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Tome 2, Chapitre 5 Tome 2, Chapitre 5
La moustache, les gros sourcils, les lunettes, le cigare aucun doute possible c’était bel et bien Groucho du quatuor comique les Marx Brothers. Il se trouvait devant la femme à quatre pattes. En dessous d’elle était allongé Chico. Quant à Harpo il était derrière où il klaxonnait tout en s’activant.
    
    Et Zeppo ? Il avait été oublié comme souvent. Du moins c’est ce qu’elle crut. En fait le quatrième frère l’attendait à la case suivante. Il observait la scène par un trou de serrure tout en se tripotant. Le trou de serrure en question donnait sur la case précédente.
    
    Habituellement Lucy évaluait le travail de ses auteurs de façon clinique. Là elle ne put retenir un petit rire devant tant d’humour et de créativité.
    
    « Alors ? » Demanda Todd avec enthousiasme tant la réponse paraissait évidente.
    
    « Tes planches iront à l’impression dans deux semaines. »
    
    « Dans deux semaines ! Il y a un problème ? »
    
    « Non rien de grave. » Expliqua Lucy en rangeant les papiers dans le tiroir de son bureau destiné aux priorités. « Des voisins de l’imprimerie ont remarqués, qu’elle fonctionnait très tard. Ca oblige à ralentir le rythme des publications. »
    
    « Je vois. Les aléas de l’édition. »
    
    Même si c’était évident elle n’avait jamais considéré son travail de cette manière. A l’origine il n’y avait eu aucun projet juste du bricolage.
    
    Lucy vendait çà et là les maigres possessions laissées par Gino. Parmi elles se distinguaient les fameux recueils de dessins coquins. La maison d’édition, les noms des auteurs, tous ces éléments manquants révélaient la nature illégale de ces ouvrages. Si bien que Lucy ne put pas passer par un mont-de-piété comme avec le reste. Elle se résigna donc à vendre sous le manteau. C’est ainsi qu’elle fit ses premiers pas dans l’univers des eight pagers ou tijuana bible.
    
    Ces bandes dessinées pornographiques et illicites incarnaient à leur façon une face cachée de l’Amérique. On voyait sur ce papier bon marché les pensées inavouables de tous ces bons citoyens à la messe chaque dimanche. Actrices, personnalités publiques, ou simplement la voisine forniquaient, juraient, trompaient...
    
    Quant à Lucy elle incarnait la vendeuse idéale, c’est-à-dire insoupçonnable. Une jeune fille ne pouvait pas être mêlée à ce genre de trafic, n’est-ce pas ?
    
    Certes les profits liés à ces illustrés étaient sans commune mesure avec la contre-bande d’alcool ou le racket des commerçants. Toutefois en deux ans Lucy parvint à monter une petite affaire lui permettant de vivre convenablement.
    
    Après toutes ces longues et ennuyeuses années à Catville, suivi de cette courte et horrible vie commune avec Gino, une combine apprise sur le tas lui avait suffit pour gagner son indépendance.
    
    Peut-être était-ce cela le fameux rêve américain ?
    
    La mention des aléas fit bondir intérieurement Lucy. Face à ce genre de mauvaise passe mieux valait ne pas se contenter d’attendre.
    
    « Au fait si tu pouvais me faire une histoire avec des hommes... que des hommes. »
    
    A ces paroles hésitantes, Todd répliqua par la décontraction.
    
    « T’élargis ta clientèle. C’est futé. Je vais m'y mettre à l'occasion. »
    
    Lucy avait déjà formulé cette demande auprès de deux autres dessinateurs. Ils avaient d’abord fait les outrés histoire de bien démontrer qu’ils n’en étaient pas. Puis l’un d’entre eux avait accepté en rechignant.
    
    Todd lui ne se sentait pas obligé de prouver quoique se soit. Comme elle enviait son état d’esprit. Il s’amusait en permanence à dessiner des caricatures dans les différents journaux de la ville. Et même dans ces comics bon marchés juste destinés à émoustiller un peu, il parvenait à y insuffler de l’humour voir même du talent.
    
    Dans l’éducation puritaine que Lucy avait reçu, l’humour était une chose vulgaire et immature. Pourtant Todd paraissait bien plus épanoui que ses parents.
    
    Sans prévenir il devint soudain sérieux.
    
