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Tome 1, Chapitre 3 « L'Homme à la vareuse » Tome 1, Chapitre 3

Garance et Wolfgang avaient décidé de s’accorder un peu de répit et de profiter de leur fortune. Ils avaient pris leurs quartiers dans la meilleure chambre d’une auberge de Volstein où ils profitaient allègrement de tout ce que la jeunesse et un joli paquet de pièces d’or pouvaient offrir. Ils festoyaient tous les jours, buvaient plus que de raison et roulaient sous les draps dès que l’occasion se présentait.

La belle vie, en somme. Une belle vie qui se serait bien passée d’être arrosée d’un seau d’eau fétide en plein milieu de la nuit.

La jeune femme hoqueta, prise par surprise. A ses côtés retentit un juron. Le drap fut brutalement arraché et elle se retrouva trempée, glacée et nue sur le matelas souillé. Avant même de réaliser ce qu’elle faisait ou ce qui se passait, elle étendit la main pour agripper le manche de son coutelas. Aussitôt, la pointe d’une baïonnette entra dans son champ de vision et se posa dans le creux de sa gorge. Le métal était glacé contre sa peau. Un maigre rayon de clarté lunaire filtrant par la fenêtre de la chambre lui arrachait un éclat mortel.

« Pas de geste brusque, Fräulein, ou nous nous verrons dans l’obligation de vous faire du mal.

— Une perspective peu alléchante », capitula-t-elle en croisant les bras derrière sa nuque.

Une escouade entière investissait leur chambre, ce qui faisait beaucoup de monde pour un espace aussi étroit. Certains portaient des lanternes, mais pas assez pour éclairer le visage de chacun. La chasseresse se demanda à quoi rimait tout ce raffut. Certes, ils gagnaient leur vie en escroquant les autres, mais jusqu’à preuve du contraire, c’était l’occupation de bien des gens. On n’avait jamais rameuté l’armée pour ça.

A ce moment, un grognement de fond de gorge suivi de bruits de lutte la tira de ses réflexions. Le son d’un poing heurtant la chair et un râle de douleur lui firent comprendre que Wolfgang, de son côté, avait décidé de ne pas se laisser faire.

Le hussard à la baïonnette envahissait tout son champ de vision, si bien qu’elle ne voyait rien du tout. La rixe ne dura pas longtemps. Un instant après, les soldats parvinrent à maîtriser le garou et à le jeter sur le lit aux côtés de Garance. Elle grimaça quand le coude de son compagnon heurta ses côtes. Il avait la lèvre fendue. Du sang coulait sur son menton. Son regard lançait des éclairs. Une vague de colère enfla dans la poitrine de la jeune femme.

« Peut-on savoir à quoi nous devons les honneurs de la cavalerie ? s’enquit-elle avec irritation.

— Excellente question, Fräulein Weidmann. »

Un frisson glacé glissa le long de la colonne vertébrale de Garance. Celui qui avait parlé avait une voix profonde, paisible, affable, et pourtant, il y avait quelque chose de menaçant dans son ton velouté.

Ce n’était pas le pire.

Personne ne connaissait son vrai nom. Elle l’avait abandonné depuis longtemps. Si quelqu’un avait pris la peine de déterrer son passé, c’était qu’ils avaient affaire à un adversaire déterminé et très bien informé. Ce n’était pas bon signe.

Les hussards s’écartèrent pour livrer passage à une silhouette plutôt petite et replète, engoncée dans une vareuse d’un brun terne. Son visage disparaissait à demi dans l’ombre d’un tricorne élimé.

L’homme retira son chapeau, révélant à la lumière d’une lanterne un visage rond aux traits grossiers, nez camus, joues flasques, et yeux jaunâtres, brillant d’intelligence et de ruse.

« Je sais ce que vous êtes et ce que vous faites, déclara-t-il en faisant peser un regard lourd de sens sur Wolfgang. En temps normal, je ne m’embarrasserais guère avec des escrocs de bas-étage dans votre genre, mais je n’ai ni le temps ni les moyens de faire autrement. Vous êtes ce que j’ai de mieux sous la main, alors je m’en contenterai.

— Vous êtes charmant, répliqua Garance. On vous l’a déjà dit ?

— Oui, à de maintes reprises. »

Avec une grâce un peu maniérée, l’homme prit un escabeau, l’épousseta soigneusement et s’y assit.

« Avant toute chose, il va sans dire que cette discussion devra rester secrète.

— Je n’avais pas conscience que nous discutions », cracha Wolfgang.

Garance était bien d’accord. Au passage, elle aurait éminemment apprécié qu’on lui redonnât son drap. Il y avait plus agréable que de se faire menacer nue sous le regard d’une escouade de soldats qui en profitaient pour se rincer l’œil. Et puis, elle commençait à avoir froid.

