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Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1
Eva ajusta le bandeau sur sa tête d’un air satisfait. Certaines préféraient un bonnet. Seulement cet accessoire cachait sa chevelure auburn, qui comptait parmi ses deux meilleurs atouts. Par chance elle n’avait pas hérité de la couleur brune et fade de sa mère. D’ailleurs ce seul mot fade suffisait à la décrire dans son entier.
    
    Pour Eva il en allait différemment : travailleuse, indépendante, jolie, charmante, amusante, aguicheuse, garce....
    
    Elle tira sur sa robe, se tourna, puis vérifia dans le miroir que son deuxième atout était bien mis en valeur. La flapper typique des années vingt était fin prête pour sa sortie nocturne. Elle en avait bien besoin après sa journée passée à dire en boucle :
    
    « Je vous transfert. »
    
    Eva était ce qu’on appelait à l’époque une opératrice téléphonique. Avant de parler à son interlocuteur on passait systématiquement par l’une d’elle, qui vous mettait en contact avec le numéro désiré. Des gens jugèrent que cette manœuvre serait plus agréable avec une voix féminine. Probablement sans le vouloir ces personnes avaient fait un sacré cadeau aux femmes.
    
    Cette profession du fait de son exigence technique allait de pair avec un salaire décent. Par conséquent ces employées pouvaient tout à fait gagner leur vie sans passer forcément par l’étape mariage.
    
    Eva profitait amplement de ce privilège au grand désespoir de sa mère. Imaginez l’horreur : avoir une fille de vingt-quatre ans même pas au moins fiancée, vivant seule, et qui plus est en plein Manhattan cet antre de la dépravation.
    
    Hélas pour sa génitrice, Eva n’était pas du genre à écouter les conseils d’une femme n’ayant connu qu’un seul homme dans sa vie et dont les distractions se limitaient à des kermesses paroissiales.
    
    Surtout que l’opératrice tenait à cette sortie. Toutes ces longues heures de service de nuit afin de pouvoir se l’offrir, ne seraient pas vaines. Alors elle quitta son logement fournit par ses employeurs.
    
    Si les dimensions de ce meublé étaient réduites, en contre-partie il se situait au centre de Manhattan. Et c’était çà le plus important aux yeux d’Eva. Car le centre de Manhattan était aussi celui de la vie, la vraie vie, la vie nocturne.
    
    L’endroit tant désiré se trouvait à une dizaine de minutes de marche. Combien de fois était-elle passée devant lui ? Durant tous ces passages Eva avait eu l’impression que ce bâtiment la narguait. Si proche, si attirant, et si inaccessible.
    
    Ce soir elle allait enfin mettre ce salaud au pas !
    
    Quel était l’objet de tant d’intérêt ? La bâtisse était d’un seul tenant et rectangulaire typique de New York. Par contre elle ne disposait que d’un étage. Sa façade dénuée de saletés et de fissures, prouvait une certaine prospérité.
    
    En somme un lieu plutôt prospère à défaut d’être original. Toutefois une particularité subsistaient.
    
    Des angelots d’un peu moins d’un mètre de hauteur décoraient l’escalier extérieur permettant d’accéder à l’étage. Il y en avait un à chaque marche jusqu’à la porte d’entrée, comme s’ils servaient de guide. Ce qui était exactement le cas.
    
    Etant donné la nature illicite de l’offre les tenanciers ne pouvaient pas mettre des panneaux ou rien d’autre de trop explicite. Alors ils contournaient le problème avec ce type de sous-entendus.
    
    Eva emprunta immédiatement l’escalier au soulagement du portier du rez-de-chaussé. S’agissant de la partie restaurant (un restaurant convenable qui plus est), il n’était pas décent d’y laisser entrer une femme non accompagnée surtout à une heure si tardive.
    
    L’employé et gardien de la morale se permit tout de même une petite disgression durant la montée de la nouvelle venue. Sujette à une sorte de prémonition elle anticipa la manoeuvre consistant à voir sous sa jupe. L’air outragé habituel ne fonctionnait pas toujours. Certains hommes y voyaient une sorte de victoire, puisqu’ils perturbaient leurs cibles.
    
    Par contre le petit rictus méprisant d’Eva remit immédiatement à sa place le portier. Il sentait si prévisible et minable d’être démasqué aussi facilement, qu’il ne demanda pas son reste et retourna à son emplacement de départ.
    
    Au-dessus les règles étaient bien différentes de celles du bas. A vrai il n’en existait pas vraiment. D’ailleurs le portier ne causa aucun problème. Et c’était heureux. Car il dépassait son confrère d’une bonne tête et d’une dizaine de kilos.
    
