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Il était une fois une princesse, qui régnait sur un petit royaume isolé.
    
    C'était un royaume hivernal, mais la neige qui le couvrait n'était pas froide : légère et floconneuse, elle ne fondait jamais malgré la douceur qui enveloppait l'unique ville. Et encore, ville était un bien grand mot pour désigner la poignée de petites maisons qui s'étageaient sur ses flancs, si délicates qu'elles semblaient façonnées de sucre coloré.
    
    La princesse passait l'essentiel de son temps accoudée à son balcon, un expression songeuse sur son fin visage. Ses yeux s'égaraient au-delà des frontières de son royaume, où s'étendait un univers lointain, comme si l'horizon se noyait dans d'étranges illusions. Elle peinait à comprendre ce qui se passait au-delà de cet horizon. Personne à part elle ne s'en souciait vraiment : chacun poursuivait sa petite routine.
    Mais certains jours, la princesse se sentait vide de toute émotion : comment éprouver quoi que ce soit dans ce monde figé ? Elle attendait juste...
    
    …que la terre tremble.
    
    Il n'y avait jamais rien de prévisible dans ces cataclysmes qui secouaient son royaume et le mettaient littéralement sans dessus-dessous. Et juste après, la neige se mettait à tomber, volant en tous sens, mêlée d'étranges particules lumineuses et argentées. Ces jours-ci, elle était obligée de se tenir de toutes ses forces au balcon pour ne pas s’envoler sous la force de ces assauts.
    
    A vrai dire, elle avait fini par les attendre impatiemment, par désirer l'agitation de son sang, les hauts de cœur qui la saisissaient... Parce que c'était la seule et unique chose qui dissipait la torpeur de son univers.
    Elle désirait le Monde. Celui qui existait au-delà, flou et difficilement discernable, dont elle ne percevait que des bribes, des illusions, d'étranges fata morgana qui se dissolvaient quand elles semblaient sur le point de devenir nettes.
    
    Dans l'œil de ses rêves, son petit village aux habitants si élégants et courtois, qui jamais ne vieillissaient d'un jour, de l'artisan à la barbe blanche à l'enfant qui patinait sur la mare gelée, explosait subitement et ses fragments tournoyaient, en s'éloignant petit à petit comme s'il se dilatait pour atteindre les confins de l'univers...
    
    Peut-être que ce n'était pas un rêve.Un grondement sourd montait du sol, qui se mit à trembler... et le Monde explosa en millier de fragments argentés.
    
    
***

    
    Un tremblement de terre. Magnitude 7.
    
    Dans une zone que personne n'avait jamais jusqu'à présent considérée comme particulièrement sismique.
    Les médias cherchaient déjà des coupables, les dirigeants politiques des responsables avant d'être eux-même accusés de négligence.
    
    Et pour empirer le tout, un véritable déluge tombait sur la ville : un mélange d'eau et de glace, qui se déversait d'un ciel fragmenté de nuages opalescents sur les décombres de la ville. Une malédiction pour les sauveteurs qui cherchaient des survivants dans le chaos des immeubles détruits, mais aussi pour les rescapés qui avaient eu la chance d'en réchapper indemnes.
    
    Dan essuya l'eau qui coulait sur son visage, d'une main glacée et trempée. Si son pardessus de marque avait été suffisant pour le garantir du mauvais temps de la sortie du métro jusqu'à l'immeuble où il travaillait, il ne pouvait résister aux trombes d'eau qui se déversaient du ciel, comme si ce dernier s'effondrait à son tour. Quand il pêcha son téléphone portable dans sa poche intérieure, de l'eau s'écoula de la coque. De toute façon, il n'avait personne à appeler dans les environs. L'immeuble où il travaillait n’était plus qu'un monceau de décombres et celui qu'il habitait avait été déclaré instable : il avait été dirigé vers ce parc transformé en centre de secours d'urgence, avec ses tentes kaki dressées au milieu des parterres piétinés et détrempés.
    
    Personne ne pouvait rien pour lui : il n'était pas blessé, juste échoué comme une branche cassée charriée par les flots. Être indemne était le cadeau ironique que ce Noël lui offrirait : il sentait un rire monter du plus profond de sa poitrine, mais sans joie ni amusement... Et au milieu du chaos qui animait la ville, s'il cédait à cette hilarité, il ne recevrait que des regards surpris ou apitoyés : quoi de plus normal que de perdre un peu la tête ? Il n'aurait même l'honneur de passer pour un fou. Juste pour un désespéré comme tant d'autres.
    
