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Le vent soufflait et charriait des flocons qui se nichaient sur les branches nues des arbres. Le ciel lourd de nuages était indissociable des terres enneigées. L’animal était là, affrontant la tempête hivernale, majestueux dans sa robe brune, ses grands bois fièrement dressés vers le ciel. Il était le maître de cette forêt, le maître de l’hiver.

Un maître que Leti s’apprêtait à renverser.

Habillée de son lourd manteau en fourrure de loup blanc, la chasseresse banda son arc, visa et attendit. Le froid lui mordait les membres, et la neige humidifiait ses gants. Elle essuya une nouvelle bourrasque en pleine face. Tant mieux. Sa proie ne sentirait pas son odeur.

Elle retint son souffle. C’était le bon moment. Ses doigts relâchèrent la corde qui fila jusqu’au grand cerf et se planta dans son cou. L’angoisse prit l’animal. Il tourna vers elle de grands yeux affolés pour s’effondrer sur le sol dans un bruit faisant vibrer le silence, s’éclaboussant de neige. Elle baissa son arc, remonta sa capuche et le rejoignit. La neige crissait sous chacun de ses pas. Leti laissa tomber son regard vers le bel animal agonisant, et musela ses émotions. Elle ne devait pas être touchée par la peur qui faisait trembler le pauvre cerf. Elle avait besoin de lui. Et les siens avaient besoin d’elle. La jeune femme s’agenouilla. Elle entonna à mi-voix le chant traditionnel de son peuple, appris depuis son plus jeune âge, puis sortit son coutelas et acheva la malheureuse bête. Sa main le caressait toujours alors que la dernière trace de vie s’échappait de lui.

La neige tombait toujours, imperturbable. Le soupir que Leti poussa se condensa. Elle prit son courage à deux mains, attrapa les bois de sa proie et le tira jusqu’à son traîneau, caché à un bon kilomètre de là.

Les chiens de Leti ralentirent lorsqu’elle arriva à Logowa. Des gamins abandonnèrent leur jeux d’échasses pour se précipiter vers elle, les bras grands ouverts. Leti rit en les enlaçant.

— Tu as réussi, alors ?

Elle montra sa proie empaquetée et fixée à son traîneau. Les enfants laissèrent exploser leur joie, attirant l’attention des passants qui se regroupèrent autour d’elle. Diogene, le responsable des stocks de nourriture et gérant de l’auberge, fut le premier à l’aborder et à lui taper l’épaule de reconnaissance.

— Tu es partie longtemps, chasseresse !

— Nous avions peur de t’avoir perdue !

— Loué soit Waal, tu reviens avec de quoi manger !

Malgré sa fatigue, elle s’employait à rassurer par un sourire, expliquer par quelques mots, rendaient les étreintes soulagées avec tendresse.

— Eh la gueuse !

Elle retint un sourire, et balança son poing dans l’épaule de son jumeau. L’azur des yeux de Scar étincela alors que son rire éclata. Il l’attrapa et la serra contre lui, avec une force qui surprit Leti.

— Content que tu sois revenue.

Il a eu peur, comprit-elle.

Elle l’entoura de ses bras avec la même intensité. Elle se sentit complète.

— Tu croyais quand même pas qu’une tempête de neige allait m’avoir ?

Il ne répondit rien, mais elle le sentit enfouir son visage dans le creux de son épaule recouverte du manteau de loup blanc.

— Je t’accompagnerai la prochaine fois, comme avant, marmonna-t-il à peine audible.

Il se tordit soudain, le corps secoué de spasmes, et toussa à s’en décrocher les poumons. L’angoisse de Leti monta en flèche, et elle lui tapota gentiment le dos. Il s’écarta d’elle sans un mot et envoya un regard rempli de haine et de rancune à son épaule.

Le blanc de son manteau se teintait maintenant de rouge.

Elle ferma les yeux. C’était il y a longtemps. Quand Scar pouvait encore courir, rire à plein poumons, grimper aux arbres, jouer à se battre avec les autres et tomber dans la neige sans craindre une quinte de toux. C’était ce dont elle avait envie de se rappeler de lui. De ce moment. Pas du dernier, pas de ce visage émacié, pâle, trop calme, rendu à l’état de poupée sans vie en attendant que les flammes ne le dévorent.

Ils ne devaient pas avoir dix hivers. Ils étaient tous les deux, dans la forêt entourant Logowa, avaient joué à maîtriser les petites flammèches qu’il commençaient tout juste à pouvoir déclencher au bout de leurs doigts. Leti se souvenait parfaitement de ce jour. Ils s’étaient faits gronder, parce que trois bons centimètre de leurs nattes avaient brûlé dans l’expérience. Alors ils s’étaient échappés. Tous les deux. Dans leur havre de paix.

Le printemps adoucissait à peine la rigueur de la bise soufflant entre les conifères. Ils s’étaient tous les deux étalés dans la neige et regardaient les filets de nuages dans le ciel, entre la cime des arbres, en essayant de nommer ces formes indistinctes. Scar en avait pointé une avec excitation.

— Waal ! C’est Waal, regarde !

— Comment tu sais, il ne s’est pas encore réincarné !

— Parce que, Waal s’incarne toujours dans des hommes forts ! T’as vu ses muscles, à celui-là !?

— Mouais.

— T’es pas drôle, sale gueuse.

— Et toi t’es myope, morveux.

Un silence s’était écoulé, et ledit Waal avait disparu peu à peu. Puis la voix de Scar, beaucoup plus calme, avait repris :

— Tu crois qu’il me choisirait moi, comme prochaine incarnation ?

Elle n’avait pas répondu tout de suite. En tournant la tête vers lui, elle s’était rendue compte que ses yeux d’azur étaient emplis de calme et de sérieux.

— Peut-être.

— Pfff. Une bonne sœur aurait répondu “Bien sûr que oui” !

— J’suis pas ta sœur, je suis ta jumelle. C’est pas pareil.

Scar n’avait pas argumenté. Il avait cherché sa main gantée, qu’elle lui avait donnée.

Elle sentait encore la pression de ses doigts contre les siens alors qu’elle rouvrit les yeux. Ceux de Waal se posèrent sur elle avec une légère inquiétude. Elle essuya la larme solitaire qui glissait le long de sa joue tandis qu’il se pencha vers elle et posa son front contre le sien. Elle le laissa faire.

— Que se passe-t-il, Donneuse ?

Un azur étincelant comme un ciel de printemps. Quelle ironie.

— Je veux aller le revoir.

Deux ans. Cela lui semblait une éternité déjà, à vivre privée de sa moitié d’âme.

Waal lui caressa la joue.

— D’accord, chuchota-t-il.


Texte publié par Codan, 22 janvier 2020 à 09h42
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