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Tome 1, Chapitre 6 Tome 1, Chapitre 6
Le dimanche matin les gens bien allaient à la messe. Les gens mauvais eux émergeaient du caniveau. En ce dimanche là ces deux mondes se croisèrent.
    
    Les biens comme il faut étaient représentés par une femme d’une cinquantaine d’années dont la tenue paraissait avoir le même âge. Non que le vêtement soit usé. C’était plutôt sa conception, qui datait. Une robe longue et large accompagnée d’un chemisier tout aussi épais couvrant les bras et même la gorge.
    
    Comme diable pouvait-elle se mouvoir dans cette armure ? A vrai dire elle trottinait assez péniblement. Sa curiosité naturelle lui permit de le repérer assez rapidement. Ce n’était pas la curiosité poussant s’élever l’esprit, à lire, à voyager. Dans le cas cette cinquantenaire il s’agissait plutôt de surveiller, de critiquer, et de dénoncer.
    
    Justement ce comportement était suspect. Que faisait cet homme de si bon matin dans sa voiture à l’arrêt ? Quitte à être en retard à l’église la femme s’approcha. Même Dieu passait après la bonne tenue de son petit univers personnel se limitant à cette rue.
    
    Alors elle s’approcha, et eut une vision d’horreur. Son costume était chiffonné, quelques poils trainaient sur son menton, des cernes pendaient sous ses yeux. Tout indiquait, qu’il venait de passer la nuit dehors. Quelle dépravation !
    
    La cinquantenaire lui lança alors son fameux regard offusqué. De son coté le dépravé qui avait perçut sa présence, répliqua par un hochement du menton provocateur.
    
    Elle avait été élevé dans la crainte de Dieu, de la famille, des voisins... Dans son monde à tout instant on surveillait, et jugeait chacune de vos actions. Cette réaction de dédain lui était donc inconcevable.
    
    Si bien que la cinquantenaire préféra partir face à cet être étrange, sûrement un juif ou un rouge voir les deux.
    
    Amusé dans un premier temps par cette rencontre le dépravé en tira quelques leçons. Il l’avait vu venir bien trop tardivement. Et prit de court il avait mal réagit. Dès que cette femme s’était approchée, il aurait dû démarrer, et faire le tour du pâté de maison le temps qu’elle parte.
    
    Au lieu de cela il avait offert à cette emmerdeuse l’opportunité d’examiner son visage à loisir.
    
    Il avait bel et bien foiré, et en travailleur consciencieux ne voulait pas continuer dans cette voie. Cette longue surveillance et l’inactivité allant avec, le rendaient moins alerte. La solution était simple : s’occuper.
    
    Une petite flasque d’alcool. Non pas sitôt le matin. Le dépravé avait une condition physique à entretenir. Une cigarette alors ? Ce n’était pas nocif au moins.
    
    Sortir une cigarette. Gratter une allumette. Allumer. Inhaler. Expulser. Le procédé fonctionna. Suite à ces manœuvres la concentration revenait peu à peu. Pour preuve il vit la nouvelle arrivante assez rapidement.
    
    Elle évoluait sur le trottoir d’en face. Sa silhouette fine correspondait. Ainsi la seule piste du dépravé était la bonne. Puis la femme se tourna, et emprunta une allée débouchant vers l’entrée d’une maison. Le dépravé put alors observer à la loisir sa chevelure brune. Ce n’était donc pas celle qu’il cherchait.
    
    Sauf que sa démarche lui donnait une sensation de déjà vue. Il risquait de se faire encore remarquer. Il préféra prendre le risque. Sans doute la soif d’action remontait en lui.
    
    La leçon précédente avait été retenue. Il se fondit dans le décor en marchant tranquillement. Il savait que ses grandes enjambées lui permettraient de la rattraper rapidement. Une fois à proximité le dépravé se contenta d’une petite tape sur l’épaule afin d’obtenir son attention.
    
    Sous la surprise Eva ne parvint à prononcer qu’un seul mot : « Benny ! ». C’était bien l’unique chose qu’elle comprenait en cet instant. Au contraire Benny lui connaissait parfaitement la marche à suivre. D’abord il sortit subrepticement son smith & wesson.
    
    « Suis-moi sans faire d’histoire. » Dit-il ensuite tout en relevant le chien de son arme.
    
    Techniquement ce geste n’était pas nécessaire. Mais le léger bruit de la mécanique faisait réaliser la présence du révolver et les conséquences en découlant.
    
    Benny la guida calmement jusqu’à sa voiture sans même la toucher. Eva suivit docilement. Tant de pensées se bousculaient dans sa tête. Notamment une si insignifiante à première vue concernant : sa teinture. Pourtant elle était à l’origine de bien des choses.
    
    Ça s’était produit le jour précédent en fin de matinée. Alors qu’elle quittait sa chambre d’hôtel et la ville, Eva passa devant un salon de coiffure. Changer son apparence était-il vraiment nécessaire ? Dans quelques heures elle serait loin de New York et des ennuis. Probablement fallait-il y voir une façon de se rassurer ou une sorte de jeu ?
    
