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Tome 2, Chapitre 8 Tome 2, Chapitre 8
Brenda observait de sa voiture l’alignement de petites maisons interchangeables les occupants compris. Les enfants jouaient dans la piscine gonflable. Papa passait la tondeuse. Maman mettait la table dehors.
    
    Autant de raisons de ne jamais s’installer à Staten Island.
    
    Sur un banc le transistor d’une bande de jeunes diffusait ou plutôt vomissait du Genesis. Une raison de plus. Si dans les années vingt tout le monde n’écoutait pas forcément du bon jazz, Michael Jackson, Queen, Police, ZZ Top... ne faisaient pas unanimité dans les années quatre-vingt.
    
    Il était tout de même étrange qu’une personne si excentrique, se soit installée ici. A vrai dire Brenda ne la connaissait pas tellement. Elle ne l’avait vu qu’en coup de vent à Thanksgiving ou Noël. Apparemment une brouille existait entre sa mère et elle.
    
    Sans même vérifier le numéro de rue, Brenda sut qu’elle était parvenue à destination. Bien qu’elle ne soit pas à l’abandon, la maison semblait comme figée. Si l’entretien était passable, aucune trace de vie ne s’y manifestait. Le véritable indice se trouvait ailleurs. Sur la pelouse des nains de jardins étaient alignés devant un petit bureau en bois. Sur le devant de ce meuble miniature était gravé : Agence pour l’emploi.
    
    Sûrement un coup de Papy. Qu’est-ce qu’il lui manquait ! Par contre ce genre de visite n’avait pas dû plaire à Mamie. A condition qu’elle l’ait su bien sûr.
    
    Décidément toutes ces histoires de famille étaient d’un compliqué. Et c’était encore loin d’être fini. En face de la maison Brenda commença à douter. Cette invitation était tout de même étrange, puisque unique. D’un autre coté cette femme avait huit décennies derrière elle et une mort prochaine devant. C’aurait été cruel de lui refuser une dernière demande.
    
    Derrière ce motif altruiste se cachait un autre moins noble. Brenda avait toujours été du genre curieuse. Si bien que les raisons de cette rencontre l’intriguaient énormément.
    
    Alors elle avança jusqu’à l’entrée, et sonna.
    
    « Entres. » Dit une voix grinçante.
    
    Ce seul mot était révélateur. Non seulement elle n’exigeait pas l’identité de son visiteur, et en plus elle le tutoyait. Sa vie était apparemment bien vide et prévisible.
    
    En ouvrant la porte Brenda s’attendait à voir une foule de chats, des meubles poussiéreux, des photos anciennes... En fait l’intérieur était plutôt moderne avec une télé, un transistor, et un lecteur de cassettes. Elle était là paisiblement installée dans ce fauteuil en cuir à la scruter ou plus exactement à son regard.
    
    Sa tenue unisexe composée d'un jeans et d'un t-shirt noir tout comme le mobilier dénotait par rapport à elle. Le seul élément harmonieux avec son âge avancée était son chignon bien tiré vers l’arrière.
    
    « Bonjour...» Commença à dire Brenda embarrassée.
    
    « Tu ne sais toujours pas comment m’appeler hein ? » Lui dit-elle. « Je ne peux pas t’en vouloir. Tu n’as qu’à dire Lucy tout simplement. »
    
    Dans un premier temps Brenda acquiesça de la tête. Puis se sentant ridicule elle décida de se reprendre. Elle referma la porte, fit quelques pas, et regarda autour d’elle.
    
    « Non tu ne trouveras rien pour t’assoir. » Révéla Lucy. « Un seul fauteuil suffit largement à une vieille solitaire comme moi. »
    
    Brenda éprouvait la sensation désagréable de n’être qu’une marionnette. Alors elle coupa les fils à sa manière en s’asseyant sur une commode. Cette action provoqua un petit sourire chez son hôte. Cet état ne dura qu’un bref instant avant que le sérieux ne revienne.
    
    « Bon ma petite j’ai appris que tu allais entrer en fac de médecine cette année. »
    
    Comment était-elle au courant ? La mère de Brenda ne l’en avait sûrement pas informée. Comme tout le reste de la famille, elle ne lui parlait plus. Si on en jugeait par les nains de jardin le grand-père faisait figure d’exception. Toutefois il était décédé avant ce projet universitaire.
    
    La formulation étonna également Brenda. Elle était si directe. Rien à voir avec sa mère toujour à tergiverser. Quelques souvenirs remontèrent à la surface. Lucy n’avait jamais mâché ses mots. Comme ce noël où Brenda encore enfant avait eu une barbie princesse.
    
    « C’est quoi cette potiche avec sa robe rose bonbon ! »
    
    Mine de rien cette réplique avait marquée Brenda, et peut-être même influencée son choix de vie. Finalement elle devait à celle qu’elle appelait autrefois son « autre grand-mère » plus que la couleur de ses yeux.
    
    Elle décida donc jouer un peu le jeu.
    
