose de très fâcheux si vous décidiez de déroger à cet ordre. Tu opines du chef, incapable d’émettre une seule parole, trop gênée par sa promiscuité. Enfin, l’espionne finit par se reculer, continuant innocemment sa visite avant de disparaître dans la foule. Toi, tu ne perds aucune seconde et fuis immédiatement en direction de la sortie, rejoindre Kaare et lui raconter tout ce qu’il s’est passé, qui tu as rencontré et ce que vous allez devoir faire. Il t’avoue qu’il n’avait aucun espoir de réussite, surtout aussi rapidement, et te demande ce qui t’a démasqué. Tu ne sais pas. Tu n’agissais pas suspicieusement. Tu étais juste là, à contempler le visage de ton frère.

Il te manque tant.

Arenstoff te regarde longuement comme cherchant à décrypter une énigme compliquée. Tu te détournes de lui, te dirigeant vers la vaisselle à laver. Tu as toujours été active. Le stoïcisme ne te sied absolument pas et tu ne sais pas comment tu vas t’en sortir avec cette patience qui risque d’être mise à mal. Et même après cela, après t’être battue contre une tâche particulièrement résistante, tu sens que l’attente va être particulièrement longue. Votre carte des différents pays à sillonner ne vous sert plus à grand-chose, surtout si vous parvenez à convaincre Captain America de vous laisser voir son meilleur ami. Tu connais ton carnet sur le bout des doigts et il en est de même du langage des signes que vous avez élaborez tous les deux. La télévision, quant à elle, est allumée sur une étrange et stupide émission consistant à dévoiler devant tout un public si l’homme, présent avec une femme et un présentateur – insupportable avec ses fichus suspens – est bien le père ou non de l’enfant. S’en suit, à chaque fois une réaction exagérée et exaspérante de la part de l’un des deux individus. L’un tombant à genoux sous le coup de l’émotion quand l’autre fait tout le tour du plateau en courant pour, enfin, se cacher dans un canapé. C’est surjoué. C’est inutile et tu te demandes à chaque fois, installée au fond du lit, adossée contre la tête de lit, l’oreiller contre ta poitrine et entourée de tes bras, quel crétin a bien pu trouver une pareille idée et se dire que cela serait un grand succès. Tu penses tout ceci, les yeux rivés vers l’écran, incapable de détourner le regard. Mais ce n’est pas tant la qualité de cette diffusion qui te scotche, mais plutôt l’évolution du téléviseur, toi qui ne l’a connu qu’à ses balbutiements. Tu as bien envie de changer de chaîne, mais c’est sans compter ton partenaire tenant fermement la télécommande dans sa main et son sommeil. Ta langue contre le palais. Cet homme ne lâche jamais rien.

C’est agaçant.

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C’est un infime bruit qui a réveillé le borgne au point de le faire se lever de son siège inconfortable. Son mouvement est fluide, silencieux, mais il a été suffisant pour attiser ta curiosité et ignorer l’envoûtant écran. Tu te redresses à ton tour, abandonnant ton oreiller, prête à fuir dès lors qu’il te le fera savoir. Tu vois tout son être tendu comme un arc, l’absence d’arme ne vous rassurant aucunement. Vous avez respecté cette directive à la lettre, mais elle vous met tous les deux en position de faiblesse et vous n’appréciez guère cela. Couvrant ses arrières, tu déglutis tandis que le muet ouvre la porte défoncée et vous restez béat de surprise en distinguant un drone voler dans la salle de bain. Votre regard se croise avant de reporter votre attention sur l’objet. On t’a beau expliqué ce que c’était, tu trouves toujours cela à la fois étrange et fascinant. De quelques signes de la main, tu saisis qu’il faut que tu prennes vos manteaux et ton sac, celui contenant vos papiers d’identité et tout ce que vous ne pouvez laisser derrière vous. Vous ne perdez pas de temps. Le petit aéronef s’est envolé par la fenêtre, disparaissant au cœur de la nuit et vous allez devoir vous montrer prudent, silencieux et attentif pour ne pas alerter les passants flânant sous les lampadaires et ne pas perdre l’objet de vue.