    Agissant sous une impulsion elle accepta la première couleur proposée sans même y réfléchir. Il fallut que se soit la même que sa mère. Cette femme résignée et passive à laquelle Eva ne voulait ressembler à aucun prix.
    
    Alors naquit en elle l’envie de lutter à la place de fuir.
    
    Une fois Eva installée, l’armure de Benny se fissura un peu. Il referma la portière violemment, s’assit à son tour, et démarra en trombe. Ca ne pouvait que mal finir.
    
    Benny la cherchait. C’était une évidence. Par contre comment l’avait-il retrouvé ?
    
    Après l’épisode de la teinture douloureuse Eva s’était dégottée une autre chambre d’hôtel, et mit à penser. Il ne s’agissait pas d’une réflexion mais de plusieurs errants ça et là. Toutefois elles tournaient toutes autour de l’affaire de Hell’s Kitchen.
    
    Une d’entre elle émergeait du lot. A l’instar de ses consœurs elles ne dépassaient pas le stade de la supposition. Mais elle tenait assez bien la route, et surtout offrait des perspectives. C’était une des raisons potentielles du retour de bâton sur cette foute combine téléphonique. Quelqu’un avait trop parlé.
    
    Parmi les « quelqu’un » éventuels il y avait bien entendu les autres standardistes. Même s’ils planaient beaucoup d’incertitudes, Eva décida de chercher dans cette direction tout simplement parce qu’au moins elle lui était possible de le faire. Quoique certaines restrictions subsistaient.
    
    Ces femmes étaient nombreuses. De plus Eva ne les connaissait pas toutes, en tous cas pas suffisamment pour détenir leurs adresses. Suzy était sans doute capable de l’aider sur ce point. Et la connaissant elle était très certainement chez elle le dimanche matin.
    
    Et Benny au milieu de tout ça ? Une personne en cavale cherchant de l’aide chez une proche, ce n’était pas si difficile à deviner.
    
    Actuellement Benny conduisait visiblement à l’instinct enchainant les directions au hasard. Eva ne s’en préoccupa même pas. Parce que la dernière pièce du puzzle venait d’arriver. Le fait que Benny la traque expliquait bien des choses.
    
    Après qu’elle lui ait faussé compagnie, il s’était rendu dans son appartement pour la retrouver ? Pourquoi ne pas l’avoir attendu dans ce cas ? Parce que Benny croyait qu’elle ne reviendrait pas. En fait il cherchait juste des indices.
    
    Et quelle raison selon lui aurait poussé Eva à ne pas retourner chez elle ? La même que sa disparition : elle avait réalisé que l’invitation de Benny était un traquenard.
    
    Un foutu quiproquos voilà à quoi Eva devait son sursis. Non ça ne pouvait pas finir ainsi ! Finalement ses pensées se rassemblèrent autour d’un unique objectif : sa survie.
    
    Benny ne voulait peut-être pas la tuer après tout ? La présence du révolver suggérait le contraire. De toute façon un « peut-être » n’était pas suffisant dans une telle situation.
    
    Eva avait vu le physique de son ravisseur de très près auparavant. Jamais elle ne pourrait venir à bout de cet homme même sans son arme. Le convaincre alors...
    
    Il suffisait tout simplement de dire la vérité. Après tout elle n’avait rien fait à son encontre. Eva n’était pas si naïve pour croire en une solution aussi facile. Entre sa disparition et sa teinture bien trop d’éléments jouaient en sa défaveur.
    
    La voiture ralentit un peu. A présent ils longeaient l’East River. Quelques passants trainaient sur les trottoirs. Eva ne songea pas à les interpeller. En supposant qu’ils soient venus à son secours, qu’auraient-ils pu faire ?
    
    Si la vérité n’était pas envisageable, il restait le mensonge. Seulement Benny n’était pas un de ces braqueurs d’épicerie ou de ces voleurs à l’étalage. Il l’avait prouvé en remontant en si peu de temps jusqu’à Suzy.
    
    Eva s’était toujours demandé ce qu’il faisait exactement : distillateur, contrebandier, perceur de coffre-fort... En fait il était un traqueur, un excellent traqueur.
    
    Benny freina brusquement. Le cœur d’Eva finit de même. Ensuite il pivota légèrement la tête en direction de sa passagère.
    
    « Descend ! »
    
    Ce simple mot semblait lui arracher la gorge tant il lui était pénible. Les sentiments voilà où se trouvait l’échappatoire. Benny ne parvenait pas à tuer une femme, une personne extérieure au milieu, ou peu importe.
    
    Eva obéit immédiatement. Elle allait vivre ! Ce fut sa dernière pensée avant que la balle du Smith & Wesson lui perfore le crâne.
    
    Ayant été dévisagé par une femme du quartier de Suzy, Benny avait préféré s’éloigner afin de brouiller les pistes. Et s’il avait fait sortir Eva avant son exécution, c’était juste dans l’intention d’éviter des tâches de sang dans son véhicule.
    
    Il était vrai que tuer une jolie fille lui était désagréable. Mais il en restait tellement d’autres.

Texte publié par Jules Famas, 4 février 2020 à 22h34
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