    Alors, la dernière chose qui lui restait à faire était d'enfoncer ses mains dans ses poches et de marcher au hasard, en espérant que le destin lui ferait un signe. Il bifurqua vers une allée étroite sous le couvert d'une double rangée d'arbres. Au fur et à mesure qu'il progressait, ce n'était plus de la pluie qui tombait, mais de la neige... De délicats flocons, qui ne ressemblaient pas aux amas ouatés habituels, mais à une très fine poudre scintillante, comme de la poussière de diamant. En levant le bras pour contempler de plus près ceux qui s'étaient pris dans le tissu de son manteau, il vit qu'il s'agissait de délicats cristaux comme de minuscules fleurs cristallines, qui fondaient avant qu'on ait pu véritablement les admirer.
    
    Surpris de ce soudain changement de climat, il se retourna, pour constater que derrière lui, c'était toujours le grésil qui tombait dans une morne grisaille. Tandis que devant lui, s'étendait une scène d'une douce quiétude : comme si une moelleuse couverture blanche venait envelopper son cœur meurtri. Il s'avança vers le centre de cette enclave scintillante. La neige commençait à décorer de sucre et d'argent les arbres au feuillage décharné par l'hiver.
    
    C'est alors qu'il la vit ; au beau milieu du phénomène, belle et improbable dans cette longue robe bleue et argent, avec ses cheveux d'or blanc, sa peau lisse et pâle, ses lèvres délicatement rosées, ses longs cils que les flocons poudraient délicatement. Son cœur manqua un battement : comment pouvait-elle demeurer allongée là, si peu vêtue, sans tomber en sévère hypothermie ? Il se dirigea vers elle, s'accroupit à ses côtés et saisit sa main entre les siennes, en espérant qu'il pourrait bientôt contempler la couleur exacte de ses prunelles.
    
    Ses doigts semblaient froids entre les siens, pourtant engourdis par la pluie glacée. Il les frotta avec une douce vigueur, pour y ramener un peu de vie ; puis, en désespoir de cause, il ôta son imperméable et en couvrit la jeune femme. Aussitôt, le froid mordant le saisit, mais il résista stoïquement. Il guettait le retour de quelques couleurs sur ce visage délicat... Qu’était-il arrivé à cette fille ? Elle ne semblait pas blessée... Peut-être avait-elle été traumatisée par le tremblement de terre... Peut-être s'était-elle enfuie d'une cérémonie... d'un bal costumé ? Et s'était-elle échoué ici, épuisée et frigorifiée ?
    
    « Mademoiselle ? Est-ce que vous m' entendez ? »
    
    Soudain, les paupières s'ouvrirent : les prunelles bleues se posèrent sur lui, surprises. Elle se redressa mais, dans un même mouvement, tenta de s'écarter de lui :
    
    « Qui... qui êtes -vous ? balbutia-t-elle.
    
    - Je m'appelle Dan, répondit-il en levant les deux mains, les paumes tournées vers elle. Je vous ai trouvée sans connaissance sous la neige... »
    
    Elle regarda autour d'elle, hagarde, comme si l’endroit était une région reculée de la lune.
    
    « Qu'est-ce que je fais là ?
    
    - J'allais vous poser la question... Vous ne vous souvenez de rien ? »
    
    Elle s'appuya sur un coude, en le regardant curieusement :
    
    « Bien sûr que si... Tout a bougé... Tout s'est agité... comme d'habitude... mais, cette fois, le Monde a explosé...
    
    - Le monde ? »
    
    Il la regarda avec perplexité avant de réaliser :
    
    « Vous voulez parler du tremblement de terre ?
    
    - Je... je ne comprends pas... »
    
    Elle semblait plongée dans une profonde confusion. Il décida de prendre les choses en main : peut-être que s'il la ramenait avec lui, les service d'assistance auraient pitié d'elle et lui offriraient quelque chose de chaud à boire et une couverture pour se protéger. Peut-être aurait-il même le droit de rester auprès d'elle et de profiter de sa compagnie. D'être utile. D'exister.
    
    Il lui tendit la main pour l'aider à se lever : elle vacillait un peu sur ses jambes, mais elle ne semblait souffrir d'aucune blessure. Serrant l'imperméable autour de ses épaules, elle regarda de nouveau autour d'elle :
    
    « Où sommes nous ? 
    