À plusieurs reprises, vous manquez de le perdre, regardant tout autour de vous pour le distinguer, l’entendre, retrouver sa trace. Vous vous enfoncez dans les rues malfamées, celle que les honnêtes gens évitent. Vous y croisez des individus peu recommandables, des animaux errants. C’est l’endroit parfait pour se cacher. Là où les caméras de l’homme de métal, plus simplement appelé Iron Man, ne peuvent surveiller. Vous vous enfoncez de plus en plus sous le sol et vous n’êtes guidé que grâce au bruit du drone et de la lumière de la lampe torche de Kaare. Vous vous tenez par la main. Non pas pour vous rassurer, mais seulement pour ne pas vous perdre de vue dans ce dédale et ne pas chuter. Juste au rebord de votre semelle se trouvent les rails. Les chenilles de fer roulent encore à cette heure de la nuit. Vous en croisez deux et il vous faut vous plaquer contre le mur, la tête tournée sur le côté, sentant votre corps tout entier trembler à cause du passage rapide. S’ajoutent à cela le bruit assourdissant et le vent vous fouettant.

Tu as eu raison de ranger ta tresse dans ton manteau.

Lorsque, enfin, vous arrivez à destination, vous n’êtes pas pour autant soulagé d’avoir pu échapper à un pareil danger. Un autre se profile en face de vous et c’est une masse de muscle qui n’hésitera pas à vous tuer s’il estime cela nécessaire. Il plante son regard bleu dans le tien. Tu ne cherches pas l’ascendance, tu sais que tu ne l’obtiendras pas et ce n’est pas la bonne chose à effectuer si vous voulez que votre plan fonctionne. Enfin, celui de ton collègue. Tu n’arrives toujours pas à te positionner. De qui es-tu la traîtresse ? Tu te laisses faire lorsqu’on t’arrache presque ton sac et ton manteau, tes yeux toujours rivés vers le blond, laissant Arenstoff détailler les lieux comme il sait si bien le faire. Celui qui fut le symbole de l’Amérique s’approche de deux pas de toi tandis que tu ne bouges pas d’un iota, frissonnant sous l’effet du froid. Sa mine est sombre, sévère. Il est en colère. Toi aussi. D’ailleurs, ta mâchoire te fait mal à force de la serrer. À force de t’obliger à te taire.

— Moi qui pensais que tu serais heureuse de me revoir, Ashleigh, plaisante-t-il sur un ton froid.

— C’était avant que j’apprenne que tu m’as menti, claques-tu sans aucune cérémonie.

Il hausse un sourcil, n’ayant pas l’air de saisir de quoi tu parles.

— Et c’est toi qui dis ça. Après tout ce que tu as fait.

— Et je ne l’aurais jamais fait si tu m’avais dit la vérité dès le départ, Rogers, t’exclames-tu, commençant à sortir de tes gonds.

Tu n’arrives pas à rester calme. Pas alors que tu sens tes vannes prêtes à céder. Quant à savoir si ce sera la colère ou la tristesse qui s’exprimera en premier, la main rude entourant ton poignet parle pour toi. Tu n’as pas besoin de te retourner pour savoir qu’il s’agit du borgne. Il te connaît. Il sait comment tu es. Le corps devant toi est tendu comme un arc. C’est celui d’un individu qui a dû retirer des vies, se battre et tuer pour survivre. C’est celui d’un homme qui n’a plus vraiment confiance aux gens, mais qui continue à se battre pour eux. Le sourire mauvais et la rage entre les dents, tu lui demandes de se souvenir du musée, des deux portraits devant lesquels vous vous êtes adressé la parole il y a deux jours. Est-ce que la lumière se fait dans son esprit ? Est-ce qu’il a reconnu l’homme dans la photographie, l’annotation rédigée par – tu supposes – un historien indiquant que le soldat avait été sauvé – sauvé, bordel ! – par le Captain America en personne et qu’il serait mort peu de temps après ? Au moins, il était entouré de vos parents, rajoutes-tu dans un rictus mauvais.

— La voilà, Rogers ! La putain, il tique sous la vulgarité, de vérité que j’attends. Celle où tu m’expliques où, au camp, quand tu as sauvé James et tous les autres, pourquoi tu m’as fait croire que mon frère n’avait pas survécu. Pourquoi vous m’avez dit, tous les deux, qu’il était mort !

Tu l’as frappé à la poitrine, t’arrachant à la poigne de ton partenaire, ne le faisant pas bouger d’un iota, mais attisant la méfiance de Romanova et du second homme encore plongé dans l’ombre. Tu fais les cent pas, détestant définitivement le stoïcisme. Tu as besoin de ça pour ne pas te ruer vers lui et le griffer, lui arracher la chair de tes ongles. Il te faut crier ta rancœur, que jamais tu n’aurais trahi ton pays, tes « amis » s’il n’y avait pas eu ce mensonge éhonté, s’il n’y avait pas eu tous ces viols avec tes supérieurs qui ne faisaient rien pour que cela s’arrête. Pour que tout ce cauchemar cesse. Il argue qu’il t’a écrit des lettres, Bucky aussi, mais tu répliques en le traitant d’imbécile. Il croit quoi ? Que parce qu’il est capitaine que ses missives ne vont pas être ouvertes et lues ? Il n’est pas au-dessus de tout et de tout le monde. Il ne l’a jamais été. Les correspondances reflétant un peu trop la réalité de la guerre ne sont pas envoyés. Ils sont juste jetées au feu. Tout le monde le savait.

