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Tome 1, Chapitre 8 Tome 1, Chapitre 8

Le trajet est long, très long. Il est épuisant et on t’a plusieurs fois surprise à t’endormir durant le voyage. Tu n’es pas du tout remise de ton hypothermie et tu saisis un peu pourquoi les infirmières étaient réticentes à l’idée de te laisser partir malgré que tu sois accompagnée. Tu n’es pas encore guérie et tu ne peux pas faire n’importe quoi, comme te risquer dans le froid. Tu as très rapidement saisi leurs mises en garde lorsque le vent glacial a frappé ton visage de plein fouet alors que vous sortiez de l’hôpital. Tu as traversé les quelques mètres à franchir afin de rentrer dans une voiture entièrement noire et ces quelques secondes en extérieur ont amplement suffi pour te frigorifier jusqu’à la moelle. Pourtant, tu as été surprise de voir le chauffeur sortir une couverture chauffante ainsi qu’une couette du coffre et t’emmitoufler avec. Lorsque tu as jeté un coup d’œil interrogateur à ta visiteuse de la veille, cette dernière t’a seulement offert un mince sourire en guise de réponse. Soit. Sans doute ne veulent-ils pas que ton état se dégrade alors que tu viens tout juste de sortir d’un profond sommeil de soixante-dix ans et qu’ils trouveraient cela dommage de t’avoir réveillé pour… rien, au final. Toi, la première et seule scientifique femme de ton époque. Curieuse, tu lui demandes ce qu’il en est en cette année de deux-mille…

— 2016.

C’est tout ce que Cadélia de Mussy t’a répondu alors qu’elle a gardé le nez plongé dans cet objet que tu ne connais absolument pas. Tu as entendu comme des cliquetis incessants et tu t’es vexé légèrement alors qu’elle ne répondait pas à tes questions. Tu as abandonné, estimant qu’il sera de bon ton que tu te venges sur ton futur partenaire en l’envahissant de toutes tes interrogations. En attendant, tu t’es endormi et réveillé à plusieurs reprises. Est-ce que tu as bavé ? Sans doute. Est-ce que tu as ronflé ? Grand Dieu, tu ne l’espères pas. Ce genre de chose ne se fait pas en public. Du moins, c’est ainsi que tu as été élevée. La douleur aux jambes et à ton fessier te fait sortir de tes pensées. Tu ne saurais dire combien de temps cela fait que vous roulez dans cette voiture pourtant spacieuse. Pas d’avion ou de train. Vous devez rester discret et puis, cela te permet de contempler le paysage et de voir les changements et les évolutions des différents pays que vous traversez. On t’a expliqué que le chef-lieu de Hydra se trouvait dorénavant dans un pays de l’Europe de l’Est, la Sokovie. Tu veux en savoir plus, tout comprendre, tout connaître de l’histoire de Hydra depuis 1945, mais on ne t’offre qu’une esquisse de sourire avant de t’ignorer durant tout le reste du voyage. Cela t’irrite fortement. Tu ne comprends définitivement pas cette nécessité de laisser les personnes dans le flou. Ce n’est en rien utile ou intelligent. Encore moins amusant. Tu te rencognes alors dans ton siège, espérant pouvoir bientôt te laver, t’habiller plus convenablement qu’avec une blouse d’hôpital offrant une magnifique vue à ton dos ainsi qu’à tes fesses.

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— Fräulein Gallagher, réveillez-vous. Nous sommes arrivés.

Tu grognes, tu as du mal à émerger. Ta position est inconfortable et la couette a glissé, emportant avec elle sa confortable chaleur. Tu n’as pas le temps de la reprendre et de l’enrouler autour de toi que tes yeux bouffis de sommeil notent que la portière de la voiture s’ouvre brusquement, laissant apparaître le chauffeur qui te retire les deux couvertures, mais te tend un long manteau sombre que tu acceptes avec gratitude. Il est épais. Pas vraiment ajusté à ta taille, te donnant l’impression de flotter dedans, mais tu ne vas certainement pas te plaindre. Tu le remercies. Il opine du chef et t’aide à sortir du véhicule. Tu chancelles un peu sur tes jambes engourdies et ta tête tourne quelque peu. Mais le voilà qui se tient à côté de toi et te présente son bras, t’invitant à t’appuyer sur lui. Tu ne refuses aucunement et tente de suivre le rythme rapide de la française qui a décidé de te servir de guide. Elle t’explique que, si Armin Zola a bien rejoint le Shield de son propre chef, ce n’était que pour mieux le gangrener. Et cela fut un franc succès. Hydra a appris de ses erreurs et a décidé qu’agir dans l’ombre est la meilleure solution pour que la population mondiale renonce plus facilement à sa stupide liberté. Tu ne réponds rien. Tu écoutes, songeant tout de même que tu n’aimerais pas qu’on te retire ta propre liberté ; celle que tu as eue tant de mal à gagner.