    - A Vigilance. Vous n'êtes pas d'ici ? »
    
    Avec une expression confuse, elle secoua la tête.
    
    « Cet endroit est... si grand... Où sont les autres ? »
    
    Il la regarda avec perplexité :
    
    « Quels autres ? »
    
    Elle esquissa un pas en arrière, puis soudain, avant qu'il n'ait le temps de la rattraper, fit demi-tour et fila au cœur de l'averse de neige, regardant frénétiquement autour d'elle. Les yeux levés vers le ciel, elle contempla les flocons qui tombaient toujours en pluie fine d’étoiles givrées sur le parc.
    
    « Comment suis-je arrivée là ? »
    
    Il secoua la tête, pris au dépourvu :
    
    « Je ne sais pas... C'est peut-être à vous de me le dire. Vous ne vous souvenez de rien ?
    
    - Je me trouvais sur mon balcon.... Et je regardais le Monde... Enfin, j'essayais de voir l'autre Monde... Quand tout à coup, tout s'est mis à trembler. Plus fort que d'habitude... 
    
    - Que d'habitude ?
    
    - Mon Monde tremble régulièrement.
    
    - Oh... Vous venez de San Francisco peut-être ? »
    
    Elle le regarda sans comprendre. Il passa la main dans ses cheveux humides :
    
    « Je voulais dire... bafouilla-t-il, il y a beaucoup de tremblements de terre à San Francisco... Et... en fait, je n'en sais rien. Peut-être... »
    
    Il se sentait soudain furieusement intimidé par cette inconnue tombée de nulle part. Comme une improbable princesse de conte de fée qui aurait échoué dans un parc, la veille de Noël, au milieu d'une ville en miettes... Il devait avouer, à présent, qu'il lui trouvait quelque chose de familier. L'avait-il déjà croisée ?
    
    Elle baissa la tête :
    
    « Mon monde est tout petit, murmura-t-elle d'une voix à peine audible. Le vôtre semble si grand... Et si froid... »
    
    Elle serra un peu plus les bras autour d'elle : l'imperméable n’était pas assez chaud pour la garantir du froid ambiant, et lui même tremblait dans sa veste trop mince pour le protéger des frimas et imprégnée d'humidité.
    
    « Venez, lui proposa-t-il, je vais vous conduire dans un endroit où nous aurons un peu plus chaud. »
    
    
* * *

    
    Les volontaires avaient regardé d'un œil sceptique cette nouvelle venue en habit de bal sous l'imperméable prêté par Dan. Ils s'efforcèrent cependant de trouver pour tous deux des vêtements chauds, grisâtres et informes, mais secs et propres. La princesse avait totalement changé d'allure à présent : ses longs cheveux étaient retenus par un simple chouchou, un pull trois fois trop grand avalait sa mince silhouette, un jean troué gainait ses jambes minces. Elle ressemblait juste à une jeune fille égarée.
    
    Elle était assise sur une caisse, sous la plus grande des tentes dressées dans le parc pour accueillir les réfugiés ; un mug de café lui réchauffait les mains. Elle grimaça quand elle trempa ses lèvres dans le liquide fort et amer.
    
    « Vous voulez autre chose ? demanda Dan avec sollicitude. Un chocolat chaud, peut être ? »
    
    Une lueur s'alluma dans le regard de porcelaine, mais elle secoua la tête :
    
    « Ne vous en faites pas pour moi. Je vous le donne, si vous voulez... »
    
    Le jeune homme lui prit la tasse, en savourant la chaleur  :
    
    « Vous ne m'avez pas dit... d'où vous venez, vous... » souffla-t-elle soudain.
    
    Il baissa la tête : c'était une bonne question... Où se trouvait-il avant le chaos ? Difficile à dire... Il s'en rappelait, mais cela semblait étrangement lointain, comme un souvenir imprécis, teinté de sépia... Il se tenait alors devant la vitre de son appartement, contemplant au-dehors la ville grisée par l'hiver, à se dire que sa vie ne rimait à rien. Il se levait tous les matins, pour s’asseoir devant son bureau et faire un travail qui n’apportait rien au monde, puis rentrait chez lui trop tard et trop fatigué pour rencontrer qui que ce soit. Ses seules relations étaient des collègues de travail aussi vides et creux qu'il l'était devenu, en compagnie de qui il feignait une vie sociale inexistante.
    