« Restons courtois, voulez-vous ? Je ne me suis pas montré grossier, que je sache, répondit l’homme sans se départir de son affabilité. Bien. J’ai besoin que vous me rendiez un service. Si vous réussissez, vous serez récompensés au-delà de vos espérances. Si vous échouez, dans le pire des cas, je ferai en sorte que plus personne ne soit en mesure de se laisser prendre à vos arnaques ; dans le meilleur des cas, vous serez morts.

— C’est encourageant », souffla Garance, excédée par tous ces atermoiements.

L’homme esquissa une moue boudeuse.

« Cessez de m’interrompre ou nous n’en verrons jamais le bout. »

La jeune femme échangea un regard exaspéré avec Wolfgang. Tous deux tinrent leur langue.

« Vous comprendrez vite que vous avez tout intérêt à m’aider, reprit leur interlocuteur. Laissez-moi vous expliquer. Vous connaissez le Waldingen, je suppose ? »

Garance haussa les sourcils.

« Comme tout le monde. Je n’y suis jamais allée.

— Moi si », répondit Wolfgang. 

Sa voix était sombre en prononçant ces mots. La jeune femme y perçut une fêlure qu’elle n’y avait jamais décelée. Elle fronça les sourcils. Mais ce n’était ni le lieu ni le moment pour les confessions.

L’homme balaya leur réponse d’un geste négligeant de sa main potelée.

« La région n’a que fort peu d’intérêt en elle-même, si l’on excepte les curieuses légendes qui entourent sa forêt. »

Wolfgang lâcha une exclamation moqueuse.

« Par le Ciel, vous ne voulez tout de même pas parler de la Pierre aux Loups ! »

Un sourire carnassier étira les lèvres fines de l’homme.

« Hélas, c’est exactement ce dont il s’agit. Je vois que vous semblez au fait. Sa Majesté est très désireuse d’obtenir cette pierre et de s’assurer qu’elle ne tombe pas entre de mauvaises mains. Avec la guerre qui menace, je crois que c’est aisé à comprendre. Personne ne veut voir arriver les Carmènes à la tête d’une meute de loups apprivoisés pour terroriser les campagnes. Malheureusement, vous devez savoir que cet artefact est bien caché et bien gardé. Beaucoup se sont essayés à le trouver, sans succès. Mais d’après la légende, un loup peut le dénicher sans crainte. Alors quand j’ai appris votre existence… Un garou et une chasseresse aux méthodes douteuses… Qui de plus indiqué pour repérer cette pierre et évincer les éventuels dangers qui l’entourent ? Vous accompagnerez mes hommes et les guiderez. »

Wolfgang ricana.

« Cette pierre n’est qu’une légende. Elle n’existe pas. Allez courir après si ça vous chante, mais ne nous embarquez pas là-dedans. »

La voix du jeune homme était ferme, mais Garance le connaissait bien et elle n’était pas loin de penser que son compagnon avait peur. Mais de quoi ?

Elle n’eut pas le temps de s’interroger davantage. La réponse du garou n’était pas du goût de leur interlocuteur qui fit un geste de la main en direction de ses hommes. L’un des hussards qui retenaient Wolfgang leva le poing et lui décocha un coup en pleine figure. Son nez émit un craquement sinistre et du sang se mit à couler.

« Cette pierre existe. Nous le savons l’un et l’autre, rétorqua l’homme. Vous ne seriez pas si effrayé si ce n’était pas le cas. Vous allez me la trouver et me la ramener. Je n’ai pas de temps à perdre avec votre mauvaise volonté. »

L’homme se leva et frappa dans ses mains gantées.

« Vous partez demain à la première heure. Mes hommes vous escorteront et s’assureront que vous accomplissez votre mission. Dès que la pierre sera en ma possession, vous serez libres. »

Il grimaça un sourire.

« Je vous souhaite bon voyage et… bonne chance. Je ne doute pas que nous nous revoyons bientôt. »

Là-dessus, il quitta la chambre. La baïonnette délaissa presque à regret le creux de la gorge de Garance et les hussards relâchèrent Wolfgang. Un à un, raides comme des piquets, les soldats se retirèrent à leur tour.

La jeune femme n’attendit pas que la porte se fût refermée dans leur dos pour bondir hors du lit et se précipiter vers son compagnon. Au passage, elle attrapa un mouchoir qui traînait sur la table de nuit. Wolfgang était accroupi sur le parquet. Son nez pissait le sang et une petite flaque brillante était en train de se former sur le plancher.

Délicatement, Garance lui releva le menton et pressa le mouchoir contre son visage.

« Je crois que tu as une ou deux choses à m’expliquer. 

— On s’est fourré dans un sacré merdier. »

Garance soupira.

« Ça, j’avais remarqué. »


Texte publié par Pixie, 20 février 2020 à 09h34
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