Cadélia continue sa diatribe.

— Malheureusement pour nous, notre gloire n’est pas pour l’instant. Votre ami, Captain America…

— Il n’est pas mon ami, coupes-tu avec hargne.

— … A réussi à déjouer nos plans et à tout révéler à la presse mondiale. Ce quartier général est le dernier encore debout et nous n’ignorons pas que nous n’avons que très peu de temps avant qu’il soit découvert par ces abrutis de « super-héros » que sont les Avengers.

La haine est visible sur le visage de la cinquantenaire.

Mais ce n’est pas cela qui t’intéresse.

— Pourquoi m’avoir réveillé que maintenant ? Et mon projet ?

Et James ?

— Le Soldat de l’Hiver a été une grande réussite grâce aux travaux de Zola, votre travail et votre carnet ainsi qu’à la main de fer du commandant Baranov.

Ta gorge se serre à la mention de ton ancien amant.

— Mais… ?

— Mais depuis la chute de Hydra, votre projet s’est volatilisé dans les airs et n’est jamais revenu à nous. Quant à votre réveil tardif, et bien… les archives de l’époque ayant été détruites pour une obscure raison, vous avez été… oubliée.

— Oubliée ?!

Oubliée, abandonnée par Hydra ?

Tu refuses d’y croire, de l’accepter.

Ton regard se durcit, se remplit de colère alors que tu pinces les lèvres et inspires profondément, prête à exploser. Tu t’es donnée corps et âme à l’Ordre et voilà qu’elle t’oublie à cause d’une mauvaise gestion des archives ! C’est… C’est… Tu ne trouves pas les mots. En tout cas, tu n’as pas le temps de les trouver, car la femme annonce que cela n’a, finalement, que peu d’importance, car ils ont besoin de toi et de tes connaissances concernant le Soldat de l’Hiver. Tu aimerais savoir pourquoi. Elle ouvre une porte donnant à des douches publiques.

— Chaque choses en son temps, Fräulein Gallagher. Tout d’abord, il vous faut vous laver et vous vêtir. Des habits ont été mis à votre disposition. Un soldat posté devant cette pièce vous guidera ensuite jusqu’à mon bureau où vous rencontrerez enfin votre partenaire. Nous discuterons également de votre nouvelle assignation.

Tu n’as pas d’autres choix que de celui d’acquiescer et de pénétrer dans la salle d’eau tandis que la porte se referme derrière toi. Doucement, tu colles ton oreille contre la planche de métal et tu n’entends que des mots tels que « confiance » et « tard ». Tu ne sais pas du tout leur sens et finis par hausser les épaules, décidant que rester méfiante est la meilleure solution pour ta survie dans cette nouvelle ère. Finalement, tu te délestes du manteau que tu poses sur un siège où se trouvent tes vêtements. Quant à ton morceau de tissu plus vraiment blanc, tu te fiches bien de le voir traîner par terre, dans une flaque d’eau que tu ne pourrais pas vraiment qualifier de propre. Tu te doutes bien qu’il terminera au feu ou débarrassé d’une autre manière. Ton cri est étouffé alors que tu reçois un jet d’eau glacé dans la figure et dans le dos. Tu t’écartes vivement et cherches à régler la température adéquate, refusant de n’y mettre plus que ta main tant que tu n’arrives pas à satisfaction ; ce qui arrive seulement dix minutes plus tard. C’est donc, cette fois, avec un soupir de soulagement que tu te glisses sous l’eau chaude, fermant les yeux et savourant cet instant. Tu prends ton temps. Peut-être plus qu’il n’en faut, passant ton gant partout où tu le peux, n’omettant aucun détail, voulant t’assurer qu’il ne reste plus une seule once de crasse. Le shampooing a une drôle d’odeur. De la lavande. Tu regardes l’étiquette, mais renonces rapidement à la lecture. Tu ne comprends rien. Au final, tu te contentes de te rincer, te sécher et t’habiller avant de sortir de la salle d’eau et de suivre le militaire dans les méandres de la… caverne (?) dans laquelle vous êtes cachés au reste du monde, tenant le manteau plaqué contre ta poitrine. Enfin, il s’arrête devant une porte et tu l’ignores tandis que tu ouvres sans frapper, coupant court à une conversation vraisemblablement importante.

