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Tome 1, Chapitre 1 « L'atterrissage forcé (V2) » Tome 1, Chapitre 1
Alors qu’elle commençait à piquer du nez sur son clavier d’ordinateur, le professeur annonça la fin de son cours. Soulagée, Gabrielle se redressa et rabattit l’écran. Les vieux amphithéâtres accompagnaient sa vie d’étudiante depuis maintenant trois années et commençaient à la lasser. Ils se vidaient au fur et à mesure du temps, lui donnant ainsi l’impression d’appartenir à un groupe de rescapés. Elle ne vivait pas ses études comme un purgatoire, contrairement à certains de ses camarades, mais plutôt comme un parcours d’obstacles à surmonter.
    
    Gabrielle Numière étudiait en troisième année de lettres modernes à la faculté de Brest, une ville du fin fond de la Bretagne armoricaine loin d’être réputée pour ses stations balnéaires et un climat où il fait bon vivre. En cette fin de matinée de décembre, la jeune femme était d’humeur morose : ses résultats n’étaient pas à la hauteur de ses attentes, et les examens approchaient à grands pas, la plongeant dans un état de déni qui l’encourageait davantage à enchaîner les heures de sommeil que les heures de travail. Elle se voyait déjà aux examens de rattrapages, sans grande conviction, puis plus tard, à la place des harpies de l’administration qui passaient leur temps en pause-café.
    
    Gabrielle avait quitté le domicile familial depuis trois ans maintenant, elle l’avait troqué pour un petit appartement deux pièces en plein centre-ville de Brest, ce qui lui garantissait un accès illimité aux bibliothèques universitaires et aux lieux de débauche les plus prisés par la jeunesse bretonne. Elle naviguait ainsi dans les eaux vaporeuses et alcoolisées de la fin d’adolescence, encore incapable de franchir le seuil de l’âge adulte et de ses responsabilités corolaires. Elle avait dégoté un travail à mi-temps dans un magasin de vêtements de la rue chic et commerçante de la ville. Ses clientes, toutes de marques vêtues, se succédaient avec leurs mêmes grands gestes empruntés et leurs voix de femmes importantes. À leur départ du magasin, elles laissaient derrière elles un petit nuage de parfum trop sucré, mais surtout, un très beau chèque à trois chiffres.
    
    Gabrielle devait repasser chez elle avant de se rendre au magasin : il fallait qu’elle troque ses bottines pour une paire de tennis plus confortables, qui lui permettraient de tenir six heures d’affilée debout sans difficulté. Elle rangea ses affaires dans son sac à main et s’empressa de quitter la froideur morne de l’amphithéâtre.
    
    Dans les couloirs de la fac de lettres, l’originalité vestimentaire dominait. Pourtant, le goût ne semblait pas être le maître mot : alors que certains optaient pour des sarouals mauves et de grandes blouses bleu électrique, d’autres préféraient se raser une seule partie du crâne ou se faire un piercing au milieu des sourcils. Bien qu’elle fréquentât ce milieu depuis trois années, Gabrielle ne s’accoutumait pas à ce besoin perpétuel de se démarquer.
    
    Elle tombait pour sa part dans l’extrême inverse : une sobriété maximale au service d’un physique passe-partout. De longues boucles blondes, des yeux bleus, une bouche rose et fine ; en clair, la parfaite représentation de la bretonne lambda. Elle était en général reléguée dans la catégorie des « mignonnes, mais sans plus », notamment du fait de sa taille moyenne et de son accoutrement limité à un jean et une chemise. Mais elle n’en demandait pas plus, elle était plutôt satisfaite de son physique, il garantissait plus de discrétion, et donc moins de critiques.
    
    Elle rencontra deux de ses amies sur les marches du bâtiment de la fac, une étrange construction d’un bleu sombre, imposante et toute en courbe. Manon avait planté un stylo Bic dans ses cheveux bruns pour tenter de les faire tenir en place. Elle redoublait sa première année pour la deuxième fois, mais ne manifestait aucune inquiétude à ce sujet. Eva, plus grande et incontestablement plus intelligente, s’attribuait le rôle de la copine psychologue qui tente de trouver des origines freudiennes aux problèmes des autres. Elles étaient justement dans un débat sur le rôle du père dans l’éducation des enfants lorsque Gabrielle les rejoignit. Elles discutèrent brièvement, échangèrent quelques banalités sur les prochains partiels et la soirée de jeudi soir, puis Gabrielle les quitta au risque d’arriver en retard au travail.
    