    Il avait baissé les yeux sur le rebord de la fenêtre, où il avait accumulé quelques bibelots sans grâce et qu'il aimait à appeler l'« Étagère aux horreurs ». S'y entassaient figurines criardes, monuments en résine mal peinte, et autres bazars « Made in China ». Ses doigts s'étaient attardés sur une boule à neige, un globe vissé sur un socle doré où serpentait une guirlande verte et rouge. Sous un frimas de particules blanches et argentés, se dessinait un charmant paysage hivernal : un minuscule village entourait un lac parsemé de patineurs. Les échoppes laissaient entrevoir de tout petits artisans. Un sapin décoré se dressait sur une butte au-dessus du lac, entouré de cadeaux en vrac et de quelques daims avec des rubans autour du cou.
    
    Dominant le paysage miniature, s'élevait un château aux teintes pastel, au tours trop fines pour abriter la moindre pièce habitable. Les mains appuyées au balcon, une princesse observait son royaume, une expression d'ennui sur son visage délicat. Et pourtant, Dan se disait que l'existence de cette princesse n'était pas forcément moins intéressante que la sienne. Ne serait-ce que parce que, de temps en temps, son monde était secoué et la neige tombait en pluie d'argent, apportant un peu de magie en son cœur. Il avait soulevé la boule entre ses mains, s'étonnant de ne pas la trouver aussi horriblement kitsch que le reste des horribles bibelots, et l'avait agitée, créant une tempête autour de la figurine figée sur son balcon.
    
    Et l’enfer s'était soudain déchaîné. Deux vœux s'étaient croisés, dans un univers gris et triste et un petit royaume coloré, et la terre avait tremblé, faisant exploser leurs deux mondes.
    
    Il n'avait pas vraiment réalisé qu'il avait formulé sa partie de l'histoire. Quand le silence les rattrapa, ils restèrent un long moment prostrés, incapables de prononcer une parole. Au bout d'un moment, Dan éclata d'un rire nerveux :
    
    « C'est juste... vraiment impossible. Vous ne pouvez... être sortie d'une boule à neige.
    
    - Je ne sais pas ce qu'est une boule à neige, répondit-elle doucement. Je sais juste que je me trouvais là... et que je suis ici. »
    
    Le jeune homme secoua la tête, posant la tasse sur la caisse à côté de lui :
    
    « Non... Vous ne pouvez me faire croire qu'il y avait un vrai monde dans cette boule. »
    
    Elle releva les yeux vers lui, avec une profonde tristesse :
    
    « En quoi ce monde est-il plus réel... ? Il semble inachevé... Il serait incomplet même s'il n'était pas brisé... »
    
    Elle serra les bras autour de son torse tremblant, en dépit des vêtements chauds qui lui avaient été donnés. Dan secoua légèrement la tête :
    
    « Je veux bien croire que mon monde vous semble laid et sans grâce, mais je vous assure qu'il est différent habituellement... »
    
    Elle releva la tête et plongea ses prunelles bleues dans les siennes, avec un regard interrogateur :
    
    « En quoi est-il différent ? Parlez-moi du monde quand il n'est pas brisé... »
    
    Il ouvrit la bouche, cherchant quelque chose à lui dire... sur des journées d'été au parc, des chapelets de lumière à Noël, n'importe quel souvenir lumineux et agréable qu'il pourrait invoquer pour se dépêtrer de la terrible impression de grisaille qui accompagnait ses pensées. Rien ne venait à son esprit. Rien...
    
    … qu'une boule à neige.
    
    
* * *

    
    Ce monde était immense : le peu qu’elle en voyait lui semblait sans limite ; elle avait l’impression qu'elle allait y sombrer, se noyer, ne plus jamais réapparaître. Le garçon aux doux yeux bruns étaient devenu son seul point d'ancrage. Il avait accepté de l'accompagner jusqu'à l'endroit où il l'avait trouvée. Elle s'était accroupie, laissant sa main se poser sur le sol : il y avait, par ci par là, de brillants fragments rouge, et verts, et dorés... mais rien ni personne d'autre. Ni patineurs, ni enfants, ni artisans. Comme si le monde qui avait été le sien n'avait été au final, comme le disait Dan, qu'un peu de résine sous un globe de plastique transparent.
    
