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Tome 3, Chapitre 1 Tome 3, Chapitre 1
Une boutique officiellement fermée où on entrait par la porte-arrière uniquement la nuit tombée. Un speakeasy parmi tant d’autre ? Pas vraiment.
    
    Une sorte de frise murale se baladait sur les murs à l’intérieur. Il y était dessiné des silhouettes abstraites sans visage, ni vêtement, qui exécutaient une sorte de danse.
    
    Des tonneaux de bois servaient de table. Ils étaient tous en bon état et soigneusement cirés. Par conséquent il s’agissait de personnalisation et non de récupération.
    
    Cette décoration révélait l’emplacement de l’endroit : Greenwich Village, le quartier bohème dont les rues regorgeaient d’artistes avant-gardistes du moins la plupart l’espéraient.
    
    Le poste radio placé en hauteur sur un mur se mit diffuser un fox-trot à la grande joie de la clientèle. La grâce de la valse et l’énergie du charleston se mélangèrent. Les couples se formèrent.
    
    Une autre particularité de l’endroit se dévoila en cette occasion. Parmi les duos suivant la musique certains étaient du même sexe.
    
    Face à ce spectacle les bien-pensants auraient hurlé à la décadence du monde moderne. En fait cette prétendue nouvelle menace à l’encontre de la grande nation américaine venait de loin. Au siècle précédent étaient apparu les ball cultures avec leurs fées et leurs pansy craze.... On pouvait même remonter avant le Mayflower avec les agokwas.
    
    Tant de termes, de genres, de cultures, que la grande histoire négligeait voir effaçait. Et pourtant ils étaient toujours présents, comme le diable que certains peintres du moyen-âge s’amusaient à cacher dans les vitraux.
    
    Parmi les membres de cette assemblée, une femme dérangeait tout particulièrement la morale par sa simple présence. Du fait de son sexe elle était censée être une créature gracieuse, mince, et fragile. Elle était grande, ses bras musclées, et ses épaules larges. Elle marchait d’un pas volontaire, le genre devant lequel on s’écarte d’emblée.
    
    Quant à sa tenue elle était composée d’un smoking et d’un chapeau haut de forme. Contrairement aux fées elle ne tentait pas de ressembler absolument au sexe opposé. Sa poitrine n’était pas comprimée, et sa chevelure demeurait longue.
    
    Qu’était-elle alors ? Une tribade ? Un homme manqué ? Elle était juste une femme vivant selon ses envies. Même si elles ne correspondaient pas à ce que d’autres attendaient de sa part.
    
    Elle observait ce petit monde ou plutôt son petit monde. Elle se trouvait être la patronne de cet endroit où on étanchait sa soif de liberté au milieu d’un désert d’intolérance.
    
    A propos de soif la patronne vit l’incarnation de la fraicheur.
    
    Elle avait la vingtaine et des cheveux blonds frisés. Sa robe fripée, ses gigotements, et son rouge à lèvre trop vif l’empêchaient d’atteindre le stade de beauté.
    
    Au fond tout celà n’était que des détails. Le plus important était son attitude. C’était clairement une nouvelle venue dans ce genre d’endroit. Il suffisait de la voir observer autour d’elle. Une timidité honteuse, et la joie de pouvoir enfin se lâcher se disputaient en elle.
    
    Visiblement c’était ce qu’on surnommait dans le milieu une touriste, c’est-à-dire juste une femme « ordinaire » en quête de nouvelles expériences le temps d’une nuit ou deux.
    
    Même cette perspective réduite aurait suffit à la patronne tant la nouvelle lui paraissait appétissante. Et puis qui sait peut-être serait-elle parvenue à la « corrompre » définitivement ?
    
    Mais il fallait se contenter du conditionnel. Une autre femme se dirigeait vers cette cible potentielle.
    
    Alors qu’elle s’approchait de sa proie une sorte de chemin se construisit au-devant de sa personne. Qu’ils soient employés ou clients tous s’écartaient. Cette démonstration de force était-elle voulue ?
    
    Cette autre femme portait une robe satinée verte pâle très élégante. En contraste avec sa tenue soignée son visage était légèrement maquillée laissant ainsi paraitre ses rides. Tout comme sa chevelure était grisonnante. Son apparence mélangée à son énergie rendait son âge incertain.
    
    Elle parvint à apparaitre subrepticement devant la nouvelle et lui accorda un petit instant de répit.
    
    Se retrouver en territoire inconnu face à une femme dégageant tant d’assurance devait être quelque peu intimidant. Pourtant ne fut pas le cas. Au contraire la nouvelle baissa les yeux vers elle d’un air amusé.
    
    « Vous cherchez un guide mademoiselle ? » Lui demanda l’autre femme dans un style théâtre, qui lui était propre.
    
    « Et comment se nomme ma charmante guide ? »
    
    Elle jouait le jeu ! Une perle rare.
    
    « Séraphine. »
    
    La prononciation étirée était censée imiter l’accent français. C’était tellement plus élégant du moins selon l’intéressée.
    
    La patronne les regarda faire. C’était charmant. Elle aussi avait choisi un prénom français : Dominique. Il s’agissait d’un prénom mixte. De quoi embrouiller encore plus ceux voulant la classifier.
    
    La nouvelle enchaina.
    
    « Moi, c’est Anne tout simplement. »
    
    « Comme Anne Bonny ! » S’exclama Séraphine face à ce clin d’oeil du destin.
    
    « Qui çà ? »
    
    Il y avait tellement de chose à dire sur cette femme d’exception, que Séraphine préféra dévier la conversation au lieu de l’éterniser.
    
    « Vous avez certaines lacunes. »
    
    « Et je ne demande qu’à apprendre. »
    
    La réplique était parfaite. A croire qu’elle lisait dans ses pensées.
    
