« Va-t’en. »
La jeune femme recula, affolée de l’angoisse qu’il y avait dans la voix de Wolfgang. Elle n’eut pas le temps de s’en inquiéter davantage.
Des dizaines de loups surgirent des fourrés. Leurs yeux brillaient dans la pénombre de la nuit tombante. Leurs crocs dénudés laissaient échapper un grondement ininterrompu. Ils étaient encerclés. La chasseresse n’en avait jamais vu autant rassemblés. C’était la pierre, comprit-elle. Elle les appelait à son aide.
Près d’elle, le jeune homme gémissait. Il semblait se débattre contre une force plus puissante que lui.
La chasseresse épaula son arbalète, le cœur battant à tout rompre.
Les loups se rapprochèrent. Ils grondaient encore. Les hussards se réunirent au milieu de la clairière, dos à dos pour protéger leurs arrières. Garance, elle, était coincée entre la meute qui les encerclait et le garou qui se tordait au sol, en proie aux affres de la métamorphose. L’angoisse étreignait sa poitrine comme dans un étau. Sa respiration sifflait à ses oreilles. Pour la première fois depuis longtemps, une terreur primaire s’infusait dans son être, la certitude insidieuse qu’elle n’allait pas en réchapper.
A ce moment, les hussards menés par Hahn sortirent des restes pourris de la cabane. Le capitaine tenait quelque chose qui ressemblait à une petite étoile rouge dans son poing serré. Ses feux sanglants étiraient des ombres rouges sur ses traits. L’officier la brandit au-dessus de lui, l’air triomphant.
Tout se produisit en même temps.
Wolfgang acheva sa transformation dans un hurlement déchirant que les loups reprirent en écho avant d’attaquer. Ce fut la panique. Des coups de feu retentirent. Des hommes crièrent. Des loups glapirent. Garance décocha un trait qui atteignit une bête en plein front.
La peau humaine encore fumante de Wolfgang était étalée sur le sol, piétinée, salie de boue et de débris végétaux. Le garou, quant à lui, était hors de vue, perdu dans la mêlée.
La clairière n’était plus qu’un chaos d’uniformes souillés de sang, de membres déchiquetés et de cadavres de loups. Les animaux grognaient, les hommes hurlaient. Les bruits, celui des mâchoires se refermant sur la chair, des os qui craquaient, des déflagrations et des gémissements des blessés étourdissaient la jeune femme. Elle perdit la notion du temps. Plus rien ne comptait que les masses de griffes et de crocs qui se jetaient sur elle, cherchant à mordre, à griffer, à tuer.
Entravée dans ses mouvements, elle ne pouvait plus recharger son arbalète. Elle assomma un loup, puis deux, avec la crosse polie de l’arme. Un très bref instant de répit lui fit aviser un fusil à terre. Il avait dû échapper à un hussard tombé dès les premières secondes de l’assaut. Elle évita les mâchoires écumantes d’une bête et roula sur le sol pour récupérer le mousquet. Le choc chassa l’air de ses poumons.
Un loup se jeta sur elle. La lourde masse de poils gris la cloua dans l’herbe. Luttant encore pour retrouver son souffle, la chasseresse brandit le fusil devant son visage pour écarter le mufle de l’animal de sa gorge. La bête claquait des crocs. Ses griffes s’enfoncèrent profondément dans la chair de ses épaules et de ses bras. La douleur éclata. Garance hurla. Étourdie de souffrance, elle donna un violent coup de botte droit devant elle. Elle heurta le ventre du loup. Un os craqua sous son talon. L’animal glapit. Il revint à la charge. La jeune femme pointa la baïonnette. Emporté par son élan, son agresseur s’empala dessus.
Étalée sur le sol, la respiration sifflante, la chasseresse n’était que trop consciente de l’odeur du sang, de son sang, qui s’échappait des plaies de ses épaules. Elle ne pouvait pas rester là.
Avec un gémissement, elle se redressa tant bien que mal. Ses bras la lançaient. La morsure des lacérations s’accentuait sous le poids du fusil. Elle se rendit compte que sa jambe aussi lui cuisait. Du sang dégoulinait le long de son mollet. Elle en sentait la chaleur glisser sur sa peau et imprégner le tissu de ses culottes de chasse. Tremblante, le cœur au bord des lèvres, la jeune femme parvint à se mettre debout.
Un grondement lui fit lever les yeux. Trois loups se dirigeaient vers elle, babines retroussées. Leur pelage était constellé de taches cramoisies. Flairant la proie facile, ils n’attaquèrent pas. Ils se contentèrent d’approcher. Lentement. D’essayer de l’acculer contre un arbre, de sorte qu’aucune échappatoire ne lui fût permise.
Le front emperlé de sueur, Garance épaula le fusil et visa. Son cœur battait à coups sourds dans sa poitrine. Tout son corps la faisait souffrir. Sa vision s’embrumait par instant.
Elle savait qu’elle avait peu de chance de s’en tirer. En temps normal, un coup de feu terrasserait l’un des animaux et ferait fuir les autres. La situation n’avait rien d’ordinaire.
La chasseresse s’efforça d’apaiser sa respiration. Sa vision s’éclaircit. En un éclair, elle visualisa le poitrail puissant du chef de meute, ses côtes et ses muscles qui jouaient sous la fourrure, le cœur qui battait, bien à l’abri, les poumons qui se gonflaient par intermittence.
Elle tira.
Le coup de feu l’assourdit et la déstabilisa. Elle vacilla en arrière, paupières mi-closes. Sa jambe blessée se déroba sous elle. Elle perdit l’équilibre. Un genou à terre, le souffle court, elle redressa la tête, s’attendant à voir foncer vers elle deux gueules écumantes de rage.
Ce ne fut pas le cas.
Son tir avait fait mouche. L’un des loups gisait au sol. Les autres avaient fui.
Ils avaient tous fui. Incrédule, Garance vit que dans la clairière piétinée, rouge de sang et de boue mêlés, il ne restait que quelques soldats hagards pétrifiés au milieu des cadavres d’hommes et de loups.
Le contrecoup l’empoigna comme une poupée de chiffon. La douleur déferla sur elle, plus intense qu’elle ne l’avait jamais été, laissant des traînées de feu dans tout son corps. L’odeur écœurante de la terre et de la mort la prit à la gorge. Elle vomit.
Lorsque son estomac se fût un peu calmé, la jeune femme voulut se relever. Ses jambes flageolantes le lui refusèrent. Elle s’effondra dans l’herbe. Le mouvement enflamma les lacérations de ses épaules. Un bruit à mi chemin entre le rire et le sanglot s’échappa de sa gorge écorchée.
C’était fini.
Contre toute attente, elle était en vie.

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