    Mais le monde gigantesque de Dan lui semblait dépourvu de chaleur et de couleur, de rire et de légèreté. Comme une énorme maquette de béton gris qu'on aurait laissé tombé et qui se serait brisée au sol. Les gens autour d'elle, le regard hanté, emmitouflés dans des vêtements qui n'avaient pas été faits pour eux, passaient comme des ombres sans présence ni substance autour d'elle. Même ce café chaud n'avait laissé qu'amertume dans sa bouche. Dan continuait de lui tenir la main, comme s'il craignait autant qu'elle de la voir avalée par un océan de néant – et de disparaître avec elle.
    
    « Vous n'êtes pas blessés... Vous pourriez aider, peut-être ? »
    
    Ils relevèrent les yeux, pour rencontrer le visage grave et décidé d’une femme entre deux âges, les bras croisés :
    
    « Je sais que c'est dur pour vous, mais il y a des gens encore plus mal lotis que vous. Ça ne vous servira à rien de rester là à ruminer... Allez ! Suivez-moi... »
    
    Surpris, ils échangèrent un regard ; ils ne purent faire autrement que de la suivre, avec pour seule volonté de demeurer ensemble... et personne ne semblait décidé à les séparer. Ils passèrent ainsi des heures à remplir les tâches pour lesquelles on les avaient réquisitionnés : tendre des couvertures à ceux qui s'étaient enfuis des bâtiments en ruine sans pouvoir rien emmener avec eux, les aider à trouver de quoi se vêtir, leur offrir à manger et à boire... Au fur et à mesure des larmes et des sourires, elle finit par se dire qu'après tout, ces êtres n'étaient pas si vides. Il y avait en eux comme un tourbillon de sentiments, comme si chacun d'entre eux était en soi un petit monde. Elle ne pouvait s'empêchait de s’étonner du sourire des enfants : ils avaient comme elle tout perdu, certains membres de leur famille étaient blessés, parfois morts même. Pourtant, ils demeuraient vibrants de vie et d'espoir.
    
    Sous les tentes, régnaient des odeurs de plastique, d'humidité, de trop nombreux corps humains pressés les uns contre les autres. Dan se tournait parfois vers elle, pour lui adresser un sourire encourageant. Pendant des heures, ils travaillèrent côte à côte, sans échanger la moindre parole. Juste des regards plus intenses que la violence des éléments.
    
    « Est-ce que tu es une princesse ? » demanda une petite fille.
    
    Elle hocha la tête :
    
    « Oui, une princesse sans royaume. Comme toi... »
    
    La gamine éclata de rire, touchant ses longues mèches blondes comme si elle tripotait les cheveux d'une poupée.
    
    Au dehors, le jour achevait de baisser ; la femme qui les avait réquisitionnés vint les chercher :
    
    « Vous avez bien travaillé ! A chaque jour suffit sa peine. »
    
    Et malgré toute la peine de ce jour, plus rempli que tous leurs jours respectifs ne l'avaient jamais été, sous un ciel gris ou sous une pluie de neige et d'argent, ils se sentaient sereins. Ils furent conduits sous la plus grande des tentes, où avait été préparé un buffet grâce à la générosité de tous ceux qui avaient été relativement épargnés. Noël ne fuyait pas si aisément.
    
    Dans le sapin de fortune, avaient été attachées des bribes venues d'un peu partout : des emballages de papillotes et de barres chocolatées, des morceaux de tissu déchirés et de rubans arrachés, de maigres reliefs qui en d'autres circonstances n'auraient été que des rebuts. Mais il y avait aussi des morceaux de bois dorés et sculptés, et boules rouges fendillées, d'étranges pendeloques plus ou moins mutilées...
    
    « Ce sont les restes de mon monde », murmura la jeune fille en tendant une main un peu tremblante.
    Elle plissa légèrement les yeux en considérant le sapin :
    
    « Nous avons voulu que notre monde change. Nous avons été hélas exhaussés... Nos vœux sont entrés en collision et nos mondes se sont brisés... »
    
    Dan hocha la tête :
    
    « Je sais. Nous ne pouvons réparer nos mondes... mais avec ce qu'il en reste, nous pourrons en bâtir un nouveau. »
    
    Ses doigts se resserrèrent autour de la fine main blanche. Quelque part, une cloche sonna minuit.

Texte publié par Beatrix, 28 décembre 2013 à 17h23
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