— La politesse aurait voulu que vous frappiez avant d’entrer, Fräulein Gallagher.

— Je me suis dit qu’il serait plus prudent de faire fi de la politesse. Vous savez, au cas où on m’oublierait à nouveau, répliques-tu avec un sourire plein de rancœur.

Ce n’est pas quelque chose que tu risques d’oublier de sitôt. Sans préambule, tu t’installes dans le siège vide, notant distraitement que le chauffeur occupe la place à côté de toi et tu ne peux t’empêcher de le détailler du coin de l’œil et de te poser des questions quant à la raison de sa présence dans cette pièce. Tu ne lui donnes pas moins de quarante ans avec ses cheveux grisonnants et la présence de ses rides. Une barbe de dix jours et des yeux… pardon. Un œil couleur olive. L’autre est mort, absent. L’autre est fermé sans cils, mais pourvu d’une cicatrice qui laisse à comprendre que l’acte a été violent, horriblement douloureux. Du reste, tu peux deviner qu’il reste musclé malgré son âge et que son costume bien taillé sait mettre en avant son faciès coupé à la serpe. Tu sursautes un peu quand il tourne brusquement sa tête vers toi et comprends qu’il ne doit pas apprécier ce genre de fixation impolie. Au final, tu tournes toute ton attention vers la française qui vous regarde tour à tour avec un sourire que tu n’apprécies que trop peu.

Qu’est-ce qu’elle mijote… ?

— Ce n’est qu’une infime partie de ses nombreuses cicatrices, très chère. Je vous présente Herr Kaare Arenstoff. Il est l’un des rares loyaux à l’Ordre, a fièrement combattu le SHIELD et sera dorénavant votre partenaire de terrain.

— De terrain ?

Attendez, tu es une scientifique et rien d’autre.

Absolument rien d’autre.

— La version officielle est que vous êtes la seule parmi nous a très bien connaître votre sujet et que vous seul saurez retrouver sa trace. Chose que Herr Arenstoff vous aidera à faire.

— Et la version officieuse ?

— Votre connaissance dans la science est remarquable pour une femme de votre époque. Mais les choses ont changé et évolué et vous êtes… comment dirais-je… obsolète. Donc, la seule et unique raison qui nous a poussé à vous réveiller est que nous manquons d’effectif.

— Je vois…, grimaces-tu.

De Mussy t’assure de ne pas t’en faire, de ne pas t’inquiéter. Ton partenaire sera là pour t’épauler, pour te protéger en toute circonstance. Mais tu n’es pas remarquable pour rien. Tu te doutes bien qu’il sera également là pour te surveiller, pour s’assurer que tu ne trahiras pas l’Ordre et qu’il sera celui qui t’ôtera la vie dans le cas contraire. Mais qu’il se rassure. Tu resteras toujours fidèle à Hydra pour la simple et bonne raison que c’est dorénavant la seule chose qu’il te reste. Pas d’amis. Plus de famille. Et tu doutes bien que, si jamais tu en viens à croiser le chemin de Steven, vous ne vous prendrez pas dans les bras l’un de l’autre, à pleurer de joie. Non, il n’y aura plus que de la méfiance, de la défiance. Au final, Cadélia te tend un dossier épais et lourd que tu vas devoir rapidement lire pour que tu puisses aussitôt passer à l’entraînement. Si tu n’es pas une femme de terrain, ils exigent tout de même que tu acquières les bases nécessaires pour que tu puisses gagner du temps et potentiellement t’en sortir. Tu opines du chef et te lèves, papelard en main et ton visage faussement plein d’assurance.

En réalité, tu as peur. Tu es perdue. Tu ne sais pas quoi faire. Si tu vas t’en sortir. Si tu vas mourir. En attendant, tu te retrouves bien embêtée tandis qu’on t’invite à sortir du bureau pour que tu partes te restaurer et te reposer. Sauf que, ne connaissant nullement les lieux, tu en viens à rester immobile dans le couloir humide, ne sachant absolument pas quelle direction prendre. C’est à ce moment-là qu’apparaît à côté de toi ce partenaire que tu n’as pas demandé, te faisant manquer un battement tant tu ne t’attendais pas à sa présence. Tu pestes. Est-ce donc si amusant de se déplacer aussi silencieusement, de te faire peur ? Tu ne t’amuses guère de ces enfantillages. Ce n’est que lorsqu’il tend son bras pour la seconde fois de la journée que tu saisis qu’il se propose en tant que guide. Fort bien. Fort galant. Mais ne peut-il te le faire comprendre de manière vocale ? A-t-il donc fait vœu de silence ? Tu ne le sais pas.

Tu ne le penses pas.

Tu ne l’espères pas.

Hochant la tête en guide remerciement, tu le suis silencieusement dans ce dédale qui n’a pour seul point de repère que des points lumineux et des caméras. Néanmoins, tu ne t’en fais pas pour cela, tu sais que tu ne mettras que peu de temps avant de te repérer. Trois semaines minimum. C’est d’ailleurs quelque chose dont tu as assez honte. Tu es douée pour restructurer l’esprit humain, mais tu n’as aucun sens de l’orientation. Vous marchez, te laissant guider par son rythme et ses pas. Est-ce par politesse qu’il ne pipe mot ? Tu l’ignores. En tout cas, cela te convient parfaitement. Tu n’as aucune envie de discuter, la tête encore remplie de questions sans réponses, d’incompréhension insatisfaite. Que s’est-il passé durant toutes ces années ? Comment les archives ont-elles pu être brûlées ? Qui t’a retrouvée ? Pourquoi ? Comment se fait-il que James… le Soldat de l’Hiver ne soit pas revenu. Tu serres ton poing libre. Il devait être une parfaite réussite. Sans faille, sans fissure.

— Vos badges !

La phrase a été prononcée en allemand avec une voix semblable à une râpe à fromage. Hautement désagréable et tu ne peux t’empêcher de prendre ton air le plus hautain pour regarder cette petite femme âgée, pliée en deux et à l’amabilité aussi sèche que son visage ridé et ridiculement fardé avec ses lèvres anormalement grosses et son front sans aucun pli. Tu ne comprends pas. Tu ne saisis pas comment cela peut être possible d’avoir des cheveux vert pomme. Serait-ce une perruque ? Impossible. De ta hauteur, tu peux aisément distinguer ses racines blanches. C’est laid. À côté de toi, ton guide lui tend un petit objet en plastique rectangulaire qu’il laisse en suspens pendant quelques courtes secondes avant de le remettre dans sa poche. La petite vieille ne moufte plus, mais darde son expression antipathique sur toi tandis que vous avancez et pénétrez dans la pièce. Tu tentes de garder la tête haute et de ne pas rougir face à tous ces visages peu avenants qui te dévisagent. Ils ne savent pas qui tu es. Tu ne sais pas qui ils sont. Tout ce que tu fais, c’est suivre ton partenaire qui t’arrive à prendre un plateau en plastique gris et tout ce qu’il faut pour que les serveurs te donnent à manger. Bien. Enfin quelque chose que tu connais et qui ne te fait pas te sentir totalement perdue. Tu grimaces à l’aspect de la nourriture, mais ne dis rien, préférant d’emblée la petite bouteille de vin à la bouteille d’eau ou à l’espèce de boîte en métal à la marque te disant étrangement quelque chose : Heineken. Tu te demandes comment et pourquoi diable ont-ils ce genre d’endroit où il est important de rester maître de soi-même ? Tu ne te poses la question plus longtemps, car il te faut suivre l’homme jusqu’à une table libre tout en tenant ton repas et ton dossier qui pèse sous ton bras et que tu sens glisser de plus en plus vers le bas jusqu’à ne plus pouvoir le retenir. Tu pestes alors qu’il tombe dans un fatras de papier et poses ce qui t’encombre avant de te mettre à ramasser, glissant une mèche rousse gênante derrière ton oreille.

Tu n’étais pas comme cela avant.

Maladroite.

