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Seffily bailla. Elle batailla avec ses draps pour s’en extirper, et tenter de commencer la journée comme il se devait : lavée, peignée, bien habillée, et prête à aider la vieille harpie d’herboriste dans ses décoctions du jour. Cette folle âgée n’était autre que sa grande tante, aussi nommée Gremelinda la terrible. Ou la grosse Grem’, pour les plus audacieux. La grosse Grem’ avait pour habitude de mal parler, d’incendier quiconque ne respectait pas ses règles, et de terroriser les chats du village en manque de caresse. Pourtant, chaque jour que les Sept Sacrés offraient, elle recevait des clients dans son humble boutique à potions, et vendait à tour de bras fioles, herbes et potions en tous genres. Une vraie commerçante. Seffily ne savait pas si elle l’aimait, ou si elle la détestait, et malgré les coups sur les fesses qu’elles recevaient à chaque maladresse quotidienne, elle était reconnaissante d’avoir une telle tutrice pour la nourrir, et lui offrir un toit. Difficile de se positionner sur les sentiments envers la grosse Grem’, mais une chose était sûre : elle ne laissait pas indifférente.
    Seffily ouvrit le volet en bois de sa chambre, pour laisser entrer la lumière, et aérer la pièce. Quelques rayons de soleils, vite camouflés par les nuages, l’accueillirent. Elle pencha ses boucles blondes par la fenêtre pour observer le paysage. Sa lucarne, coiffée d’un épais buisson de lierre, donnait sur une rue aux maisons biscornues, les toits pointus et penchés, les cheminés crachant des virgules grisâtres vers le ciel. En dessous, l’allée pavée de rouge grouillait de monde. Les villageois bavassaient, traversaient jusqu’au marché, entraient et sortaient des innombrables boutiques aux devantures chatoyantes. Un dernier coup d’œil vers la fenêtre de droite lui assura de prendre son temps : Erval ne s’était toujours pas réveillé. Chaque matin, elle se félicitait de sortir en même temps que je le jeune homme. Il n’était pas particulièrement beau, ni même populaire, mais son goût prononcé pour les farces avait conquis Seffily depuis bien longtemps maintenant. Le soir, avant de s’endormir, ils passaient un moment à papoter de tout et de rien, mais jamais du coup de cœur qu’elle avait pour lui. Erval ne devait la voir que comme une damoiselle de plus à ses pieds, suffisamment sotte pour rire à ses blagues tordues. Cette simple pensée l’énerva. Quel rustre, tout de même !
    Elle refit le lit rapidement, se débarrassa de sa chemise de nuit pour enfiler sa jupe et son chemisier rose, puis coiffa ses anglaises pour être présentable. Gremelinda ne la louperait pas si une mèche venait à dépasser de sa mise. Une petite note de rouge sur les lèvres pour accentuer son teint laiteux, et elle se sentit prête à se rendre à la boutique. Erval n’était pas décidé à émerger de son sommeil, tant pis pour lui.
    Pas de petit déjeuner pour aujourd’hui. Elle avait abusé de la viande de sanglier la vieille, et se sentait prête à tout régurgiter à la moindre pensée de nourriture. Ce fut le ventre vide, mais néanmoins dérangé, qu’elle déambula dans les rues tortueuses de Fond sur Vieille, en direction de l’herboristerie. La clochette annonça son arrivée, et quand elle referma la porte vitrée derrière elle, dans un claquement de bois sonore, Gremelinda l’attendait de pied ferme, mains sur les hanches.
    
    — Tu es en retard, grogna-t-elle en retroussant son nez de cochon. Il faut balayer la réserve, et ensuite tu t’occuperas de préparer quelques onguents. Allez, du nerf, du nerf petite morveuse !
    