    « Au fait Émeraude. Les soucis avec ton imprimeur, ça ne va pas te faire perdre trop d’argent ? »
    
    A cette petite attention assez touchante s’ajoutait l’usage de ce fameux surnom. Il n’était pas trop mal trouvé. En fait c’est surtout son emploi, qui primait. C’était une petite familiarité venue progressivement, rien à voir avec le prénom de Gina imposé comme une marque de privauté.
    
    « Non je m’en sortirai... » Commença à expliquer Lucy avant de s’interrompre brusquement.
    
    Comment était-ce arrivé ? Juste quelques centimètres les séparaient à présent. Sa main droite se trouvait sur l’épaule de Todd. Ce dernier lui souriait. Peut-être faisait-elle de même ?
    
    « Il vaut mieux que tu partes. » Bégayait-elle en prenant un air de gamine effrayée. « J’ai dû travail. »
    
    Sa main effectua une légère poussée. Une fois la surprise passée Todd leva ses propres mains en signe d’apaisement.
    
    « Je m’en vais. » Dit-il doucement tout en s’exécutant.
    
    En guise d’au revoir il offrit juste un regard perdu.
    
    Depuis Gino elle ne supportait plus le moindre contact physique. Même lors sa toilette matinale elle avait dû mal à toucher son entre-jambe. Alors pourquoi lui et seulement maintenant ? Ils se connaissaient depuis déjà un an.
    
    Lucy avait besoin de se vider la tête, et ne disposait que d’un unique moyen de le faire. Elle quitta son petit studio remplit çà et là de croquis, et autres dessins cochons, et arpenta le pavé de la forteresse.
    
    Lucy aussi savait trouver des surnoms. Sauf que dans ce cas elle était la seule à pouvoir le comprendre. Ce coin de Manhattan désigné par les autres sous le terme d’Hell’s Kitchen était loin d’être rassurant. On le cataloguait comme quartier ouvrier parce que ça sonnait mieux que pauvre ou coupe-gorge.
    
    C’était un alignement bien rectiligne d’immeubles collectifs bon marchés. Le plus important aux yeux de Lucy, n’était pas l’architecture mais les habitants. Ce lieu était le fief de la communauté irlandaise. Même une new-yorkaise d’adoption comme Lucy, connaissait l’animosité entre les irlandais et les italiens.
    
    Cette rivalité lui servait de protection contre les représailles de Gargouille. Jamais il n’oserait s’aventurer en territoire ennemi juste pour une gamine peu coopérative. En tous cas c’est ce qu’elle espérait. Et ce fut bien le cas.
    
    Lucy marchait dans l’une des grandes avenues, quand elle leva les yeux dans l’espoir de le voir passer. A son grand plaisir le El se manifesta. Avec tout ce bruit et cette fumée l’accompagnant peu de gens appréciaient ce chemin de fer aérien.
    
    L’ancienne campagnarde ne parvenait toujours pas à s’en lasser. Contrairement au métro dissimulé sous terre cette technologie était si proche, si présente, si fière.
    
    Ayant de nouveau l’esprit clair Lucy songea à ce qu’il venait de se produire. Un terme le résumait parfaitement : attirance mutuelle.
    
    Le temps lui avait donné l’aspect d’une adulte d’ailleurs elle l’était presque. Sa longue et encombrante chevelure qui l’agaçait tant, avait cédé la place une plus courte et à la mode. Du fait de ses changements physiques, Lucy avait dû également renouveler sa garde-robe. Même si c’était involontaire, elle était enfin devenue jolie. Des hommes la regardaient souvent dans la rue.
    
    Quant à Todd entre son visage rond et ses tâches de rousseur, il faisait difficilement ses dix-neuf ans. Sinon il n’était ni grand, ni petit, ni gros, ni mince... A se demander ce qu’elle lui trouvait ?
    
    Lucy se perdit ainsi longuement dans ces détails insignifiants. Elle fuyait le cœur du problème à savoir Gino. D’une certaine façon il était toujours présent. Seulement elle ne se sentait pas capable de l’affronter à nouveau.
    
    La première fois elle n’avait rien à perdre. Désormais il en allait différemment. Cette petite vie qu’elle s’était construite progressivement, lui plaisait. Lucy en avait même oublié celle de Catville, comme s’il s’agissait de l’existence d’une autre personne.
    
    Et voilà que cet équilibre était menacé. En fait ce n’était qu’une petite brèche dans les murailles de la forteresse. Du moins Lucy s’en persuadait.

Texte publié par Jules Famas, 2 mars 2020 à 19h01
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