    « Oui en septembre. »
    
    « Ce sont de longues études, tu comptes les financer comment ? »
    
    « Un prêt étudiant et des petits boulots. »
    
    « Des petits boulots. » Répéta Lucy. « Je peux t’épargner çà. »
    
    Ensuite elle poussa en avant du bout du pied un petit carton à coté de son fauteuil. De longues et pénibles années labeurs attendaient Brenda. Quelque soit la hauteur de sa contribution elle aurait dû se jeter dessus. Pourtant elle se contenta juste de se lever avant de prendre la parole.
    
    « Je suis juste là pour recevoir ton aumône. Ça te fait te sentir mieux hein ? »
    
    « Non ce n’est pas çà. » Répliqua sèchement Lucy.
    
    Il en fallait plus pour arrêter Brenda, quand elle était lancée.
    
    « Tu pouvais pas me l’envoyer par courrier au lieu de me faire venir ? Tu veux étaler ta grande générosité. »
    
    Alors que la tension montait, Lucy soudain se montra plus douce.
    
    « C’est juste que quelques précisions sont nécessaires. »
    
    « Des précisions ? »
    
    Brenda ne comprenait pas. Si ce n’était pas du liquide, il s’agissait alors de bijoux ou d’objets de valeur à refourguer. Pourquoi toutes ces simagrées ?
    
    « Ton grand-père ne t’a jamais dis ce que je faisais lorsque nous nous sommes connus ? »
    
    « Il m’a juste raconté une fois que t’avais failli détruire Las Vegas ? »
    
    Lucy rit. Même mort Todd demeurait irrésistible. Puis elle en revint à sa petite fille. Elle lui adressait le même regard plein de questions, comme lorsqu’elle était encore enfant.
    
    Visiblement le temps des réponses étaient venues.
    
    Lucy se racla la gorge, et se lança :
    
    « Mes premières années à New York ne furent pas faciles. J’étais encore plus jeune que toi. Je venais de la campagne. Je n’avais plus de famille. A vrai dire je n’avais même pas demandé à venir.
    Je me suis quand même débrouillée, et finis par avoir ma propre affaire... Enfin une combine plutôt. Ce n’était pas grand chose. Mais je ne possédais rien d’autre. Alors lorsqu’on a voulu m’en dépouiller, j’étais prête à tout. Quant à ton grand-père, c’était la seule personne dans cette foutue ville à témoigner de l’intérêt. Il a capté ce que je préparais : un truc dangereux voir suicidaire.
    Alors il m’a proposé une alternative nettement plus séduisante : vivre avec lui. »
    
    La narratrice marqua une pause. Les souvenirs affluaient.
    
    « Au début ça allait. Seulement certaines blessures ne se referment pas facilement. Tous les deux on a fait ta mère. Malheureusement ça n’a pas suffit. J’ai laissé Todd refaire sa vie, et me suis résignée à la solitude. »
    
    Brenda ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit. Elle aurait bien aimé trouver quelque chose à dire après de telles confidences, mais quoi ?
    
    Lucy vit qu’elle souffrait. Il était temps d’abréger. Elle balança un violent coup de pied dans le carton afin qu’il glisse jusqu’à sa petite fille. Cette dernière saisit cette occasion d’oublier un peu toutes ces révélations, et extirpa le contenu.
    
    « C’est quoi cette merde ! »
    
    « Ce sont des eight pagers jeune fille. » Expliqua Lucy offusquée. « Des collectionneurs payent des fortunes pour ces prétendues merdes. Je me suis renseignée. Je connais quelques boutiques à Manhattan, qui te feront un bon prix. Une feuille avec leurs adresses sont dans le carton. »
    
    Brenda se mit alors à feuilleter l’un des ouvrages en silence. Puis soudain elle lui sourit à elle la paria, la parente indigne, la grand-mère de trop.
    
    « C’était ça ta combine ? »
    
    Lucy répondit par un hochement de tête complice.
    
    « Et grand-père y participait ? »
    
    « C’était mon meilleur dessinateur. »
    
    Des sentiments contradictoires assaillirent Brenda. Cette complicité naissante était grisante. Pourquoi fallait-elle qu’elle soit si tardive ?
    
    Le mieux était sans doute d’en profiter.
    
    « Et Las Vegas dans tout çà ? »
    
    « T’as entendu parler de Benjamin Siegel ? »
    
    N’obtenant pas de réaction Lucy enchaina.
    
    « Bugsy peut-être ? »
    
    « Oui c’est le truand qu’a transformé Las Vegas avec les casinos. »
    
    « C’est ça. Et bien mon truc dangereux consistait à le descendre. »
    
    Cette dernière révélation était accompagnée d’un petit air malicieux. Par conséquent Brenda ne pouvait pas affirmer si elle était sérieuse ou pas. Ainsi Lucy ne gâchait pas la dernière blague de Todd.

Texte publié par Jules Famas, 25 mars 2020 à 21h36
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