    Seffily soupira, mais s’attela à la tâche sans broncher. Parfois, elle avait des ampoules dans le creux de ses mains à force de tenir ce foutu balais, mais se satisfaisait à l’idée de donner de grands coups de brosses dans le derrière de la grosse Grem’ pour la corriger de son agressivité naturelle. Chose qui, à son grand damne, n’arrivait … jamais.
    Après une séance de brossage intensif du sol, quelques rangements sur les étalages remplis, chaotiques et pourtant si charmants, et une petite pause à flâner dans les ruelles alentours, elle se mit à la confection d’un onguent utile pour repousser les poils disgracieux de ces dames. Toujours suivre la recette à la lettre ! Une petite pincée de sel dans le chaudron pour démarrer, histoire de lier l’eau, et les minéraux. Il fallait ensuite couper la racine de gingembre en morceaux grossiers pour les incorporer à l’appareil, puis, après avoir tournée délicatement trois fois avec la louche en bronze, il était nécessaire de réduire le feu pour enfin rajouter des yeux de lièvres tués la veille. Jusque-là, il n’y avait rien de bien compliqué. Sauf qu’aujourd’hui, il manquait un ingrédient crucial à la bonne réussite de la potion : des épines de pins rougeoyants. Il ne manquait plus que ce petit désagrément… Gremelinda serait furieuse si elle venait à l’apprendre, et ne manquerait pas de lui remettre la faute sur le dos. « Tu n’as pas vérifié les stocks, tu es une véritable empotée, une véritable bonne à rien ! Pourquoi je te nourris ? Pourquoi je te supporte ? Mais bien sûr que je t’aime mon petit bouchon, mais tu es parfois si tête en l’air que ça m’énerve » dirait-elle en agitant son poing potelé au-dessus du comptoir, avant de frapper un coup sec. Sacrée grosse Grem’ !
    Prenant son courage à deux mains, Seffily s’approcha d’un pas timide – mais qui se voulait confiant – vers la tante maussade. Les joues rouges et la respiration saccadée, la vieille femme finissait de vendre une potion antiride à sa cliente (pour ne pas dire pigeon) favorite. La potion n’avait strictement aucun effet sur la vieille bique qui continuait d’acheter malgré tout le même produit toutes les semaines. Quand elle tourna ses yeux perçant vers elle, Seffily manqua de se débiner.
    
    — Euh… tantine, je pense qu’il…
    — Mais comment ça, parle mon chaton, parle ! je ne vais pas te manger, ou pas tout de suite, minauda Gremelinda en se grattant les poils du menton. Qu’as-tu à dire à ta tantine adorée ?
    — Il… manque des … épines de pin rougeoyant pour la potion, euh… tantine adorée !
    — Les lunes m‘ont maudite ! Qu’entends-je ? Mais qu’entends-je ! Je suis obligée de jurer sur nos Lunes et les Sept Sacrés pour te prouver ton incompétence. Tu n’as pas vérifié les stocks ? Tu es une véritable empotée, une véritable bonne à rien ! Pourquoi je te nourris ? Pourquoi je te supporte ? Heureusement que je t’aime mon petit marron glacé, mais tu es trop tête en l’air ! Va en cueillir tout de suite et ne sois pas en retard pour le souper. Et surtout, surtout…
    — Oui tantine, surtout je ne dois pas m’aventurer dans la forêt profonde, sinon je me perdrai dans les brumes… s’exaspéra poliment la fillette en retirant son tablier.
    
    Les brumes ceignaient la forêt qui entourait le village ; ce brouillard blanc, opaque, empêchait quiconque de sortir, sous peine de voir le sol trembler et la neige tomber sur les toits pentus. Mais les bois n’étaient pas non plus le lieu le plus accueillant ; plusieurs rumeurs, parfois saugrenues, prétendaient que des choses mystérieuses si passaient le soir, lorsque le soleil s’enfonçait derrière les nuages pour que la nuit puisse étendre son drap ténébreux. Seffily n’avait jamais prêté attention à ces racontars. Cependant, les rares fois où elle s’était aventurée au-delà du bosquet où poussaient les épines rougeoyantes, quelques frissons avaient parcouru son échine et ses cheveux dorés, d’ordinaire si bien coiffés, s’étaient dressés sur son crâne.
    La grosse Grem’ s’était très vite aperçue de cette transgression – une bonne coiffure est synonyme de sincérité, disait-elle – si bien que la punition fut exemplaire d’originalité. Être obligée de brosser les talons secs de sa tantine chaque soir durant une semaine avait convaincu Seffily de ne plus désobéir.
    
    — Parfait ma chérie, parfait ! Je vois que je t’ai bien enseigné ! Mais si jamais tu viens à te perdre, que tu doutes mon petit cœur sucré, écoute la fée des bulles chanter. Elle te ramènera sur le bon chemin…
    
    
~O~

    
    — Où vas-tu ? cria Erval derrière elle, trottinant sur le chemin dallé pour tenter de la rattraper.
    