    Hormis sa carrure il disposait d’un physique plutôt quelconque. Malgré tout Eva le gratifia d’un « Bonsoir » tout en lui glissant un petit billet.
    
    Cette dépense superflue, elle la regretterait sans doute plus tard. Et alors ? Plus tard paraissait si loin en cette nuit si prometteuse. Et puis ce portier lui au moins savait bien se tenir. D’ailleurs il ne prit pas ce geste pour une invitation, et se contenta d’un petit sourire reconnaissant. Une telle attitude méritait bien une récompense.
    
    Enfin elle y était ! Un vrai bar et non une de ces caves ou arrière-salles suffoquantes et obscures. Eva resta un petit moment immobile à observer le spectacle. Le bar, les serveurs en tenue, des bouteilles de marque, tout y était comme avant cette foutue prohibition. Seuls les rideaux tirés rappelaient l’aspect illégal de l’endroit. Et encore cette prétendue précaution était surtout là pour le folklore. Ce café huppé disposait de suffisamment de relations pour éviter les désagréments policiers.
    
    Au final le seul changement notable était les prix des consommations. Le porte-feuille d’Eva en pâtirait. Elle en avait parfaitement conscience, et l’acceptait. Car elle n’était en rien une soularde. Elle aimait savourer l’alcool et non le laisser l’emporter. Il y avait aussi le décorum et l’ambiance.
    
    Eva se rendit directement au bar à cause de son emplacement stratégique. Elle commanda un whisky, un vrai whisky qu’elle dégusta tout en s’immergeant de nouveau.
    
    Elle le remarqua rapidement à une table au centre. Rudolph Valentino avait de la concurrence face à un type pareil. Il était taillé tout en longueur et en finesse que ce soit sa silhouette ou son visage. Le choix audacieux d’une veste à petits carreaux était plutôt réussit sur sa personne.
    
    De plus ce type bénéficiait d’une certaine classe, pas celle conventionnelle axée sur la rigidité. La sienne cultivait une certaine nonchalance relaxante.
    
    Pour son malheur la jeune femme remarqua un autre détail. Deux verres trainaient sur la table du beau garçon. Il était donc accompagné. Du fait de sa taille et de l’angle de vue il cachait l’heureuse élue.
    
    Lui aussi sujet à un sixième sens l’homme tourna la tête vers Eva. Se comprenant le centre de son attention il lui adressa un petit sourire espiègle, qu’elle trouva irrésistible.
    
    « Et puis merde. » Pensa-t-elle en finissant le fond de son verre avant de se diriger vers la table.
    
    A la place d’une simple ligne droite elle préféra un léger virage afin d’apercevoir d’avance sa rivale.
    
    En réalité il s’agissait d’un petit homme à l’air sérieux. Sa mise en plis bien qu’un peu fade n’était pas mal. En revanche ses oreilles décollées et son front bas lui enlevaient tout espoir à côté de l’autre. Au fait était-il un rival tout de même ? Non dans ce cas ils auraient été plus tranquilles au sud dans le Bowery ou à Greenwich Village.
    
    Rassurée Eva se planta devant sa cible, et lui adressa un « bonsoir » langoureux et un peu surjoué.
    
    Nullement perturbé par son audace, l’homme répliqua tout de suite :
    
    « Bonsoir, assis-toi, je t’en prie. »
    
    Un gentleman se serait d’abord présenté dans les règles, et aurait usé du vouvoiement.
    
    Heureusement Eva en avait soupé des gentlemans. Elle en connaissait la parfaite incarnation en la personne de son père. Un homme toujours poli et attentionné, qui lui faisaient des scènes pour un malheureux chemisier à peine moulant, et se rendait régulièrement au bordel local en douce.
    
    Une fois Eva installée son hôte effectua enfin un semblant de présentation :
    
    « Moi c’est Benny, et lui Meyer. »
    
    Celui au prénom bizarre réagit à peine à sa présence. Il n’en alla pas de même avec Benny, qui se montra à la fois rustre et attentionné.
    
    Alors qu’à cause de la forte fréquentation le personnel trainait un peu, il obtint d’un claquement de doigt dans la seconde un excellent scotch.
    
    Après cette manœuvre certainement destinée à impressionner, suivirent des compliments sur le physique d’Eva nettement plus subtils. Ils ne furent pas accompagnés d’un geste ou d’une allusion un peu trop agressif.
    
    Benny savait prendre son temps, savourer l’instant. Il en alla de même pour Eva, bien que l’attitude de Meyer l’intrigua un peu.
    