    Il existe une règle bretonne qui veut qu’il pleuve et qu’il vente, peu importe la saison. Or, en cette fin de matinée d’hiver, une fine bruine glacée tombait du ciel gris et lourd. Le tout, agrémenté d’une brise venue du Nord, terminait de confirmer cette idée reçue. Gabrielle s’emmitoufla dans son écharpe, et, faute de capuche, affronta le mauvais temps finistérien avec courage et détermination. Elle se réfugia dans un arrêt de bus aux vitres embuées, le visage humide et les cheveux imbibés d’eau.
    
    C’était l’heure de pointe, et la route était bondée de motos, de voitures et d’autobus. Utilisés sans retenue, les klaxons s’en donnaient à cœur joie, au grand dam de leurs victimes conductrices. Gabrielle songea que les agents de l’administration devaient se trouver dans les bouchons, mais se rappela que les bureaux fermaient à onze heures et demie pour ne rouvrir qu’à quatorze heures. Elle eut une moue dubitative, et décida de se concentrer sur autre chose que sur l’administration de la fac.
    
    Gabrielle observa les gens autour d’elle : pour la plupart, il s’agissait d’étudiants ou de lycéens venus casser la croûte avant de retourner s’asseoir sur une chaise pendant trois heures. Les jeunes Brestois, tous habillés de la même manière, affichaient l’air de circonstance que quiconque prend lorsqu’il attend les transports en commun : une mine renfrognée, ennuyeuse et attristante, et par conséquent, communicative. Gabrielle savait qu’elle affichait le même air prostré. Lorsque le bus arriva, les passagers déferlèrent sur le trottoir avant qu’une autre horde s’y engouffre.
    
    À l’intérieur, les gens faisaient la tête, et préféraient rester debout plutôt que de s’asseoir à côté d’un inconnu. Gabrielle ne comprenait pas cette peur des autres usagers des transports en commun, et s’était assise à côté d’une vieille femme somnolente. Elle songeait à la longue après-midi de travail qui l’attendait, d’autant plus chargée que Noël approchait. Ce temps et ces visages gris lui donnaient envie de s’enfermer chez elle et de regarder une bonne série, emmitouflée dans un plaid. Mais l’appel du devoir et son contrat de travail ne lui permettaient pas de s’octroyer un tel privilège. Afin de patienter jusqu’à son arrêt de bus, elle farfouilla dans sa poche, puis s’attaqua à un jeu de lancer de minions sur son smartphone.
    
    Un quart d’heure plus tard, elle descendit devant le lycée branché de la ville. Elle habitait non loin de là, dans une ruelle en pente rude qui se métamorphosait en parcours du combattant quand elle rentrait d’une journée trop chargée ou d’une soirée trop arrosée. Elle surmonta une fois encore cette épreuve avec bravoure, et gagna la porte de son immeuble. Des trainées de suie et des graffitis de mauvais goût en garnissaient la façade. Elle perdit quelques secondes à rechercher ses clés dans son sac à main, avant de composer le code de l’entrée et de pousser la porte grinçante. Sans relever son courrier, sans même noter que les poubelles n’avaient toujours pas été vidées, elle monta les escaliers carrelés jusqu’au troisième étage.
    
    La porte d’entrée de son appartement donnait sur une pièce rectangulaire, meublée d’un lit, d’une toute petite télé, d’un bureau et d’une commode. La cuisine, un peu plus excentrée, contenait une table et deux chaises, quant à la salle de bain, elle n’était fermée que par un simple rideau de douche opaque. Les fenêtres, mal isolées, ne filtraient pas les bruits de la rue. Une moquette bleue et usée recouvrait le sol, les murs jaune poussin avaient été tapissés de fiches bristols et de photos d’amis et de famille. N’importe qui d’autre se serait plaint de cet appartement trop petit, mal agencé, trop froid et trop bruyant, mais Gabrielle en était plus que satisfaite. Elle rouspétait régulièrement contre l’humidité, mais cela ne l’empêchait pas de considérer ce vase clos comme son refuge.
    