    La forêt n’était plus qu’à quelques pas. Seffily avait marché avec entrain, chantonnant, le panier à la main. Malgré les nuages menaçants qui couvraient une partie du ciel, la petite fille n’en perdait pas sa bonne humeur ; quand elle aperçut l’adolescent aux joues rouges, la main levée pour lui faire signe de s’arrêter, son sourire s’élargit sur son visage porcelaine et son cœur tambourina plus fort dans sa poitrine.
    Le garçon avait les cheveux longs, mal coiffés, d’un brun rappelant l’écorce des arbres, faisant ressortir le vert si particulier de ses petits yeux ronds. Seffily lui trouvait, malgré tout, le regard fuyant mais ce détail ne pouvait être qu’une part du mystère qui entourait son ami. Elle ne lui connaissait aucune famille, aucune attache émotionnelle ; Erval était une énigme que Seffily adorait étudier.
    
    — Je vais cueillir des épines pour tantine, dit-elle quand il arriva à sa hauteur, essuyant son long nez humide dans la manche de sa chemise. Veux-tu m’accompagner ?
    
    Elle espérait le voir accepter mais se gardait bien de le lui montrer. D’un air qui se voulait détachée, presque indifférent, Seffily se retourna pour continuer sa marche vers le bosquet. Il répondit par l’affirmative ; la joie envahit la gamine.
    
    — Encore ? Cette grosse devrait te laisser tranquille, tu crois pas ?
    — C’est ma tantine, donc je ne sais pas, avoua-t-elle en levant le menton pour tenter de capter ses yeux.
    — Elle te manipule, petite, tu devrais faire ce qui te plaît plutôt que de vivre de corvées et d’eau fraîche.
    — Mais je… Non, ce n’est pas vrai, j’aime bien aider tantine !
    
    Elle sentit ses cheveux se redresser derrière sa nuque. Seffily mentait.
    
    — Tu as peut-être raison, soupira-t-elle finalement. Mais je n’ai pas le choix.
    
    Les quelques mèches rebelles retrouvèrent les boucles de sa coiffure. Abattue par ces quelques mots, Seffily laissa retomber son petit panier en osier pour y poser ses fesses et ne plus bouger. Erval restait silencieux, ses longs membres lui procurant une silhouette d’araignée penchée vers elle.
    
    — Pourquoi tu boudes ? s’inquiéta-t-il en regardant dans tous les sens, comme s’il avait peur de quelque chose.
    — Je ne boude pas, je fais juste ce que tu dis. J’ai pas envie d’aller cueillir les épines !
    
    Pourtant, elle pouvait sentir les pins d’ici ; leur senteur si particulière, un mélange de cendre et sève, titillait ses narines jusqu’à faire naître un sentiment de culpabilité au creux de son estomac. Que dirait Gremelinda si elle rentrait sans le précieux ingrédient ? Que lui arriverait-il ? … Mais même si la Grosse Grem’ se comportait en véritable tyran, elle aimait Seffily à sa façon. Il y avait fort à parier que la petite fille blonde s’en tirerait avec un bon sermon et une fessée bien méritée ; c’était le prix à payer pour un peu de liberté.
    Ravie de son introspection efficace, fière de sa résolution, Seffily se redressa subitement, bien décidée à ne pas gâcher sa journée avec Erval. Pour une fois que ce benêt s’intéressait à elle, il fallait coûte que coûte en profiter.
    
    — Je veux qu’on s’amuse ! gazouilla-t-elle victorieuse, le poing levé.
    
    Son ventre la ramena à la réalité. Il gargouilla tel un ogre affamé, se tordant dans tous les sens pour faire entendre son cri de famine. Seffily n’avait pas mangé ce matin et la faim commençait à la tirailler. Surpris par une telle clameur affamée, Erval l’observa avec intérêt, les paupières papillonnantes. Un sourire de connivence anima finalement ses fines lèvres ; son visage ressemblait à celui d’un renard coquin.
    
    — Tu connais les jardins de sucre ? s’excita-t-il en tapant ses paumes l’une contre l’autre. On dit qu’ils appartenaient à une vieille sorcière un peu frapadingue, avec un accent horrible. Elle faisait pousser des gâteaux sur les branches, je te jure !
    — Tantine dit que c’est un lieu maudit ! répondit Seffily en fronçant les sourcils. Je ne suis pas sûre de…
    
    La crainte fut bien vite remplacée. L’exaltation de braver l’interdit, d’aller à l’encontre des trop nombreuses règles qui régissaient sa vie enflammait son envie : elle accepta d’un oui assuré, presque trop précipité, couvrant le chant de la fée des bulle qui rugissait dans son dos.
    
    
~O~

    
    Une maison délabrée occupait le centre des jardins de sucre. Son toit, en forme de chapeau de sorcières, couvert d’une épaisse couche de paille, accueillait des dizaines de nids d’oiseaux, pépiant à la venue des deux jeunes gens. Dans un bruissement d’ailes, ils s’envolèrent vers le la cime des arbres.
    Seffily n’avait jamais vue telle splendeur : tout autour d’elle, pendus à des branches, coincés entre les racines, posés dans les corolles des fleurs, des centaines de gâteaux colorés les accueillaient, prêts à être dévorés. Des petits grains de sucres flottaient çà et là et formaient une nuée vaporeuse s’accrochant aux vêtements des visiteurs.
    Il n’y avait qu’à tendre la main pour attraper un biscuit sec, ou bien porter une brioche beurrée à sa bouche. Le vent était parfumé par une douce odeur de confiture, tandis que les quelques rayons du soleil qui dardaient à travers les nuages se reflétaient sur des glaçages bleus, roses et jaunes. Les gâteaux s’amassaient en grappes entre les feuilles, ressemblaient à des pétales sur des tiges vertes ou dégoulinaient comme des feuilles.
    Ce décor féérique lui fit tourner la tête ; Seffily ne savait plus où focaliser ses yeux. Elle dut s’appuyer contre une barrière brinquebalante pour éviter de tomber. Erval rayonnait et s’amusait à lui décrire chaque saveur en pointant du doigt des buissons au miel ou encore des lianes en guimauve. Il lui déconseilla de prendre le beignet de réglisse ; le goût était trop amer, selon ses dires ; le garçon déposa pourtant un chou fourré dans sa main et l’incita à croquer dedans.
    Seffily ne se fit pas prier : entre ses dents, la crème à la framboise s’éparpilla sur sa langue et son palais. Quand elle avala, une sensation de bienêtre l’enivra et la jeune fille dégusta le reste de son encas avec une rare frénésie avant de se jeter sur une autre gourmandise disséminée dans le jardin.
    Elle ne sut si le temps s’arrêta ou s’il cavala mais tout se passa si vite, trop vite ; Seffily continuait de manger, de se goinfrer même, au point d’engloutir deux pâtisseries en même temps, de se faire des réserves, de respirer de temps à autre dans la nuée de sucre pour éternuer ensuite. Sa tête tournoya, tournoya, tournoya, mélangeant les couleurs, les odeurs, les sensations. La petite fille eut la sensation de se rouler dans de la crème, de se revêtir d’un manteau en pâte croustillante, de se baigner dans de la gelée scintillante.
    
    Et le bonheur s’arrêta net…
    
    Seffily rouvrit les paupières, une vive douleur tapant ses tempes. Sa vision était floue, encore remplie de sucre, l’esprit perdu dans cette exubérance culinaire et son corps revenant à la réalité. Son estomac menaçait de se rebeller et régurgiter ce qu’elle avait engouffré et ce fut la bouche pâteuse, les mains tremblantes et le front perlé de sueur que la gamine se remit sur ses pieds, les cheveux bien en place malgré quelques feuilles mortes accrochées à ses boucles parfaites.
    La nuit était tombée. Les ténèbres recouvraient dorénavant la forêt, si épaisse qu’il lui était impossible de distinguer le lointain. Elle devinait les arbres tordus autour d’elle mais n’arrivait pas à savoir dans quelle direction aller pour rentrer chez elle. La grosse Grem’ lui revint à l’esprit ; tantine serait furieuse de la voir rentrer si tard, de ne pas avoir cueilli les épines et surtout de n’avoir aucune excuse à lui fournir pour justifier cette absence. Quant à Erval… l’adolescent avait disparu.
    Que lui était-il arrivé ? Elle l’ignorait et se refusait de penser que son ami l’avait abandonné ici. Après tout, il lui avait montré un endroit fantastique, fantasmagorique même et peut-être que lui aussi s’était réveillé seul à un autre lieu de la forêt ? Quelqu’un avait sans doute été furieux de les voir s’aventurer dans les jardins de sucre ? La sorcière qui habitait jadis la maisonnette ? Tant de questions se bousculèrent qu’elle en eut le tournis et régurgita de… la bile ?
    Le liquide jaune, nauséabond, brula sa gorge quand il remonta pour s’échapper de ses lèvres. Elle était pourtant certaine d’avoir tant mangé. Une nouvelle vague la força à se tordre de douleur et ce fut essoufflée, le ventre dérangé, qu’elle s’affala dans la terre. L’impression d’avoir été vidée de son énergie, de n’être qu’une coquille inerte l’empêchait de se relever, de retrouver la force pour marcher.
    
    « Tu n’as pas assez mangé. Tu n’as pas assez mangé. Tu n’as pas assez mangé… »
    
    Un murmure glacial l’obligea à redresser la tête. Tant bien que mal, Seffily se remit debout, les jambes flageolantes, affolée par cette voix inquiétante qui emplissait les alentours de son haleine putride. En plissant les yeux, entre deux arbres, elle distingua enfin du mouvement ; la forme indistincte n’avait rien d’humain et se mouvait au sol en gestes saccadés. La chose s’avançait vers elle, accompagnée de ses râles gutturaux ; terrifiée, Seffily poussa un cri et tenta par tous les moyens de quitter cet endroit maudit.
    Tantine l’avait avertie : ne jamais s’enfoncer dans la forêt. Jamais. La grosse Grem’ avait raison et encore une fois, Seffily se retrouvait dans une situation critique à cause de son irresponsabilité. Elle courut… ou se sentit courir, incapable de savoir si elle arrivait à mettre un pied devant l’autre. Les branches giflaient ses joues ; la gamine était donc bien mobile et s’éloignait peu à peu de la créature difforme.
    La satisfaction fut de courte durée ; en jetant un coup d’œil en arrière pour s’assurer de l’écart entre elle et la bestiole, Seffily ne se vit pas pénétrer la brume. L’horreur la figea immédiatement et la réaction fut sans attente : le sol vibra instantanément, de plus en plus fort, au point de lui faire perdre l’équilibre. Bousculer d’un côté puis de l’autre, Seffily heurta violemment un tronc, sentit un craquement sinistre sur son bras gauche avant de sombrer dans l’inconscience. Au moment où ses paupières se fermèrent, la petite fille eut tout juste le temps d’apercevoir un flocon de neige se poser sur le bout de son nez.
    
    
~O~

    
    — Je suis furieuse. J’étais inquiète. Je suis bouleversée. J’étais vraiment dans tous mes états. Par les Sept Sacré, par la Reine des sorcières ! Que m’as-tu fait Seffily ? Que m’as-tu fait ? Je suis si furieuse, si déçue, si inquiète, si contente de te revoir saine et sauve. Ou presque. Mais saine et sauve. Qu’as-tu fait aujourd’hui ?
    
    Seffily tourna le regard vers tantine. La grosse Grem’ avait pleuré ; de rage ou de peur, la petite n’en savait rien. Ses larmes dégoulinaient sur ses joues rebondies et se perdaient dans les plis de son menton surdimensionné.
    
    — Je ne sais pas, tantine, dit Seffily en déglutissant péniblement.
    
    Un frisson le long de la nuque. Ses cheveux commençaient à se dresser.
    
    — Serais-tu en train de me mentir ?
    — Non, essaya-t-elle de répondre avec sincérité. Pas du tout !
    
    Le volet de la chambre était fermé ; seule la cheminée procurait un peu de chaleur à la chambre. Gremelinda la fixa avec intensité, les sourcils collés l’un à l’autre pour exprimer sa plus grande perplexité. D’un coup, elle claqua des doigts et le feu dans l’âtre se gonfla.
    
    — Tu me mens petite idiote !
    — Non, implora Seffily en essayant de prendre de la distance avec l’énorme femme. Je te le promets !
    
    Mais sa chevelure gonflait, se défaisait peu à peu de ces rouleaux si bien arqués pour se dresser sur son crâne.
    
    — Qu’as-tu fait aujourd’hui ? l’interrogea Grem’, menaçante.
    — Rien, promis, rien !
    
    La couverture posée sur son torse entravait ses bras, l’empêchant de fuir la baleine collée à elle. La grosse Grem’ ouvrait et fermait la bouche ; des sons difformes en sortaient, percutaient la gosse allongée. Dans un sursaut de terreur, Seffily parvint à se défaire de sa couverture et ce qu’elle vit la laissa stupéfaite. Toute la peau de son bras gauche paraissait fissurée, comme une théière brisée ; des flammes blanches s’échappait des failles mais aucune goutte de sang de maculait le derme.
    Gremelinda caqueta ; elle semblait vouloir se cacher, éviter le regard de sa nièce mais sa corpulence l’empêchait de bouger avec assez de rapidité. Seffily l’empêcha de quitter la chambre en mettant son bras entre ses petits doigts ; résignée, la grosse Grem’ soupira.
    
    — Très bien, très bien, je te dois des explications…
    
    Seffily voulait pleurer, épouvantée par cette peau craquelée. Elle se souvint avoir entendu son bras taper contre le tronc d’un arbre et ce bruit de brisure… Etait-ce la brume qui l’avait rendu ainsi ? Le visage de Gremelinda indiquait le contraire et la peur s’intensifiait.
    
    — Tu es ce qu’on appelle…
    
    Elle se tut.
    
    — Tantine, parle, s’il te plaît !
    — Mais vas-tu te taire ! Ces jeunes, aucune politesse ! Bon très bien, très bien. Tu es ce qu’on appelle une sorcière de porcelaine !
    
    Seffily regarda à nouveau son bras.
    
    — Je ne comprends pas. Je suis bien ta nièce, tantine ! Je peux pas être en porcelaine ! Je suis humaine, comme toi !
    — Tu ne m’écoutes donc pas, tonna Gremelinda d’une voix peu assurée. Tu n’es pas humaine, tu es en porcelaine. Mon petit bouchon, je t’aime quand même tu sais…
    
    La révélation lui coupa le souffle. En avait-elle un, par ailleurs ? Respirait-elle vraiment ? Avait-elle vraiment un cœur ? Elle le sentait battre, s’affolait dans cette cage thoracique trop petite, trop étroite pour toute la peine qui enflait.
    
    — Ne me regarde pas ainsi tu veux ! Vilaine menteuse ! Tu es partie sans rien dire donc accepte que je te sermonne. Je disais donc. Tu es ce qu’on appelle une sorcière de porcelaine. Tu es de l’énergie pure ma chérie. Si pure que tu as pu prendre forme humaine !
    — Sauf que je ne suis pas humaine…
    
    Gremelinda fuyait son regard ; Seffily refusait l’évidence, n’acceptait pas cette prétendue vérité sur ses origines.
    
    — Mais tu es ma petite douceur, minauda Grem’ en voulant l’embrasser sur la joue.
    
    Ce simple geste suffit à la petite pour s’insurger. Elle hurla son dégoût en se précipitant hors des couvertures ; surprise par cette soudaine véhémence, Gremelinda en perdit l’équilibre et s’écroula lourdement sur le tapis. Seffily profita de ce moment d’inattention pour s’échapper de la chambre ; elle attrapa sa capeline à la volée et dévala les escaliers pour quitter la maison. Erval l’aiderait sans doute à comprendre cette situation désespérée.
    Dehors, la neige avait recouvert les toits ; le froid s’engouffrait dans les ruelles et un épais manteau gelé tapissait les pavés des trottoirs. Il n’y avait plus personne ; chacun devait être emmitouflé dans leurs couvertures, au coin d’un feu, à se protéger de cette soudaine tempête blanche. Les flocons continuaient de tomber, s’enroulant dans les virgules de charbon s’échappant des cheminées.
    Un rapide coup d’œil lui permit de s’apercevoir l’absence de son ami. Aucune lumière n’éclairait la façade de sa maison et tous les volets étaient clos ; peut-être se trouvait-il encore aux jardins de sucre ? S’il était blessé, il ne survivrait pas aux bourrasques glaciales. Il fallait se presser : Gremelinda rugissait depuis l’étage.
    
    
~O~

    
    Seffily courait. Elle trébuchait souvent dans la neige, se prenait les pieds dans les racines, craignait voir la créature surgir de derrière les arbres. Mais le calme régnait dans la forêt ; il n’y avait que sa respiration forte pour perturber le silence et… ce chant de la fée des bulles résonnant derrière elle.
    Cependant, rien n’entacherait sa résolution : elle voulait retrouver Erval, lui dévoiler les dernières révélations de Gremelinda et le sauver s’il avait besoin de son aide. Quand elle arriva à hauteur des barrières qui entouraient les jardins de sucre, elle cria le prénom de son ami à plusieurs reprises. Une fois, deux fois, puis une troisième… Aucune réponse. Les jardins semblaient d’ailleurs être préservé de la tempête : les flocons ne se posaient jamais sur les gâteaux et fondaient en arrivant sur le sol.
    
    — Ah, te voilà !
    
    La petite fille de porcelaine sursauta ; Erval était collé contre son dos et lui avait plaqué ses mains contre les yeux.
    
    — J’ai bien cru que tu ne reviendrais pas !
    — Je… Erval, tu vas bien ?
    — Bien sûr, pourquoi ? Et toi ?
    
    Il retira ses paumes moites et l’entraîna dans le jardin ; la température y était agréable et aucune vapeur ne sortait de sa bouche quand elle parlait.
    
    — Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il avec son éternel sourire mystérieux. Tu peux tout me dire tu sais…
    
    Seffily ne sut pourquoi elle fit ce geste ; le chant de la fée s’intensifiait et des bulles voletaient au loin, en direction du village. Elle ignora l’avertissement en découvrant son bras gauche pour lui montrer sa peau de porcelaine. La lueur blanche qui s’en dégageait éclaira le regard avide du jeune homme. Quelque chose changea ; son expression se durcit, ou s’affirma plutôt : Erval montrait enfin son vrai visage et Seffily se sentait idiote d’avoir été si aveugle depuis le temps. Les doigts de l’adolescent cerclèrent son poignet avec fermeté ; il étudiait les brisures avec attention, passant sa langue sur ses lèvres à plusieurs reprises.
    
    — Alors, tu les ! Tu l’es ! C’est formidable, ricana-t-il en pinçant ses lèvres de la rangée supérieure de ses dents. Je n’étais pas sûr, je ne savais pas si tu étais la sorcière de porcelaine. Tu dégageais tellement d’énergie, tellement !
    
    La gamine essaya de tirer sur son bras, de se dégager mais Erval était bien plus fort. Il raffermit sa poigne et la fixa de ses yeux fous.
    
    — Tu n’as pas assez mangé la dernière fois. Tu n’as pas assez mangé ! Il faut que tu manges, que tu manges, que tu manges ! Prends, prends, prends ce chou ! Plus tu mangeras, plus je pourrais puiser ton énergie !
    
    Seffily se rappela la créature, les paroles énigmatiques entendus au moment de la rencontre et fit le rapprochement : Erval était cette bête immonde qui l’avait poursuivie dans les bois. Des larmes perlèrent sur ses cils ; Seffily se laissait submerger par la terreur.
    Il l’obligea à s’asseoir sur une souche, entre deux gros gâteaux à la crème et quand il alluma les torches pour illuminer les ténèbres, Seffily put se rendre compte de sa bêtise : ce qu’elle avait cru magnifique en début de journée n’était qu’une illusion supposée l’affamer, la faire craquer et goûter à ce qu’elle croyait être une merveille sucrée. Il n’en était rien. La moisissure rongeait les pâtisseries, dégoulinantes de vers. La nuée de sucre n’était plus qu’un nuage de mouche, bourdonnante, se posant sur les aliments avariés, allant d’une pourriture à une autre. Un haut le cœur manqua de la faire vomir à nouveau.
    
    — Il faut que tu manges, que tu manges plus plus plus ! Je dois passer la brume, je dois sortir, je le dois, je le dois, je le dois ! Oui oui oui, grâce à toi, grâce à ton énergie je le pourrais. Mange, petite, mange, que je puisse avoir la force de passer la barrière. Mange !
    — Pitié ! sanglota-t-elle.
    — Pas de pitié misérable petite porcelaine ! Pas de pitié ! Mange, mange, mange ! Je dois sortir d’ici, je le dois, je le dois, je le dois !
    
    Plus il parlait, plus il se transformait. Sa peau se lézardait, prenant la couleur d’un cuir foncé. Les membres s’allongeaient, courbés et griffus ; une tête triangulaire, la gueule grande ouverte, se tortillait au bout d’un long cou poilu. Les crocs de la créature luisaient à chaque coup de langue pointue, prêts à s’enfoncer dans la gorge de la petite si elle osait faire un geste.
    
    « Tu n’as pas assez mangé. Tu n’as pas assez mangé. Tu n’as pas assez mangé… »
    
    Elle pleura en silence, bercée par le chant des criquets. Seffily allait surement mourir et elle n’aurait jamais pu se faire pardonner par la grosse Grem’. Soudain, alors que le monstre transformé allait sauter sur elle, un drôle d’événement survint. La bestiole fut projetée au loin par une force invisible, dans un couinement pitoyable.
    