    Il ne desserrait quasiment pas les dents, le regard à la fois errant et concentré sur… ? Pourquoi était-il venu pour tirer la gueule ?
    
    Mis à part ce détail ce fut une excellente soirée. Quant à la nuit….
    
    
    
    
***********************

    
    
    
    Eva se résigna à ouvrir les yeux. Il était pourtant encore tôt comme l’indiquait la chaleur encore faiblarde du soleil. De plus c’était dimanche. Seulement une femme convenable ne paressait pas. Elle devait être toujours debout aurore pour préparer le petit déjeuner de son mari, torcher son môme, faire le ménage....
    
    Ce maudit crédo tant de fois répété et appliqué par sa mère, s’était définitivement incrustré dans l’esprit d’Eva. Si bien que tout en fixant le plafond elle commença à s’étirer. Eva constata alors l’absence de Benny dans le lit.
    
    Son appartement étant à proximité elle lui avait proposé d’y finir la soirée. Naturellement Benny avait accepté. Meyer lui s’était éclipsé sans qu’on lui demande. A défaut d’être enjoué au moins il comprenait vite.
    
    Une sorte de frayeur un peu idiote lui vint. Et s’il avait filé en douce avec son argent ou des objets de valeur ? Sous l’effet de cette pensée Eva se redressa d’un bloc.
    
    « Un cauchemar t’as fait sursauté, ma jolie ? »
    
    Il était debout à coté du lit totalement nu. Et il n’en éprouvait aucune gêne. C’était même l’inverse. Pourquoi ne pas profiter du spectacle après tout ? Eva descendit lentement son regard sur ce corps il est vrai bien entretenu, quand soudain elle s’exclama :
    
    « T’es circoncis ! Je ne m'en étais même pas rendu compte. »
    
    « Et alors ? » Répliqua Benny sur un ton grave contrastant avec celui amusé de son amante de la nuit précédente.
    
    « Il faudrait que je te présente à mes parents. » Continua-t-elle en riant de plus belle. « Un juif à leur table, ils feraient un infarctus simultané. »
    
    Constatant sa méprise Benny rit alors avec elle. Face à cette ambiance Eva se mit à espérer une matinée aussi mouvementé que la soirée. Hélas Benny au lieu de la rejoindre dans le lit, commença à ramasser ses vêtements dispersés dans la pièce.
    
    La fête était finie ?
    
    « Désolé. » Répondit Benny à la question intérieure d’Eva. « J’ai un truc à faire ce matin et très tôt. »
    
    « On est dimanche. » Signala froidement Eva.
    
    Qu’il se barre en douce était à la rigueur acceptable. Pas qu’il la baratine ainsi.
    
    « Certaines affaires ont des horaires particuliers. »
    
    « Je comprends. » Dit Eva avec amabilité alors que c’était exactement le contraire.
    
    Elle ne voulait surtout pas comprendre. Personne n’ignorait que ça trafiquait à New York, Eva comprise. Bien que se soit un peu hypocrite elle ne désirait pas s’encombrer des détails sordides et pourtant nécessaires à l’acheminement de son verre d’alcool. Seul son petit confort et son plaisir comptaient à ses yeux.
    
    Cette indifférence présentait un coté inédit dans la vaste collection de Benny. Généralement cet aspect de sa personne répugnait ou excitait les femmes. Alors une fois habillé il sortit un calepin d’une de ses poches, y détacha une feuille de papier, et écrit dessus.
    
    « Appelles-moi quand tu veux ma jolie. »
    
    « Tu peux y compter. » Dit Eva une fois que l’homme fut partit.
    
    Benny était suffisamment arrogant. Autant ne pas aggraver ce défaut en se montrant trop impatiente.
    
    A part cette gueule un peu trop grande, il n’y avait rien à jeter chez lui. Si bien qu'elle rangea soigneusement le numéro de téléphone dans son bureau. Elle ne se doutait pas encore des conséquences de cette rencontre.
    
    
    
    
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    Au même moment en ce début de matinée le speakeasy de la rencontre entre Eva et Benny, fermait ses portes.
    
    Les trainards un peu éméchés avaient été sortit. Le ménage fait. Il ne restait à l’intérieur que trois personnes. Le barman plus précautionneux que les autres employés, astiquait encore son outil de travail. Le gérant comptait la recette. Le portier à la fois costaud et banal attendait de raccompagner son employeur avec la recette en question.
    
    Cette matinée silencieuse et tranquille était en quelque sorte une récompense à cette nuit agitée. Puis l’imprévu arriva. La porte d'entrée s'ouvrit à l’étonnement des trois hommes. Puis la stupeur passa.
    
