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Tome 1, Chapitre 4 « Un petit miracle » Tome 1, Chapitre 4
Westown, mercredi, 4e jour de l’hiver, 20 h 45
    
    Une vingtaine de mètres après le pont, quelques rochers émergeaient de la rivière, comme un gué naturel. La berge s’abaissait pour former une petite crique tapissée de galets. Un grand saule, à présent dépouillé de son feuillage, se dressait sur son bord. Sous les branches dénudées qui tombaient presque jusqu’au sol, Tara aperçut une silhouette : celle d’une fillette ou d’une toute jeune fille, au teint pâle, dont les longs cheveux d’un vert éclatant se divisaient en deux tresses épaisses, piquées de fleurs. En dépit du froid, elle ne portait qu’une diaphane robe blanche.
    
    « … Dessie. »
    
    La petite déesse qui protégeait la ville de Westown releva la tête et tourna vers Tara ses grands yeux émeraude. Lorsque la fermière l’avait rencontrée, peu après son arrivée, la jeune divinité avait manifesté une profonde surprise en constatant que la nouvelle venue pouvait la voir. Depuis, elle lui portait un intérêt tout particulier.
    
    Dessie se tenait agenouillée aux côtés d’une silhouette inerte, revêtue d’une longue veste dont la nuit avalait la couleur, mais Tara savait qu’elle devait être bleu. Le coeur battant, elle s’avança en trébuchant à demi, submergée par la crainte et le soulagement. La déesse lui adressa un sourire :
    
    « Tara ! Tu m’as entendue ! »
    
    Son expression se fit gênée :
    
    « Suis-je bête… Bien sûr que m’a entendue, sinon tu ne serais pas là ! »
    
    Habituellement, Tara trouvait attendrissants les flots de paroles que laissait échapper la petite divinité maladroite, mais cette fois, elle avait d’autres préoccupations.
    
    « Dessie… Est-ce qu’il…
    
    — Il est vivant, oui ! Il a eu de la chance que je l’ai entendu tomber. Le courant commençait à l’emporter, mais les rochers l’ont empêché d’être entraîné plus loin et j’ai pu le tirer de l’eau. J’ai fait au mieux pour préserver son énergie, mais il est blessé et transi… Il faut le ramener au village dès que possible ! »
    
    La jeune fermière faillit pleurer de soulagement. Elle tomba à genoux à côté de Dessie et baissa les yeux sur la silhouette inconsciente du postier. Elle distinguait tout juste ses traits dans la pénombre, mais son visage lui parut affreusement pâle. Elle saisit entre les siennes sa main glacée.
    
    « Tara, t’es là ! »
    
    Frank venait de surgir, un peu essoufflé, suivi de Brad et d’Hector.
    
    « Mais qu’est-ce qui t’a pris de filer comme ça, dans le noir ? » grommela son oncle, qui tenait toujours le chapeau.
    
    Il s’arrêta net en voyant la scène ; Brad le heurta et jura à mi-voix.
    
    « Nom d’une bufflonne ! » s'exclama Frank.
    
    La jeune fille se pencha sur le rescapé et passa une main dans les cheveux blonds détrempés :
    
    « Wayne… Est-ce que tu m’entends ? C’est moi, Tara ! »
    
    Les paupières frémirent un instant, avant de s’ouvrir sur un regard vague :
    
    « Tara ? souffla le jeune homme d’une voix presque inaudible. Qu’est-ce que…
    
    — Tu es tombé du pont. N’essaye pas de parler ou de bouger. Nous allons t’emmener à la clinique. »
    
    Il esquissa un petit hochement de tête avant de fermer de nouveau les yeux. La jeune fille se releva et se tourna vers les trois amis :
    
    « Je pense que les flots ont dû le rejeter dans la crique. »
    
    Ils échangèrent des regards sceptiques, mais l’heure n’était pas aux discussions. Hector, le plus costaud du lot, s’approcha et souleva le postier comme s’il n’avait été qu’un enfant. Aussi rapidement que possible, le petit groupe se dirigea vers la ville. Brad et Frank marchaient devant, pour s’assurer qu’aucun obstacle ne venait entraver leur progression. Tara demeurait à l’arrière, les bras serrés autour d’elle. Elle aurait dû penser que Dessie interviendrait. Après tout, elle vivait dans le fleuve ! En se retournant, elle aperçut la déesse qui lui adressa un signe de la main :
    
    « Veillez bien sur lui », lui souffla Dessie avec un sourire.
    
    La jeune fille acquiesça solennellement.
    
    
***

    
    Westown, mercredi, 4e jour de l’hiver, 22 h
    
    La salle d’attente de la clinique avait rarement été aussi peuplée. Il avait fallu apporter des chaises supplémentaires. Tous les villageois encore éveillés s’y étaient massés. En voyant son meilleur ami dans cet état, Ford n’avait pas perdu de temps en discussion. Il avait aussitôt adopté une attitude froidement compétente, comme à chaque fois qu’il s’agissait de son métier. Même si le docteur se montrait souvent sévère, et à l’occasion déconcertant, Tara lui faisait confiance, tout comme les autres habitants de la ville.
    
    La fermière se répétait en boucle que si l’état du rescapé avait été vraiment préoccupant, Dessie le lui aurait dit. Certes, elle avait paru inquiète… mais cela pouvait aussi être attribué à son caractère émotif de toute jeune divinité.
    
    Tara observa ses amis, l’un après l’autre : Miranda était retournée chez elle pour ne pas laisser Noelle seule toute la nuit, en leur faisant promettre de lui donner des nouvelles aux premières heures du jour. Hector restait un peu à l’écart, silencieux comme à son habitude ; sous ses dehors taciturnes, elle savait qu’il cachait un cœur d’or ; elle ne doutait pas une seconde qu’il se faisait un sang d’encre. Carrie s’était à moitié endormie sur l’épaule de son mari, qui discutait à voix basse avec son grand-père. En, tendant l’oreille, Tara comprit qu’ils parlaient des menus futurs du restaurant – une façon de tromper cette attente interminable.
    
    Assis à côté d’elle, son oncle lui demandait régulièrement si elle allait bien, en lui jetant des regards suspicieux. Au bout d’un moment, quand il fut certain que personne ne leur prêtait attention, il se pencha vers Tara pour lui murmurer :
    
    « Comment as-tu su où il se trouvait ? »
    
    Les mains de la jeune fille se crispèrent sur ses genoux.
    
    « Une intuition, murmura-t-elle. Je me suis dit qu’il avait sans doute été emporté en aval...
    
    — Je me demande bien comment il a pu être rejeté aussi loin du rivage… »
    
    Frank soupira et haussa les épaules :
    
    « Sans doute a-t-il réussi à se traîner hors de l’eau avant de perdre connaissance. En tout cas, il l’a échappé belle. C’est un vrai petit miracle… »
    
    Tara réprima un sourire… Son oncle ne croyait pas si bien dire !

Texte publié par Beatrix, 18 février 2020 à 22h26
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