    Si Gabrielle n’était pas une maniaque de l’ordre, elle faisait tout de même en sorte de vivre dans un environnement propre et rangé : il était rare que la vaisselle s’entasse dans l’évier ou que ses sous-vêtements sales jonchent le sol. Seule sa table de travail, et peut-être parfois son lit, laissaient parfois penser à un champ de bataille.
    
    Elle posa son sac à main sur la chaise de son bureau, se débarrassa de son écharpe mouillée et de sa veste en cuir, retira ses chaussures, puis dégota un plat à réchauffer dans son frigo presque vide. La perspective d’une petite virée au supermarché la ravit moyennement, et elle regretta la cuisine simple, mais efficace, de sa mère. Sans prendre la peine de se poser, elle engloutit son repas, laça ses tennis, réenfila sa veste en cuir et sa grosse écharpe, puis repartit pour le magasin.
    
    Elle s’était préparée à un après-midi fatigant, mais il se révéla bien pire qu’elle ne l’avait imaginé : elle n’eut aucun moment de répit, ses clientes se jetèrent sur elle comme des oies sauvages et l’accaparèrent pendant des quarts d’heures entiers. Comme chaque mercredi après-midi, certaines d’entre elles étaient accompagnées de leurs enfants, ce qui n’arrangeait guère la situation. Heureusement, le chiffre d’affaires que Gabrielle et sa responsable parvinrent à faire en six heures de travail récompensa cette éprouvante journée.
    
    De retour chez elle, Gabrielle s’écroula sur son lit et s’endormit comme une masse. Elle n’émergea qu’aux alentours de minuit, confuse et désorientée.
    
    Elle s’assit sur le rebord de son lit, tâta dans la pénombre jusqu’à trouver l’interrupteur de sa lampe de chevet, puis l’alluma. Elle avait été réveillée par un bruit sourd en provenance du rez-de-chaussée. Elle tendit l’oreille, aux aguets, tout en songeant que cela n’était peut-être que le fruit de ses rêves. Elle attendit, dans le demi silence de son appartement mal isolé, et le bruit sourd se fit à nouveau entendre. C’était comme si quelqu’un tentait d’enfoncer la porte de l’immeuble. Figée, Gabrielle attendit une nouvelle manifestation, qui ne tarda pas. Elle se leva, ouvrit l’une de ses fenêtres et se pencha au-dessus du vide : la nuit et la pluie l’empêchaient de voir correctement, mais la lumière des réverbères lui indiqua qu’il n’y avait personne en bas. Gabrielle ferma délicatement sa fenêtre, comme si faire un peu de bruit risquait de raviver les martèlements du rez-de-chaussée. Elle s’approcha ensuite de la porte et l’entrouvrit avec le plus de discrétion possible. La lumière du couloir n’était pas allumée, ni celle de la cage d’escaliers, tout semblait parfaitement calme. Un autre claquement sourd la fit bondir en arrière. De moins en moins rassurée, elle prit son téléphone portable, composa le numéro de la police, se ravisa, reposa le téléphone sur sa commode. Le bruit recommença. Gabrielle reprit son téléphone, considéra l’écran noir de son smartphone, le glissa dans la poche arrière de son jean et s’approcha à nouveau de la porte de son appartement.
    
    Elle prit une longue inspiration avant de passer sa main dans l’embrasure. Elle buta assez vite sur l’interrupteur et le pressa : la lumière blafarde du couloir se substitua à la pénombre, alors même que le martèlement avait repris. Gabrielle sortit sur le pas de la porte et scruta les alentours : personne ne semblait s’inquiéter, alors que le bruit était suffisamment fort et régulier pour réveiller chaque habitant. Elle osa quelques pas jusqu’à la cage d’escaliers, qu’elle prit aussi le soin d’éclairer, passa la tête au-dessus de la rambarde : rien ne laissait croire que quelqu’un voulait s’introduire ou s’était introduit dans le hall d’entrée. Le bruit reprit, plus fort, et Gabrielle, tout en reculant, poussa un petit cri qu’elle se dépêcha d’étouffer. Elle se sentait à la fois effrayée et idiote, d’autant plus que ses voisins dormaient paisiblement, peu soucieux de la survie de la porte de l’immeuble.
    