    Évidemment alors que la scène devenait coquine, on vint déranger la spectatrice.
    
    « Dom. Quelqu’un demande à te voir. C’est important. »
    
    La familiarité de l’homme était aussi insolite que son apparence.
    
    Les invertis comme on les désignait à l’époque étaient décris comme des hommes délicats et fluets. Or ce personnage était au contraire bien bâtit. David était un ancien boxeur mi-lourd dont les penchants une fois découverts, avaient mis fin à sa carrière.
    
    Dominique lui avait offert un nouvel emploi comme portier et d’une certaine façon une opportunité de vengeance. En effet la clientèle étant plutôt calme David s’occupait surtout des quelques rôdeurs aussi mal intentionnés qu’intolérants.
    
    Dans un premier temps agacée Dominique regarda dans la direction indiquée par son employé. Suivi un léger soupir résigné.
    
    Dominique amena son rendez-vous imprévu vers une table en retrait. Elle en profita pour l’observer un peu. Son physique correspondait à celui de l’italien moyen. Toute sa spécificité se jouait entre ses deux tenues.
    
    Chaussures, costume, chemise, tout était de qualité et parfaitement assortit. Par contre sa démarche, son maintient étaient à revoir. A croire qu’il avait volé sa garde-robe à quelqu’un d’autre. C’était peut-être le cas d’ailleurs, si on se fiait au personnage. En tous cas ça plaisait à Dominique de voir un membre des bas quartiers revêtir des habits ne lui étant pas attribué.
    
    « Je vous remercie d’être venue en personne monsieur Luciano. »
    
    « Vous êtes une bonne cliente. C’est normal. »
    
    Ce qu’ils pouvaient être formalistes ! Au fond c’était juste deux personnes chacune à sa façon en marge de la loi jouant ensemble les hommes d’affaires. Sans doute se donnaient-ils ainsi une impression de légitimité ?
    
    « Justement j’ai un bon client, qui a des ennuis. Quelqu’un menace de révéler ses... déviances. »
    
    A la lumière de ces informations le visage de Luciano perdit un bref instant sa gravité. D’une certaine façon il était déçu. Dominique lui avait toujours donné une impression de compétence. Elle négociait habilement l’alcool, qu’il lui vendait et gérait bien cette affaire doublement en marge de la loi. Et voilà qu’un minable maitre-chanteur lui causait des difficultés !
    
    « Votre portier m’a l’air de savoir se défendre. Il ne peut pas s’en charger ? »
    
    Le ton employé par Dominique devint alors cassant. Elle le ressentait comme une attaque, cette mise en doute de ses capacités.
    
    « Ce salopard est du genre malin. Je ne veux pas prendre de risque. Il faut que le boulot soit parfait. »
    
    « Vous entendez quoi par parfait ? »
    
    C’est comme si le temps venait de s’arrêter. Puis Dominique s’attaqua à ce silence pesant.
    
    « Par tout ce qui se sera nécessaire. »
    
    Un second silence eut lieu. Luciano ne s’attendait pas à une réponse de ce genre surtout si directe. Même si elle faisait aussi dans l’illégal, Dominique exerçait dans une branche peu violente. Et surtout il ne comprenait pas sa motivation. Luciano avait déjà usé de méthodes brutales, mais c’était pour défendre sa personne et son business.
    
    Pourquoi s’impliquer autant pour un simple client ? Cela l’intriguait mais pas au point d’en perdre son professionnalisme.
    
    « J’ai un associé, qui peut régler le problème. Seulement votre client n’a pas intérêt à le blouser sur sa prime. »
    
    « Ne vous inquiétez pas, il a largement les moyens et surtout envie de régler cette histoire. »
    
    « Dans ce cas il vous contactera demain. Autre chose ? »
    
    « Non. » Répondit Dominique plus détendue. « En fait si. Il y a quelque chose qui m’a toujours intrigué chez vous. »
    
    « Quoi ? » Se contenta de répondre Luciano étonné que la conversation prenne soudainement cette tournure.
    
    Dominique esquissa un petit sourire de satisfaction du fait d’avoir perturber quelqu’un de si sérieux. Puis les précisions suivirent.
    
    « Vos employés lorsqu’ils viennent me livrer votre alcool, affichent toujours un air dégoûté histoire de faire comprendre qu’ils n’ont rien à voir avec nous. Par contre vous vous demeurez complètement indifférent. »
    
    « Je n’ai rien à prouver, ni à juger. »
    
    « Vous devez bien avoir un avis sur ce qui nous entoure actuellement. »
    
    Luciano se gratta alors le crâne, un geste infime et tellement révélateur. Il n’y avait pas de négociation, de menace, de projet plus ou moins violent. C’était juste une banale conversation avec ses petites confidences.
    
    Du fait de son organisation en pleine expansion à gérer, les occasions de se détendre étaient rares. Par conséquent Luciano en profita.
    
    « Quand j’étais un gosse dans Little Italy tous les adultes crachaient sur les juifs. Ils étaient sales, obsédés par l’argent, fourbes, et j’en passe. Puis j’ai fini par sortir de mon quartier. »
    
    « Et alors ? » Demanda Dominique impatiente.
    
    « Alors j’en ai vu des juifs pour de vrai. Et ils ne ressemblaient pas à çà. Depuis j’ai retenu la leçon. »
    
    « Je vous offre un verre. »
    
    Cette simple phrase contenait tellement de respect, que Luciano ne put dire non malgré le paradoxe de cette proposition.
    
    A quelques tables de là Anne et Séraphine se partageaient également un verre, mais dans une optique bien différente.

Texte publié par Jules Famas, 3 avril 2020 à 09h44
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