La nuit se déroula sans anicroche, à l’exception notable d’une moufette qui trouva l’un des hussards fort à son goût et manifesta sa colère d’être rejetée d’une manière pour le moins nauséabonde. L’incident allégea un peu l’esprit de Garance et elle parvint à s’endormir sans trop de peine dans les bras de Wolfgang.
Elle fut réveillée d’un méchant coup de botte dans les côtes par le capitaine Hahn. L’aube parvenait à peine à faire entrer un peu de jour dans la pénombre de la forêt. Toujours enchaînés, la chasseresse et le garou durent se joindre au rapide déjeuner que prirent les hommes autour du feu avant de remonter en selle. La jeune femme avait espéré qu’ils leur retireraient leurs fers, mais personne ne sembla décidé à leur accorder cette grâce.
Ils reprirent leur route dans les mêmes conditions que la veille. A l’évidence, Hahn savait où ils devaient se rendre, au moins pour la première partie de leur voyage. Garance l’avait vu consulter une carte à une ou deux reprises la veille et le matin même. L’homme replet avait donc dû lui donner des informations dont ni elle ni Wolfgang n’avaient connaissance. Quoi qu’il en fût, ils continuaient de suivre le sentier exigu qui s’enfonçait à travers la forêt.
La chasseresse vit une horde de daims détaler dans une clairière toute proche en les entendant arriver. Même s’ils parlaient peu, la troupe faisait du bruit. Garance tiqua sur ce point. Ils allaient se jeter tout droit dans la gueule du loup, il aurait mieux valu qu’ils ne lui indiquassent pas en sus qu’ils arrivaient.
Ils chevauchèrent toute la journée et l’ennui finit par s’emparer de Garance. Elle se prit plusieurs fois à somnoler.
Elle était justement en train de dodeliner de la tête lorsqu’elle se rendit compte qu’il y avait quelque chose d’anormal. Une sorte de vibration étrange résonnait dans ses os, un tressaillement qui n’avait rien des bruits habituels de la forêt. Cela la réveilla tout à fait.
« Garance, tu entends ? » demanda Wolfgang derrière elle.
Elle ne pouvait pas se retourner pour s’en assurer, mais elle entendait un début de panique dans sa voix et devinait la tension dans ses épaules.
« Oui, répondit-elle. Je crois. Tu ne vas pas te transformer, hein ?
— N… non. »
L’incertitude dans la voix de son compagnon la convainquit de réagir.
« Capitaine Hahn, arrêtez-vous ! » s’écria-t-elle.
Surpris de se faire héler de la sorte, le hussard immobilisa brutalement sa monture qui hennit et rua. Il y eut un moment de confusion que Garance employa pour se contorsionner et voir dans quel état se trouvait son compagnon. Il était très pâle, respirait vite et ses yeux clairs étaient écarquillés. Même son cheval commençait à montrer des signes de nervosité. Il sentait le loup.
La jeune femme se mit à réfléchir très vite. Si Wolfgang se transformait… Le récit qu’il lui avait rapporté la veille n’était guère encourageant. D’ordinaire, il parvenait à garder le contrôle de son corps animal. Si la bête prenait le dessus…
« Qu’est-ce qui vous prend de nous interrompre ainsi ? » grogna Hahn.
Ses hommes s’étaient écartés pour le laisser approcher des prisonniers. Son regard transpirait l’irritation. La chasseresse s’en détourna.
« J’imagine que nous ne sommes plus très loin », répondit Garance en guettant les signes avant-coureurs de la transformation chez Wolfgang.
Les pupilles du jeune homme étaient dilatées et un tremblement agitait tout son corps. Le capitaine Hahn laissa passer un instant de silence avant de reprendre d’un air perplexe :
« Comment savez-vous que…
— Peu importe. Il vaudrait mieux que vous nous fassiez détacher. Tout de suite. »
Elle ne sut pas si c’était l’urgence dans sa voix ou le trouble qui commençait à se répandre parmi les montures qui persuada le soldat que ce n’était pas une manœuvre de diversion. Il lança quelques ordres. Les fers de Garance furent détachés de la selle. Avant que les hussards n’eussent le temps de réagir, elle se précipita vers Wolfgang. Ce dernier descendait de sa monture. Lorsque ses pieds touchèrent le sol, un tremblement secoua tout son corps. Ses jambes le lâchèrent. Il tomba sur les genoux, les poings dans la terre meuble.
Les chevaux hennirent, affolés. La chasseresse s’accroupit près du garou.
« Pas de blague, fit-elle en posant une main sur l’épaule du jeune homme. Je n’ai pas envie de te coller un carreau d’arbalète entre les yeux.
— Ce ne serait pas la première fois que tu essayerais », tenta de plaisanter le garou.
Il haletait. Garance se pencha pour observer son visage. En même temps, elle posa sa paume sur le front de son compagnon. Il semblait un peu fiévreux. Au contact de sa main, cependant, il poussa un soupir de soulagement et ferma les yeux.
« N’arrête pas », murmura-t-il.
Les spasmes s’espacèrent, jusqu’à disparaître. Quand le jeune homme leva les paupières, ses pupilles avaient retrouvé leur taille normale. La chasseresse arqua un sourcil.
« Tu m’expliques ?
— Je… Je ne sais pas. C’était…
— Dites donc, vous deux, vous ne seriez pas en train d’essayer de nous ralentir », gronda le capitaine Hahn.
Il les toisait du haut de sa monture. Nerveuse, cette dernière s’ébrouait.
« Nous sommes encore loin de… de là où vous voulez nous amener ? » l’ignora Garance.
Le soldat émit un « Mmph ! » contrarié. Il tira sur les rênes pour tenter de calmer son cheval.
« Je viens d’envoyer deux hommes en reconnaissance », admit-il à contrecœur.
La jeune femme acquiesça.
« Je pense qu’à partir de maintenant, nous ferions mieux d’avancer à pied.
— Qu’est-ce qui vous fait dire que…
— Dites, il faut bien que nous soyons là pour une raison, non ? s’irrita-t-elle. Les chevaux son nerveux. D’expérience, ce n’est pas bon signe. A pied, nous ferons moins de bruit et attirerons moins l’attention. »
L’attitude rigoriste, méprisante et constamment méfiante de l’officier commençait à lui porter sur les nerfs. Devoir se justifier d’une évidence aussi.
Sa réplique moucha le hussard. Il se détourna d’eux avec une ostentation vexée.
Quelques minutes plus tard, les deux éclaireurs revinrent.
« Il y a une stèle pas très loin, capitaine, déclara l’un d’eux. Je pense que c’est ce qu’on cherche. »
Hahn se tourna vers ses deux prisonniers, un rictus sur le visage.
« Vous êtes prêts à repartir ? » s’enquit-il, une pointe de sarcasme dans la voix.
La jeune femme adressa une interrogation muette à son compagnon. Ce dernier hocha la tête.
« Allons-y. »

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