— Ce n’était pas une raison pour faire cela à James. Tu l’as détruit !

— Oh, c’est donc maintenant que nous sortons nos mouchoirs ? Fort bien. J’ai rejoint Hydra parce que Schmidt m’offrait quelque chose que vous, les Américains mâles, nous avait toujours refusé à l’époque ; la reconnaissance. Le droit d’exécuter le même métier que vous et d’être respecté pour cela. Si on ajoute à cela la mort de mon frère, votre propre réaction quand vous m’avez proféré ce mensonge, les années de viols, d’insultes, d’humiliations. Ajouté à cela les sentiments de colère, de frustration, de dégoût, je n’ai pas refusé quand il m’a tendu la main.

— Et Bucky ?

— À l’époque, je m’en foutais de ce que je lui faisais subir, expliques-tu dans une auto-psychanalyse. Je lui en voulais tellement que ce devait être lui et personne d’autre pour moi. De plus, tous les autres sujets de mes collègues mourraient les uns après les autres, sauf lui. Pas mon sujet. On n’a jamais su pourquoi il était plus résistant que les autres. C’était Zola qui avait commencé les tests sur lui, je n’ai fait que suivre son travail et l’achever.

— Et maintenant ? questionne-t-il d’une voix dangereusement sombre.

Tu arques un sourcil. Nullement effrayée par son regard, par les quelques millimètres qui vous séparent. Ton ton est plus calme tandis que tu regardes fixement ses orbes rendus foncés par la colère qu’il contient tant bien que mal. Maintenant, même si ta rancœur ne s’est nullement envolée, tu souhaites réparer tes erreurs, le libérer définitivement d’Hydra en lui retirant tous ces mots-clés que tu lui as planté dans le crâne. Il y en a beaucoup et tu les connais tous. Et, surtout, maintenant, tu attends sa propre réponse. Pourquoi, durant la guerre, ils t’ont menti ? Dans quel but ? Eux, les deux hommes si chers à ton cœur. Steven se recule d’un ou deux pas, tu ne vois pas très bien dans la pénombre, et te tournes le dos. Tes poings se serrent et tu ne bouges pas quand la main d’Arenstoff se pose sur ton épaule, t’encourageant au calme, indiquant que, malgré la situation, il reste de ton côté. Il connaît ton histoire. Pas ta guerre intérieure. Il ne la découvre que ce soir. Le silence s’installe entre vous cinq. Il est lourd. Il est pesant. Tous attendent la réponse de Captain America, même ses amis. Tu reconnais enfin le visage de Nathan. Ainsi, était-il un espion. Bien joué. Ce n’était donc pas à cause de tes yeux et de ta voix que le symbole de l’Amérique t’a reconnu. Il savait déjà à quoi tu ressemblais avant même que tu poses le pied sur le sol américain. Des menteurs. Tous autant qu’ils sont. Steven prend enfin la parole. Il révèle que c’est ton grand-frère qui leur a fait promettre de te faire croire à sa mort. Tu craches.

Tu refuses d’y croire.

— C’est la vérité, Ash’, rajoute-t-il en se retournant pour te faire face. Aussi bancale soit-elle. Il savait qu’il allait mourir. Il ignorait juste quand et de quoi. Il était dans un état lamentable. Tu l’aurais vu… La photographie du musée n’est qu’un énième mensonge. Un masque a été posé sur son visage pour dissimuler l’absence de son nez, de ses oreilles et de sa mâchoire inférieure. Ils lui avaient sectionné tous les doigts de sa main droite et c’était comme si on avait sabré l’une de ses rotules. Ton frère nous a dit qu’il préférait que tu le crois mort plutôt que tu le vois dans cet état.

— Vous n’aviez pas le droit…, souffles-tu au bord des larmes, les yeux écarquillés par cette révélation horrifique.

— Toi, non plus. Tu n’en avais pas le droit, répond-il de la même façon.