    Plusieurs minutes s’écoulèrent ensuite dans le silence le plus complet. Gabrielle n’osait plus bouger et se tenait toujours plantée au milieu du couloir, ses mains crispées sur sa bouche, les yeux grands ouverts. Elle s’aventura finalement jusqu’aux escaliers, elle eut même la témérité de poser un pied sur la première marche, mais se jeta sur l’interrupteur lorsque la lumière se coupa à nouveau. En proie à une paranoïa qu’elle ne se connaissait pas, elle attendit encore quelques instants, avant de prendre son courage à deux mains et de descendre jusqu'au rez-de-chaussée.
    
    Bien évidemment, il n’y avait personne dans le hall, les poubelles nauséabondes trônaient à leur emplacement habituel, les boîtes aux lettres ne s’étaient pas écroulées, et la porte demeurait fermée. Gabrielle se frotta le visage tout en se disant qu’elle devait certainement rêver. Elle tourna les talons, mais se figea encore une fois lorsque la porte s’ouvrit dans son habituel grincement rauque. Elle fit volte-face, mais il n’y avait personne dans l’encadrement de la porte. Elle cligna plusieurs fois des yeux, se tapota les joues, secoua la tête, mais la porte restait ouverte, et il n’y avait pas trace de présence humaine.
    
    Elle était forcément en train de faire un rêve, ça ressemblait trop à un scénario de film ou au prologue d’un thriller . Si elle voulait se réveiller une bonne fois pour toute, elle devait affronter le danger.
    
    Gabrielle souffla plusieurs fois, et se dirigea d’un pas décidé vers la porte d’entrée : elle en franchit le pas et se retrouva sur le trottoir. Elle sonda les alentours, les sourcils froncés ; décidément, elle avait un sens aiguisé du détail pour quelqu’un qui rêvait. Elle visualisait les plaques d’immatriculation des voitures les plus proches, le reflet des buissons de l’autre côté de la rue, elle sentait la fine pluie se déposer sur son visage, même l’air froid de la nuit parvenait à la faire grelotter. Rien ne se passa, elle demeura debout et immobile dans la pluie et le froid bretons. Peut-être qu’elle devenait folle…
    
    Gabrielle s’apprêtait à revenir sur ses pas quand le sol se déroba sous ses pieds. Le paysage se brouilla, et une profusion de couleurs et de sons se succédèrent autour d’elle dans un flot psychédélique . Elle hurlait tandis qu’elle était ballotée à travers ce tourbillon de matière informe. Elle finit par enfouir son visage dans ses mains, priant pour que tout cela s’arrête et qu’elle se réveille bien au chaud dans son lit.
    
    Elle atterrit violemment contre une surface dure ; il ne s’agissait hélas pas de son matelas. Essoufflée, échevelée et terrorisée, Gabrielle resta couchée, la tête cachée dans ses bras. Une légère nausée se faisait sentir, c’était comme si elle venait d’enchaîner trois tours de Space Mountain. Au bout d’un certain temps, elle parvint à canaliser sa respiration, et les battements de son cœur freinèrent à mesure que son souffle se stabilisait. Elle entendit alors ce qu’il se passait autour d’elle. Elle distinguait des chuchotements de voix curieuses, mais aussi le son régulier de l’eau qui coule et une rumeur, plus vague et plus lointaine. Mais surtout, elle croyait percevoir le grondement sourd de l’Océan.
    
    Gabrielle redressa la tête, et fut un instant éblouie par la lumière du jour. Quand sa vue se précisa, elle lâcha un juron d’incompréhension et se redressa en un rien de temps. Sa tête tourna, elle tituba, mais parvint assez vite à retrouver son équilibre.
    
    Elle avait chuté sur une place pavée, au milieu de laquelle se dressait une grande fontaine de granit : elle représentait un géant au visage courroucé brandissant une épée presque aussi grande que lui. De cette épée jaillissait un geyser d’eau claire ; les rayons d’un soleil haut et brillant s’y reflétaient. Paniquée, Gabrielle fit plusieurs tours sur elle-même, tandis que des badauds curieux la dévisageaient. Elle nota une longue avenue menant à un port, et de hauts bâtiments appartenant à une architecture qui lui était inconnue. Derrière la fontaine, il y avait des montagnes, et sur le versant de l’une d’elle, un château.
    

Texte publié par Velanebleue, 15 décembre 2019 à 19h22
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