Tu étais assurée. Tu savais parfaitement ce que tu devais faire, ce que tu faisais, disais. Que s’est-il passé durant ton sommeil pour que tu deviennes ainsi. Tu t’étais pourtant assurée que la petite infirmière soit belle et bien morte, que tu l’avais réduite en cendres, la brisant jusqu’à son âme. Il va falloir que tu fasses encore plus attention. Elle ne doit pas revenir. Ash’ a été tué par des nazis dans un camp américain. La docteure Fox est morte dans un bunker perdu dans la Sibérie. Ici, dorénavant, il n’y a que cette Una Wynn Gallagher que tu ne connais pas. Tu ne sais pas ce qu’elle aime, ce qu’elle déteste, si elle aime son époux ou voit un amant en secret. Et seigneur que cela te fait étrange de porter un pantalon.

— Premier jour et déjà une gaffe ?

Tu lèves ton regard agacé par cette remarque vers l’homme qui vient de parler. Sa peau est aussi sombre que la couleur de ses pupilles. Son sourire est moqueur, mais son regard n’est pas agressif. Pour preuve, il t’aide à rassembler tes papiers et te tend le dossier que tu plaques contre ta poitrine. Tu te redresses et le regardes narquoisement.

— Il le faut bien. Sinon on se demanderait si je suis bien une femme.

Blague vaseuse.

Blague sans aucune saveur.

Tu n’as jamais été douée là-dedans et, pourtant, tu le surprends à sourire et s’esclaffer d’amusement. Sans doute, s’attendait-il à ce que tu te montres confuse et timide. Ce n’est pas le cas. Ce n’est plus le cas.

— Bravo. J’ m’appelle Nathan Dallas et t…

L’individu se tait en même temps qu’une main lourde se pose sur ton épaule. À force de voir ses doigts abîmés, tu n’as plus besoin de lever le nez pour savoir que c’est cet Arenstoff qui se tient à tes côtés. Ce que tu ne saisis pas, c’est pourquoi Nathan vient de reculer d’un pas avant de s’en aller avec un dernier regard pour toi. Tu regardes autour de toi et tu aperçois les œillades craintives, haineuses, dédaigneuses de tous ces hommes présents dans la pièce. Il te faut un petit moment avant de comprendre que ce n’est pas toi qui es visé, mais ton acolyte qui les ignore royalement tandis qu’il t’oblige doucement à t’installer sur le banc – te prenant d’autorité le dossier –, devant ton plateau repas. Tu notes que le sien est déjà vide. À quelle vitesse a-t-il mangé, au juste ?

Le silence que tu appréciais jusqu’alors devient gênant, surtout alors qu’il ne fait rien d’autre que te fixer. Cela t’énerve, te donne envie de planter ta fourchette dans sa main et ton couteau dans son unique œil valide. C’est difficile pour toi de rester concentré sur cette purée à la couleur incertaine et sans aucune saveur. De combien de jour date-t-elle ? Au final, tu t’en vas, une main tenant ton fruit et l’autre autour du bras de l’homme. S’il y a bien une chose que tu ne peux lui reprocher, c’est sa galanterie. Tu aurais au moins apprécié qu’il parle un peu. De Hydra, de ce pays, de ce bunker, des gens qui y vivent et travaillent. De ses combats, du Shield. De sa femme et de ses enfants, de ses putes ou de sa queue affamée. Mais il n’y a rien de tout cela, hormis sa bouche résolument close et de la tienne qui cherche quoi dire sans trouver, abandonnant à chaque fois. Ce n’est qu’arrivé à ton dortoir que tu finis par craquer et grogner qu’il aurait pu au moins te parler, que ce silence devient insultant. Tout ce que l’homme te répond, alors qu’il pose les papiers sur ton lit à l’allure désagréable et qu’il s’apprête à partir, c’est une main lentement posée sur sa bouche.

Son regard est dardé dans le tien.

Olive contre bleu.

Finalement, Kaare s’en va, refermant la porte derrière lui. Toi… Toi, tu t’es adossée contre le mur de pierre humide, jurant dans ta barbe contre ta maladresse et ton idiotie. Son œil n’est qu’une de ses nombreuses cicatrices. Tu pensais qu’il n’y en aurait que dans les parties dissimulées de son corps, mais tu t’es trompée. Lourdement fourvoyée. Devant ton air perdu, il a très brièvement ouvert la bouche et tu l’as vue.

Sa langue tranchée.


Texte publié par Edda T. Charon, 17 mars 2022 à 20h14
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