Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Lecture
76 se redressa et son dos grinça. De sa chemise, il épongea la sueur qui dévalait de son front et commençait à lui piquer les yeux. Rageant contre sa vibropioche qui faisait encore des siennes, il entreprit de démonter la batterie, puis vérifia les connectiques de l'engin. Encore un câble qui avait sauté. 76 soupira.
    - Et l'argent, il va se forer tout seul ?
     Ses mains rustres mais habiles manipulèrent l'outil avec précaution. Avec lassitude aussi. Le matériel se faisait vieux, quand on savait que mêmes au niveau M on avait reçu les nouvelles pioches depuis un mois... Haussant les épaules, 76 finit de réparer le câble récalcitrant, éteignit son mini-soudeur et se remit au travail.
     Sans l'altercation malencontreuse avec son surveillant deux ans plutôt, 76 serait pour sûr contremaître du niveau B. Peut-être même du A. Prenant son mal en patience, il ramassa les éclats du minerai, les fourra dans sa calebasse et arpenta les venelles rocheuses à la recherche d'un nouveau gisement.
      "Salut 76. C'est la pause. Tu prends ?
    La voix de Dell résonna sur la pierre. 76 aimait toujours l'entendre, il était d'ailleurs le seul. Personne ne minait à l'étage P. Sauf lui, le paria.
    - C'est gentil de prévenir, Dell, mais je vais passer. Trop de crédits en retard.
    - Manger c'est important, mon petit 76.
    Certes. Mais on parlait là d'une bouillie infâme qui collait aux tripes toute la journée et dont les relents acides brûlaient la gorge. Le mineur repéra un début de gisement, exploitable, aux veines gonflées.
    - Merci Dell. Tu me préviens quand j'ai fini ?
    - Comme tous les soirs. Bon courage, 76."
    Il pressa la poignée de sa vibropioche et entama la roche.
    
     Les blocs d'argents triés, 76 observa les caisses chargées s'envoler sur le monte-charge. Le minerai d'aujourd'hui n'était pas d'une grande qualité et servirait à alimenter les autobots agricoles, ou des modèles domestiques bas de gamme.
    
     Impossible de mettre les boutons de sa tenue de travail dans l'ordre en courant. Dell ne l'avait pas réveillé. Merde, cracha 76, si elle aussi se mettait à l'oublier... Il serpenta dans les allées aux parois métalliques et patienta devant la porte massive qui conduisait à la mine. Une brève inspection de matériel s'imposa. Sa tenue bleue montrait des signes de vieillissement évidents. Coudes et genoux élimés, déchirures ça et là, un bouton manquant et des marques de brûlures. Une bien piètre allure. Bien qu'il n'éprouvât pas le moindre remord en repensant à l’agression de son surveillant, l'enfoiré l'avait mérité après tout, il savait que remonter la pente serait long. La porte chuinta et il pénétra dans la mine.
    
     Dell ne le réveillait plus depuis un mois. Plus aucun ordre, aucun pourcentage d'objectif n'arrivait d'en haut. Il forait par habitude, mais l'inquiétude le rongeait. L'avait-on délibérément oublié dans son trou ? Il se voyait entrain de rationner les portions de bouillie déjà pas bien consistantes, économiser l'eau de la douche, entretenir le plus possible son matériel. L'habitude le poussait à forer encore et toujours, les mains tremblantes, parcourues de spasmes à la fin de chaque journée. Il se fixait lui même des pourcentages hauts dans l'espoir que ses crédits augmentent, que l'on comprennent qu'il fallait le faire remonter, le tirer de ces cavernes lugubres et silencieuses. 76 n'avait pas vu un autre mineur depuis plus d'un an, seul son reflet dans une glace crasseuse et brisée lui tenait compagnie. Et parfois, il avait l'impression que le reflet le méprisait.
    
     Un soir, ou du moins un moment où le réveil affichait 22h37, il voulut en avoir le cœur net. Il s'habilla, quitta sa chambre et marcha d'un pas décidé vers le sas d'accès inter-niveaux. 76 voulait se rassurer, que quelqu'un puisse lui expliquer ce qu'il se passait ou du moins se renseigner pour lui. Il longea les murs, absorbé par l'écho de ses pas.
    Le sas était grand ouvert.
    76 risquait gros. Aucune autorisation ne lui permettait de grimper en N. Il était confiné à son niveau et se devait de rester là, le Central pourrait le bannir de façon permanente, et ses espoirs seraient balayés. Son nom lui avait été retiré, et il risquerait même de perdre son numéro. Il hésita une bonne demie-heure face au sas, tiraillé par la raison, la curiosité et la colère. Oui, il avait tué quelqu'un, mais il ne méritait pas qu'on l'ignore, qu'on le laisse pourrir dans cette maudite tombe. Et c'est la rage qui le poussa à franchir le pas de la porte, déterminé à régler le problème.
    
     Il déboula dans la galerie principale du niveau et dut plisser les yeux face aux projecteurs qui eux, fonctionnaient. Lui n'avait le droit en bas qu'à de misérables loupiotes clignotantes.
    Au détour d'une allée, il tomba sur un autobot.
    - Qu'est ce que tu fiches là, toi ? fit 76, étonné.
    L'autobot ne répondit pas. La machine fixait le mineur, tout en continuant sa tâche, traînant derrière elle un tas informe, un amas de sang et de chair... Dans une combinaison bleue.
    Une alarme retentit.
     Saisi par la panique, 76 détala à toute vitesse, comprenant petit à petit que l'auto-bot ramassait un corps, un corps de mineur. Comme lui. Il repéra d'autres machines continuant à nettoyer le niveau, charriant des tas de cadavres et les acheminant vers les étages supérieurs. Le mineur courait, hurlait, une troupe de warbots sur les talons, perdu, sans plan, il essayait de retrouver le chemin du sas, le souffle court.
     Le sas salvateur finit par se montrer. 76 s'y engouffra et verrouilla la porte, protocole d'urgence, ça ne s'ouvrirait pas de l'autre côté. Sa respiration ralentit au fil des minutes, le temps que ses idées se remettent en place. Il fonça dans sa chambre, engloutit de la bouillie amère et s'équipa de sa pioche.
     Pas question de mourir ici. Il essaierait de remonter un à un les niveaux, prêt à se battre. Juste avant de quitter la pièce, il jeta un coup d’œil au miroir.
    Le reflet semblait fier.

Texte publié par Martin Montels, 13 janvier 2020 à 22h34
© tous droits réservés.
«
»
Lecture
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1540 histoires publiées
710 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Livia
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés