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Tome 1, Chapitre 2 « Rencontres fortuites » Tome 1, Chapitre 2
Après avoir tourné plusieurs fois dans toutes les directions, Gabrielle se laissa sur la bordure humide de la fontaine, choquée, et de plus en plus nauséeuse. Un cercle de curieux s’était formé autour d’elle, mais elle n’y prêtait pas attention, jusqu’à ce qu’un groupe d’hommes en armures s’approche d’elle, des armures argentées parfaitement lustrées, presque éblouissantes. Un voilier à trois mâts était gravé sur le plastron de ces armures, et chaque homme, sans exception, était muni d’un fourreau dans lequel une épée était soigneusement rangée. L’un d’eux se détacha du groupe et vint à sa rencontre : grand et bien bâti, il avait une démarche assurée et sportive, rehaussée par un port de tête noble. Pour ce qui était de son apparence physique, Gabrielle l’aurait peut-être classé dans la catégorie des hommes beaux, s’il n’avait pas eu le nez légèrement excentré par rapport à la symétrie de son visage. Ses cheveux étaient courts et noirs, comme ses sourcils froncés et sa barbe éparse. La main sur le pommeau de son épée, il s’adressa à Gabrielle d’une voix ferme :
    
    - « Décline ton identité, jeune fille. »
    
    Totalement ahurie, Gabrielle se contenta de le fixer sans prononcer un seul mot. L’homme insista plusieurs fois, sans jamais obtenir une seule réponse. Derrière lui, ses compagnons commençaient à ricaner, tandis que la foule de curieux chuchotaient de plus belle, sans parfois contenir quelques moqueries. Gabrielle parvint finalement à formuler une phrase, après une quatrième tentative de la part de l’homme en armure :
    
    - « Où suis-je ? »
    
    L’un des autres hommes s’était aussi approché :
    
    - « Menons-la au Roi, nous ne savons pas à qui nous avons affaire. »
    
    Gabrielle replongea dans son mutisme hébété à l’entente du mot « Roi ». L’homme qui s’était adressé à elle hocha la tête, puis lui demanda de se lever et de les suivre sans protester, mais elle n’obtempéra pas.
    
    - « Je te conseille de ne pas faire d’histoires », dit-il alors, la main toujours vissée sur le pommeau de son épée.
    
    Autour d’eux, la foule s’était tue et suivait l’échange avec intérêt.
    
    - « Si vous me dites ce qu’il se passe d’abord », répondit Gabrielle.
    
    En retour, cinq lames d’épées furent simultanément dégainées de leur fourreau dans un harmonieux frottement métallique. L’homme pointa son arme sur Gabrielle et n’eut pas besoin d’insister pour qu’elle obéisse. Fébrile, elle se leva.
    
    L’homme posa sa main sur son épaule et la poussa devant lui. Les autres s’écartèrent pour les laisser passer, puis ordonnèrent à la foule de vaquer à ses occupations. Elle se dispersa lentement, sans cesser de chuchoter et de fixer Gabrielle comme un animal de foire.
    
    Ils contournèrent la fontaine de granit et s’engagèrent sur la grande avenue pavée qui, remontant la montagne, conduisait au château, tout aussi sombre et majestueux que le reste de ce qui, apparemment, était une ville. Une ville aux bâtiments hauts et imposants, dont les toits, presque tous taillés en pointe, paraissaient vouloir ne former qu’un avec le ciel. Les hommes et les femmes qu’ils rencontrèrent alors qu’ils remontaient vers le château étaient presque tous vêtus de tuniques et de pantalons aux couleurs de la mer, variantes entre le vert, le bleu et le gris. La plupart des femmes avaient de longs cheveux lisses, quant aux hommes, ils les avaient, pour l’essentiel, courts et broussailleux. Gabrielle n’était pas spécialement frappée par la singularité des habitants, elle l’était en revanche plus par le décor, notamment lorsqu’ils passèrent les portes du château.
    
    Une muraille de pierres grises entourait et protégeait le domaine royal, et une grille en fer forgé était gardée par d’autres hommes en armure. Lorsqu’ils passèrent la grille, les pavés laissèrent place à un chemin de sable parfaitement ratissé bordé de grands arbres. Gabrielle parvenait à distinguer, au-delà de ces massifs feuillus, une vaste étendue d’herbe et, encore plus loin, ce qui devait être des jardins aménagés.
    
    Au fur et à mesure qu’ils approchaient du château, Gabrielle se sentait de plus en plus microscopique : à la manière des châteaux forts, un pont permettait d’accéder à la cour intérieure ; une rivière coulait sous le château et continuait au-delà des murs d’enceinte. Le château était immense, d’un gris sombre éclairci par la lumière du soleil. Dans la cour intérieure, d’autres gardes se tenaient à chaque entrée, et Gabrielle aperçut une jeune fille aux cheveux flamboyants qui l’observait avec curiosité et étonnement.
    
    Ils traversèrent quelques couloirs et arcades avant de pénétrer dans ce que Gabrielle identifia comme étant une salle des trônes. C’était une salle longue et haute, dont le sol carrelé d’un bleu clair faisait écho à la grande tenture qui, suspendue derrière deux trônes somptueusement garnis, représentait elle aussi un voilier blanc à trois mâts. Des colonnes de granit soutenaient le plafond arc-bouté, de telle sorte qu’une allée d’honneur paraissait s’étendre devant Gabrielle. Les fenêtres, dissimulées derrière ces colonnes, éclairaient la salle d’une lumière dorée et brillante, l’inondant de sa chaleur. L’un des hommes qui l’accompagnaient se détacha du groupe et se fraya un chemin derrière les colonnes, tandis que les autres avancèrent encore un peu avant de s’arrêter.
    
    Durant toute cette ascension vers le château, Gabrielle avait eu le temps de retrouver un minimum de discernement et de sens critique : elle était ainsi parvenue à la conclusion qu’elle se trouvait bel et bien dans un rêve, un rêve totalement au-delà de ses attentes, notamment du fait de sa capacité à imaginer de tels lieux et de s’y projeter avec tant de convictions qu’elle avait vraiment l’impression d’y être. Absolument tout lui était surréaliste, magnifique et gigantesque, jusqu’aux gardes en armure d’argent et aux trônes incrustés de saphirs. Alors qu’ils étaient plongés dans un silence cérémonieux, la salle des trônes, vide et grandiose, leur imposait son incontestable supériorité. C’était irréel, inimaginable, impossible. Elle ne pouvait qu’être en train de rêver.
    
    Le garde qui les avait quittés quelques instants plus tôt revint en compagnie d’un homme d’une cinquantaine d’années probablement, plutôt petit, légèrement enrobé, et dont le visage sévère n’inspirait pas vraiment Gabrielle. Ses cheveux coupés au carré et grisonnants étaient retenus par une simple couronne d’argent. Son accoutrement se limitait à un pantalon de tissu soyeux, rentré dans des bottes noires soigneusement lustrées, et à une tunique du même noir et du même tissu que son pantalon. Il s’approcha d’une démarche rapide de Gabrielle, les gardes autour d’elle s’inclinèrent légèrement à son arrivée. Son visage, ridé, révélait cependant un penchant pour la bonne humeur, trahie par ses pattes d’oies et quelques rides non loin de la commissure de ses lèvres. Pas une trace de barbe n’était visible, ses yeux, marrons, adoucissaient aussi l’allure sévère qu’il essayait d’adopter. En somme, il avait un visage beaucoup plus avenant de près que de loin.
    
    - « Où l’avez-vous trouvée ? » dit-il d’une voix grave qui mit fin au silence envoûtant de la salle des trônes.
    
    - « Au milieu de la place de Gorgaut », répondit l’homme au nez de travers, « elle est … »
    
    Il mit un court moment avant de formuler la fin de sa phrase :
    
    - « Elle est apparue près de la fontaine. »
    
    Le Roi fronça ses sourcils bruns et plissa les yeux tout en s’approchant davantage de Gabrielle.
    
    - « Ton nom », ordonna-t-il.
    
    - « Gabri … Gabri … Gabrielle. Gabrielle Numière », balbutia la jeune fille.
    
    - « Espèce », reprit le Roi.
    
    Gabrielle ne percuta pas immédiatement.
    
    - « Espèce ? » répéta-t-elle bêtement.
    
    - « Répond quand le Roi te pose une question », dit sèchement le garde au nez de travers.
    
    - « Je suis désolée », dit Gabrielle avec effronterie en se tournant vers lui, « mais ce n’est pas tous les jours qu’on me demande de quelle espèce je suis. Je suis humaine, ça ne saute pas aux yeux ? »
    
    - « Surveille ton langage », répondit le garde.
    
    - « Laisse, Jared, laisse », intervint le Roi en lui faisant un petit geste de la main.
    
    Bien malgré lui, le garde se tut.
    
    - « Alors comme ça, tu es miraculeusement apparue sur la place de Gorgaut ? » poursuivit le Roi.
    
    - « J’étais chez moi, je dormais, je me suis réveillée, j’ai entendu du bruit, alors je suis sortie voir ce que c’était, puis j’ai été emportée dans un tourbillon démentiel et je me suis retrouvée … Là où vous avez dit. »
    
    - « Et où habites-tu ? » demanda le Roi.
    
    - « Brest, Bretagne, France. »
    
    Elle se retint d’ajouter Terre.
    
    Le Roi haussa les sourcils, recula de quelques pas, puis regarda ses gardes.
    
    - « Je n’ai jamais entendu pareilles sottises », dit-il, « gardez-la en lieu sûr le temps que je vérifie certaines choses. »
    
    - « Hein ? » s’écria Gabrielle, « je veux rentrer chez moi, vous ne me garderez nulle part ! Et je ne vous raconte pas de bêtises ! »
    
    Le Roi lui adressa un regard peu convaincu.
    
    - « On ne conteste par les ordres d’un Roi, Gabrielle. »
    
    Il fit ensuite demi-tour et disparut derrière les colonnes de pierres sans une parole de plus, malgré l’insistance de Gabrielle. Le dénommé Jared lui saisit le bras, mais elle se dégagea brutalement.
    
    - « Lâchez-moi, vous, vous ne me garderez pas. »
    
    - « Et tu penses pouvoir passer outre les décisions du Roi ? » demanda Jared d’un ton moqueur.
    
    - « Il n’y a pas de Roi », s’entêta Gabrielle, « il n’y a rien du tout ! Tout cela n’est pas réel ! »
    
    Jared et les autres gardes se mirent à rire, sous les yeux à la fois perdus et exaspérés de Gabrielle. Elle soupira bruyamment et entreprit de rejoindre la sortie, mais Jared lui plaqua sa main sur la cage-thoracique et l’obligea à reculer de plusieurs pas.
    
    - « Où penses-tu aller ? »
    
    Et c’était une question très pertinente : Gabrielle n’en avait strictement aucune idée, car même s’il s’agissait d’un rêve, encore fallait-il en sortir.
    
    - « Je crois que tu es folle », ajouta Jared, « et les fous, on les écroue. »
    
    Et pour honorer sa parole, il l’enferma dans les cachots du château.
    

Texte publié par Velanebleue, 23 décembre 2019 à 11h57
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