    — Ne touche pas à ma petite douceur sucrée, beugla Gremelinda, enfoncée dans un manteau en fourrure, une toque sur la tête. Pitoyable gnûme ! Tu vas bien ma chérie ?
    
    Seffily mentit. Ses cheveux se dressèrent, raides, sur sa tête. Honteuse de se sentir si morveuse, de ne pas réussir à être sincère comme le voudrait sa tantine – risible dans cet accoutrement boursoufflé – Seffily s’échappa des jardins, horrifiée de devoir faire face à la grosse Grem’. Elle décampa à vive allure dans la forêt malgré les appels effrénés de la tante.
    Elle courut. Elle courut si vite.
    La respiration se saccada. La vue se brouilla, tapissée de larmes. Et la brume apparut, face à elle, plus blanche que la neige, plus terrifiante que la grosse Grem’ et le gnûme. Peut-être était-ce la solution ? S’enfoncer dans la brume, ne plus en sortir, ne plus revenir pour ne plus avoir honte. Seffily était lâche, elle le savait, mais elle n’avait pas la force d’affronter ses démons.
    Alors elle s’enfonça. Elle courut, malgré le sol qui tremblait, et tentait de garder son équilibre. Le tremblement s’intensifia. La neige s’affolait, tombait à n’en plus finir jusqu’à ce … Dans sa précipitation, elle ne vit pas l’obstacle. Son front heurta une paroi transparente ; Seffily retomba sur les fesses, sonnée, et les secousses stoppèrent.
    
    — Bienvenue dans la limite de notre village, mon petit sucre…
    
    Gremelinda était déjà là, à ses côtés. Elle effleurait la barrière de verre de sa main gantée, un léger sourire sur les lèvres.
    
    — Le gnûme ne te fera plus de mal. Il aspirait ton énergie en te faisant manger ces… choses. Mais il était comme toi, avide de liberté, désireux de sortir d’ici. Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie. Je ne t’ai jamais dit la vérité pour ne pas te blesser.
    — Pourquoi tes cheveux ne se dressent pas, alors ? répondit Seffily en essuyant ses yeux douloureux du revers de sa manche.
    — Parce que la grosse Grem’ est une vieille bique, murmura-t-elle en s’agenouillant vers elle. Et que tu es plus humaine que la grosse Grem’, mon petit chou. La porcelaine est fragile, ma chérie. Elle est l’écrin de ta pureté, de ta beauté. Voilà pourquoi tu es si bien coiffée !
    
    Gremelinda se redressa et donna un violent coup dans la barrière invisible. Quelque chose semblait s’agiter derrière, indistinct, énorme.
    
    — Il y a de ça quelques années, ma sœur, Naba Yolga, m’a enfermée ici. Elle ne supportait pas que je puisse être plus puissante qu’elle. Plus jolie aussi ! Tu la verrais, avec ses branches dans ses cheveux roux et son accent de vieille pie. Je voulais sortir à tous prix. Je tentais de dépasser la brume mais chaque fois, elle secouait la boule. La neige tombait inlassablement, à chaque tentative ratée. Puis un jour, j’ai réalisé que ma vie était mieux ici…
    — Pourquoi ?
    — Car tu es née, ma douceur, tu es née et je savais que pour partir, il me fallait briser la porcelaine. Naba avait fait exprès de déposer une étincelle de pure énergie, seule chose capable de briser le sortilège qui me retenait ici. Elle savait que cette étincelle prendrait une forme humaine. Elle savait que je n’aurai pas eu le courage de t’utiliser.
    
    Gremelinda lui offrit sa main pour l’aider à se relever. Seffily l’accepta et s’enfonça dans les bras potelés de tantine, qui l’étreignit avec rudesse.
    
    — Je ne voulais pas te briser, chuchota-t-elle à son oreille.
    
    Le chant de la fée s’arrêta et les bulles s’éclatèrent.
    
    — Mais maintenant, vilaine petite sotte, tu vas te remettre au travail et plus vite que ça. Je te jure ! Je te jure ! Qu’ai-je fait à la Reine pour supporter pareil petite sotte ?
    
    Sauf que dans son sermon, un sourire bordait les mots.
    
    

Texte publié par Jérôme M. Keller, 26 décembre 2019 à 10h44
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