    « Benny ! » S’exclama le patron. « T’as perdu un truc ici ? »
    
    Benny joua une fois de plus de son regard. Il sut transmettre son besoin de s’entretenir seul à seul avec le responsable sans même avoir à prononcer un mot.
    
    Ils s’installèrent à une table en retrait.
    
    Le barman imperturbable continua sa tâche. Le portier lui fatigué par cette nuit blanche, négligeait la sienne. Par conséquent il se reposa sur un mur, et ne prêta pas d’attention à l’entretien se préparant.
    
    « Ma boite te plait ?  Je compte refaire la décoration... »
    
    Dans un premier Benny s’amusa à écouter son interlocuteur meubler la conversation comme il pouvait. Puis il décida de se mettre au boulot, et lui coupa la parole.
    
    « Meyer a bossé quelques temps dans un atelier de carrosserie. Difficile à croire de la part d’un futé comme lui. Tu sais ce qu’il faisait pendant sa pose midi à cette époque ? »
    
    Le patron donna convenablement l’impression de chercher une réponse. En tant que commerçant il était dans ses cordes de faire semblant de s’intéresser à ce que disent les autres.
    
    « Hé bien il allait à la bibliothèque. Attention pas pour lire des romans. Lui il faisait dans les bouquins de math et d’éco. Et tous ces chiffres lui sont restés dans le crâne. C’est pourquoi en venant quelques soirs chez toi avec moi, il a su rien qu’en observant évaluer la consommation moyenne de ton affaire. »
    
    Le gérant soupira. Sachant reconnaitre un baratin commercial, il décida d’abréger le spectacle.
    
    «  Je paie déjà un bon prix pour votre alcool. »
    
    Ce fut autour de Benny de soupirer. Cet idiot incapable de suivre, lui gâchait son effet. Frustré il prit alors un timbre nettement plus froid.
    
    « Tes clients boivent plus que ce qu’on te vend. Tu t’es pourtant engager à ne te fournir que chez nous. »
    
    « Ton nabot se plante. »
    
    Le commerçant venait de commettre une sacrée erreur. Meyer n’était pas un simple complice de Benny. Tous gamins ils avaient fait leurs premières armes ensemble dans le Lower East Side (quartier juif du sud de Manhattan).
    
    Suite à ces dernières paroles la gueule d’ange se recouvrit d’une rougeur colérique. Puis son détenteur se leva d’un bon en gueulant :
    
    « Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
    
    Décidément indécrottable le patron surenchérit.
    
    « T’es complètement bugsy (cinglé). »
    
    Le mot tabou avait été prononcé. Benny n’encaissait pas ce terme lui collant à la peau.
    Sans même comprendre comment le gérant se retrouva par terre le nez en sang, et des coups de pied s’enfonçant dans son ventre.
    
    Le portier ameuté par le bruit s’amena un peu trop lourdement et renversa une chaise au passage. Benny alerté à son tour se tourna vers lui. Son adversaire avait déjà commencé à sortir son arme.
    
    Dans un seul mouvement fluide contrastant avec ses coups désordonnés précédents, Benny parvint à le prendre de court. Sa première et unique balle se logea dans l’épaule empêchant toute riposte. Tout aussi élégamment Benny rengaina.
    
    On aurait dit un artisan expérimenté effectuant sa tâche sans même y penser.
    
    Le barman ne reproduisit pas les erreurs de ses collègues de travail. Il continua d’aligner les verres dissimulant tant bien que mal un tremblement.
    
    Alors que Benny s’approchait lentement vers lui, il persévéra dans son rangement. Dépassé par la situation, il s’accrochait à ce qu’il pouvait. Le regard concentré sur son bar, il ne put pas voir la transformation.
    
    L’enragé précédent était devenu étrangement serein. Parvenu jusqu’au barman il lui glissa un billet accompagné de quelques paroles :
    
    « Tu vas les amener à un toubib. Et tu diras au passage à ton boss de ne plus nous entuber. Sinon je repasserai. »
    
    Le fait que cette menace soit formulée sur un ton enjoué voir amical, lui donnait étrangement plus de puissance. On sentait à quel point la violence lui était familière.
    
    A l’extérieur le soleil vint fouetter Benny, qui l’accueillit par une grande aspiration. Ses deux plaisirs le sexe et la violence, étaient pleinement satisfaits alors que la journée débutait à peine. La vie n’était-elle pas merveilleuse !

Texte publié par Jules Famas, 1er janvier 2020 à 16h06
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