Les vannes, retenues trop longtemps, cèdent enfin et il te faut baisser la tête pour dissimuler cela. Ta foutue fierté t’empêche de leur montrer à quel point cette vérité t’affecte. Plutôt mourir. Seulement voilà, les larmes coulent enfin sans que tu parviennes à les retenir. Tu les combats, pourtant. Mais, ce soir, elles sont plus fortes et il te faut subir ce trop-plein d’émotion, le choc de cette hideuse vérité. Une main se pose sur ton crâne et tu te crispes. Tu ne sais pas de qui elle provient. Si elle te veut du mal ou du bien. Son propriétaire doit le sentir, car il t’oblige doucement à t’approcher d’un pas, puis de deux. C’est Steve qui veut te consoler et tu ne sais pas si tu dois l’accepter. Deux bras t’entourent. Ils sont solides, puissants, mais ils semblent te prendre pour une poupée de porcelaine prête à se briser. Tu l’es, et ce, depuis longtemps déjà. Tu as juste appris à le cacher aux yeux du monde. Tu te laisses faire. Sans le savoir, il te réchauffe. Tu n’empêches plus ton chagrin de s’exprimer. Au contraire. Tu renifles, tu cries. Tu t’accroches à quelque chose, à quelqu’un qui peut t’empêcher de sombrer dans ta géhenne. On te tient. On te maintient. Tu hoquettes, tentes de te soustraire de son emprise, de retrouver cet amour-propre qui te fait tant défaut ces derniers temps. Tu recules, frottant tes yeux avec hargnes, reniflant grassement, te moquant de ce qu’on peut penser de toi à cet instant. Tu n’as pas de mouchoirs. Ils sont restés à l’hôtel. Ce n’est seulement qu’après avoir gagné ton combat contre ces gouttes salées que tu acceptes de relever ta tête et de sortir un papier soigneusement plié de ta poche. Tu souffles que c’est ce qui t’a convaincu de trahir Hydra. Steve le prend et te tourne le dos pour le lire avec ses amis. Pas le choix, la femme est la seule à lire le russe.

Quant à toi, tu te diriges vers Arenstoff, acceptant sa patte maladroite sur ton épaule. C’est un soutien que tu peux encore accepter, malgré ton état. Ta dignité est mise à mal. Cela fait longtemps que tu ne t’étais pas laissée aller de cette manière. Devant autant de monde. Tu te sens honteuse de l’avoir fait. Tu devais te montrer convaincante pour que Rogers et sa bande acceptent de vous amener à Barnes. Ce n’était aucunement prévu que tu sortes de tes gonds. Que tu exploses ainsi. En public. Tu as envie de te fustiger, de te frapper, mais tu préfères remettre cela à plus tard. Lorsque tu auras droit à un moment de solitude. Ils discutent durant un long moment et tu en profites pour signer avec Kaare, lui expliquant que tu lui as remis la lettre de Baranov que vous aviez trouvé dans ton carnet. En parlant de ton cahier, le borgne te demande si tu l’as amené avec toi. Tu opines du chef. S’il faut cela pour ajouter des preuves à votre repentir alors, tu acceptes de t’en séparer. Cela te donne comme un poids sur le cœur et une boule dans ta gorge, mais tu te doutes bien que tu ne vas pas avoir d’autres choix que de t’en séparer et qu’on le détruise. Que, plus jamais, il ne serve à qui que ce soit.

Le travail de toute une vie réduit à néant.

Cela fait mal.

Très mal.

Finalement, le trio se tourne vers vous et vous ne pouvez qu’attendre la sentence. C’est Nathan – l’individu que tu as brièvement rencontré lors de ton retour au sein de l’Ordre – qui s’exprime. Tu ne sais pas quel est son vrai nom et tu es encore en train de te demander comment a-t-il pu pénétrer dans le dernier bastion d’Hydra sans qu’on se doute de sa vraie identité, de sa véritable allégeance. Cela te perturbe, te fait grimacer. Étiez-vous donc à ce point affaiblis ? Agonisant ? C’est donc vraisemblablement la fin de cette organisation qui t’a permis de t’élever au-dessus des hommes. Qui a démontré que tu existais et que tu pouvais faire de grandes choses. Est-ce que tu vas réellement les trahir ? Oui, tu vas le faire.

— C’est bon, Una… Je veux dire, Ashleigh. Nous acceptons de t’amener jusqu’à Barnes.

La formulation de la dernière phrase te fait tiquer et te déplaît fortement.

— Je suis désolée, mais si Kaare ne m’accompagne pas, alors James ne sera jamais libéré d’Hydra.

— Tu es prête à faire ça ? s’exclame Steve ombrageusement.

— Oui.

« Oui » est ta seule réponse.

Oui.

Et tu le penses.


Texte publié par Edda T. Charon, 25 mai 2022 à 17h53
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